Livres

Vous trouverez dans la page ci-dessous les chroniques de livres que j'ai aimés. Mon objectif : jouer le rôle du passeur qui fait découvrir des écrivains et des ouvrages dont on ne parle pas forcément ailleurs et qu'il serait dommage de méconnaître. Attiser le désir du lecteur de savourer avec gourmandise le plaisir et l'enchantement de découvrir d'autres imaginaires


Il y a parfois une évidence entre un livre et un lecteur. Celle-ci ne peut pas être due au hasard (Cathy Bonidan)

2026

Y'a pas photo


Après trois ans de séparation, le tandem Sam Wyndham-Satyen Banerjee se reforme à Calcutta. Pour le meilleur ? Pour le pire c'est certain. J.P. Mullick, mécène généreux et respecté dans tout le Bengale est retrouvé égorgé dans la boue des ghats, tout près du lieu de crémation. Premier d'une série de meurtres qui vont donner du fil à retordre à ce qui fut jadis le duo de choc de la police du Raj. De plus, la disparition inquiétante de Dolly, une photographe cousine de Banerjee dont le studio a été incendié, complique encore un peu plus les choses. Et pourquoi donc la très belle Estelle Morgan, actrice anglaise et future star hollywoodienne accepte-t-elle de tourner dans un petit film indien qui ne servira guère de tremplin à sa carrière ?

Trois ans d'absence : beaucoup de choses ont changé entre les deux hommes. Sam, définitivement séparé d'Annie Grant, a troqué son addiction à l'opium contre une fidélité sans faille à l'alcool et au tabac. Pas sûr que ça arrange sa déglingue. Satyen a beaucoup appris de son voyage en Europe, notamment le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, et connu le grand amour avec une Française. En ce début des années 1920, la scission entre Indiens et Britanniques se fait jour. Les prémices d'un divorce annoncé entre le Raj et le joyau de la couronne se profilent avec de plus en plus d'insistance. Les chemins des deux complices ont divergé, instillant une certaine froideur dans leur amitié.

On retrouve dans ce sixième volet de la série tout ce qui fait le sel d'Abir Mukherjee : l'art de ne jamais se prendre au sérieux, une double culture parfaitement maîtrisée qui l'amène à dédier un chant d'amour à la richesse artistique bengalie, l'humour en embuscade, flèches caustiques visant le snobisme colonial britannique, fleuret moucheté assassin sur les défauts et comportements aussi bien de l'oppresseur que de l'opprimé, l'élégance sarcastique et, at last but not least, un style gouleyant.

Abir Mukherjee : Les bûchers de Calcutta (Liana Levi, 426 p, 22 €)

Sales gosses


Mais qu'arrive-t-il à nos chères têtes blondes de Brignac-sur-mer, prises tout d'un coup de folie meurtrière développant chez eux une appétence anthropophagique envers les adultes ? Qui ne sont pas en reste puisqu'eux aussi trucident allègrement leurs assassines progénitures. Règlement de comptes intergénérationnel ? Météo en folie perturbant leur système encéphalique ? La chape de neige tombant dru, couplée au froid polaire tout à fait inhabituel, isole la commune et interdit tout contact avec l'extérieur. Ce qui permet d'inénarrables débordements. On n'en dira pas plus pour ne pas gâcher le suspense.

Un thriller qui distille une angoisse crescendo et qui part dans tous les sens.

Christopher Bouix : Tuez-les tous ! (Au diable vauvert, 400 p, 22 €)


Autopsie d'un naufrage programmé


Jeune institutrice, Lisbeth est à la fois impatiente et morte de trouille à la veille de cette rentrée à l'école primaire des Hirondelles. Nouvelles classes à deux niveaux, nouvelles collègues, cette débutante qui prend son métier très au sérieux réalise enfin son rêve : enseigner, ouvrir le chemin aux adultes de demain, épanouir tous ces enfants.

Mais la compétence, la bonne volonté, un travail sans relâche et le désir de bien faire ne suffisent pas toujours pour mener à bien une mission importante. Nombreux sont les obstacles qui vont se dresser sur sa route et la faire douter de sa vocation.

Ce livre adresse un message vibrant de reconnaissance à tous ces hussards noirs de la République qui ont avec patience et dans l'abnégation formé des générations d'hommes et de femmes pour en faire des êtres libres, aptes à choisir leur voie. Combien d'enfants ont vu leur trajectoire changer avec bonheur grâce à ces instituteurs ? Albert Camus et bien d'autres en sont des exemples inspirants.

Mais sous un calme apparent, Cynthia Kafka dresse un réquisitoire féroce contre les dysfonctionnements de l'enseignement en France : "tous ces protocoles, ces programmes qui changent au gré des ministres… déshumanisent l’Éducation nationale, l'école, le corps enseignants." Et le sempiternel mantra, le fameux "pas de vagues" des inspecteurs, chefs d'établissements, toute une hiérarchie qui a abandonné le corps enseignant et laissé s'installer durablement dans les établissements scolaires une violence inouïe débouchant sur le meurtre de professeurs. Un fiasco total. Dans le classement mondial, la France arrive en 26e place sur quatre-vingts pays.

Pas de vagues… jusqu'au mortel tsunami ?

Cynthia Kafka : Les hirondelles ne font pas le printemps (Charleston, 320 p, 19 €)

Quand l'art sublime la vie


Adèle, institutrice divorcée, se pétrifie dans ses complexes qui l'étouffent et l'empêchent de vivre, parce que son corps est loin, très loin des standards des magazines. Lucy, adolescente paumée, se focalise sur les oukases d'influenceurs et se selfise à longueur de journée pour combler le vide de son existence. Leur trait d'union ? Gaspard, photographe de talent, qui traque la beauté dans la pluralité de formes décalées et perçoit de son œil d'artiste l'unicité de chacun. Il magnifie par l'art ce que les autres considèrent comme disgracieux. Parce que le Beau est un concept protéiforme, variant avec variant d'une culture et d'une époque à l'autre. Il est affaire d'harmonie et non de règles inamovibles gravées à jamais dans le marbre : "L'ennui naquit un jour de l'uniformité" (Antoine Houdar de La Motte).

La proposition d'une illustre galerie new-yorkaise lui proposant d'exposer des œuvres inédites va le contraindre à innover et stimuler, sublimer sa créativité, lui ouvrant ainsi de fabuleuses perspectives.

La tyrannie des influenceurs qui s'octroient une légitimité sans partage pour déterminer les critères indépassables de ce qui doit être et contraindre tout le monde à se soumettre à leurs diktats, impose un modèle unique de perfection qui induit un rapport à l'image toxique. Cette obsession malsaine enferme ses victimes dans une évaluation incessante, une dysmorphophobie névrotique. En témoignent les ravages de la chirurgie esthétique qui fige toute expressivité du visage et produit des armées de clones grotesques.

"Je tiens à mon imperfection comme à ma raison d'être" : cet aphorisme d'Anatole France devrait servir de vade me cum à tout un chacun.

Raphaëlle Giordano : Les miroirs sourient à ceux qui s'aiment (Récamier, 240 p, 20,90 €)

Le labyrinthe qui mène à moi


Un baiser de la mort avec un camion poubelle et voilà Étienne Marcel paralysé en fauteuil roulant et amnésique. Un cas insoluble pour la Faculté puisque rien, si l'on en croit le résultat de ses divers examens, ne devrait l'empêcher de marcher et retrouver une mémoire intacte après ses trois semaines de coma.

Autour de lui va se tisser un cordon sanitaire mis en place par ses bonnes fées : Alma-Marie, sa pote de toujours, Prudence Sainte-Rose, star internationale des névrosés de la planète à l'amitié indéfectible, Olympe, Marie-Christine et toutes ses collègues du magazine très huppé Style et sens. Pour l'aider, en reconstituant patiemment les fragments éclatés d'une existence en miettes, à sortir de cette impasse carcérale et le conduire sur le long chemin d'une résilience familiale.

Ce roman au style dense et dru à la trame solide, empreint d'un humour aussi vachard que subtil, distribue de jouissifs coups de griffes au snobisme d'une presse branchée, " temple autoproclamé du bon goût, cénacle des tendances aussi absurdes qu'éphémères, arbitre des élégances" et à ses cohortes de névrosés, aux théories fumeuses des gourous de la psychanalyse et autre développement personnel, à toute une caste parigo-parisienne qui se gausse de l'humanisme et de la simplicité d'une province pétrie de bon sens, riche réservoir d'intelligence et de créativité.

Un salutaire coup de pied de l'âne qui remet les pendules à l'heure et l'église au milieu du village.

Isabelle Artus : Donnez-moi de mes nouvelles (J'ai Lu, 384 p, 8,20 €)

David contre Goliath


Septembre 1956, au Havre : incendie dans un orphelinat. Dans le jardin, à l'écart, quatre fillettes, quatre doigts posés sur le cœur, scellent un pacte : ne plus jamais parler de ce qui est arrivé ce soir-là.

Septembre 1974 : nul ne le sait encore, mais le prestigieux paquebot France entreprend son dernier voyage. Ni les richissimes passagers, ni les membres d'équipages ne s'en doutent. Mais le gouvernement de Giscard d'Estaing a scellé son destin et la compagnie Transatlantique opèrera sont désarmement dès son arrivée au Havre.

A bord, trois femmes se sont donné rendez-vous : Rose, une femme de chambre, Charlie, une coiffeuse talentueuse, et Jane, une passagère de première classe. Pour venir en aide à Alice qui a disparu en les appelant au secours. Après de longues années de séparation, le quatuor s'est reformé. Pour le meilleur et surtout pour le pire, car un mystérieux corbeau fait revivre un passé qu'elles avaient décidé d'oublier à jamais.

Zoe Brisby maîtrise l'art de trousser de fabuleuses histoires, avec sa technique bien rodée de disposer de petits cailloux dans la chaussure et jeter de minuscules grains de sable grippant une huisserie pourtant bien huilée. Mais ses fictions ont toujours pour toile de fond des événements réels.

Ici le destin du France, plus beau fleuron du génie français, élégante vitrine de l'art de vivre à la française, fierté des Havrais et de tous ceux qui ont participé à sa construction, comme ceux, qui du plus modeste au plus gradé, sont fiers de mettre en valeur ce trésor national, que le gouvernement a décidé de démanteler au nom de la rentabilité. Provoquant la mutinerie la plus longue de toute l'histoire de la marine marchande.

Un livre qui tient en haleine jusqu'à la dernière page, nous plongeant dans des sueurs froides jusqu'à la fin. Et une ode magnifique au génie français " qui a vu naître le Concorde, la première centrale nucléaire à Chinon, les grands ordinateurs, le début de la télévision en couleurs", et dont la fin des Trente Glorieuses sonne le glas.

" L’Égypte a eu les pyramides, la France a eu le paquebot France."

Zoe Brisby : Les femmes du France (Albin Michel, 320 p, 20,90 €)

A la croisée des chemins


On ne guérit jamais de son enfance. Surtout quand elle a été joyeuse, déglinguée, insouciante et libre. Selene a grandi dans l'ashram d'un village des Pouilles. Une vie placée sous le signe d'un incroyable sentiment d'appartenance à cette communauté hippie soudée par les fêtes et les cérémonies en hommage aux divinités hindoues.

Mais à l'adolescence, sa sœur et elle suivent leur mère à Milan. Une autre existence, d'autres expériences, d'autres découvertes. Au départ, une déchirure. Pourtant, elle finit par s'accommoder de tout ce qu'offre la grande ville moderne : les sorties, les loisirs, une ouverture unique sur un monde si riche et si différent. Mais quelque chose de son ancienne vie lui manque. Une fois adulte, son ambition est d'ouvrir un restaurant à son image : un lieu de rencontres convivial et chaleureux, "un endroit spécial, où l'on vient pour oublier le monde et se retrouver". C'est sans compter les tracasseries administratives, les rapaces qui se greffent sur le projet pour en tirer le maximum : les banques, les « conseillers » divers et variés, plus les dettes de l'ancien gérant parti sans laisser d'adresse. Avec au bout du rêve non réalisé : le dépôt de bilan.

La solution ? La fuite vers le cocon de son enfance. "Laisser derrière moi mes problèmes et mes mauvaises décisions, sauter dans l'inconnu, forcer le destin à me donner une réponse et dire adieu à tout le reste". Une immersion dans une vie simple, en communion avec la nature, au milieu des siens, pour retrouver le bon chemin. Et un avenir qui ait du sens, en synchronie avec la vie, grâce aux leçons de sagesse de ceux qui ne l'ont jamais oubliée.

N'est-ce pas quand on lâche prise que le destin peut s'accomplir ?

Un livre comme un remède pour se défaire des notions nocives d'échec et de notre obsession de réussite et d'accomplissement. Il "faut aimer nos détours. Ce sont eux qui nous façonnent".

Lorenza Gentile : Un goût de dolce vita (éd. Nami-Leduc, 368 p, 21 €)

Compostelle au Kenya


Le jour de son anniversaire, la petite Luce saute dès potron-minet sur son père en plein sommeil, pour lui rappeler sa promesse d'il y a trois ans : l'amener en voyage pour ses huit ans. Mais cela fait sept longues années que Gabin s'est cadenassé dans le chagrin de la disparition inexpliquée de sa femme. Pourtant, sur l'insistance de sa sœur Jeanne (tante adorée de la gamine), une vétérinaire qui doit partir en mission au Kenya, et de son espiègle et enthousiaste fillette, il accepte d'entreprendre le voyage.

Une expérience unique qui va le conduire sur des chemins insoupçonnés, grâce à de belles rencontres, notamment avec Jumbo, un vieux chef de village masaï, pétri de cette sagesse africaine, puisée dans la profondeur immémoriale de la communion et du respect de l'homme avec son environnement naturel. Et qui tel un maître zen va le faire cheminer sur le difficile sentier de la transformation de soi. Dans une vision toute africaine d'un chemin de Compostelle, qui impacte durablement le pèlerin et son entourage.

Durant son séjour, Gabin va vivre une expérience unique, loin de sa pratique de journaliste d'investigation : simplicité de la vie, fédération des talents et travail collectif pour la réalisation d'un projet commun pour la sauvegarde de tout le groupe, adaptation en milieu hostile où l'eau devient d'une rareté préoccupante et donc une précieuse richesse… Il va apprendre à lâcher prise, à renoncer à tout contrôler, à porter un autre regard sur les événements pour changer la réalité. Tout un parcours initiatique de délivrance qui va l'amener à poser un autre regard sur l'infinité de choix des possibles auxquels nous sommes confrontés dans une vie.

Chacun des personnages en sortira différent et grandi, y compris la lumineuse petite Luce, vif argent à la curiosité insatiable, qui gagnera en maturité apaisée.

Maud Ankaoua : Tu m'avais promis (Eyrolles, 400 p, 20,90 €)

L'éternel retour


En convalescence après avoir été blessé d'une balle dans le bras, le sous-préfet adjoint Paolo Nigra profite d'un séjour paisible à Naples auprès de l'acteur Rocco Antonelli, son amoureux depuis quatre ans, qui se décide enfin à faire son coming-out et à le présenter à sa famille.

Enfin le bonheur ? A voir. Parce qu'il a suffi que dans sa bonne ville de Gênes un fou furieux ait vidé un chargeur sur un groupe de migrants pour que l'adrénaline du terrain le démange. Acte terroriste, règlement de comptes entre narco-trafiquants, attentat raciste ? Pour éviter un bain de sang entre communautés et que la rue ne prenne des allures de guerre civile, sa hiérarchie le rappelle fissa.

Commence alors une longue enquête qui le replonge dans la seule ancienne affaire qu'il n'a jamais réussi à élucider.

Toujours aussi sarcastiques, les auteurs traitent d'une plume narquoise de sujets dont se repaît quotidiennement la presse, toutes tendances confondues : sentiment de dépossession culturelle des populations locales, néofascisme résurgent, mafia, politiciens cocaïnomanes alimentant le trafic de stupéfiants, radicalisation dans tous les domaines, violence aveugle et gratuite.

La routine, quoi !

Antonio Paolacci et Paola Ronco : Aujourd'hui comme hier (Rivages/Noir, 352 p, 22 €)

Un double de papier


Jade est une adolescente un peu paumée, chahutée par la vie : elle appelle ses parents par leur prénom, son jeune frère est mort de leucémie à onze ans. Elle-même atteinte d'insuffisance respiratoire, qui la fait s'évanouir sans crier gare n'importe où, a du mal à se situer dans la nouvelle configuration familiale. Une jeunesse à la dérive. Son point d'ancrage ? Holden, le héros de L'Attrape-cœurs de J.D. Salinger. Elle n'est pas dupe et sait bien que c'est un héros de papier. Mais cet ami imaginaire lui sert de béquilles quand la vie se fait trop lourde. Il se coule si aisément dans ses attentes et ses espoirs, véritable bouée de sauvetage qui va lui permettre une salvatrice traversée dans un imaginaire multiple. Un naufrage évité grâce à un imaginaire fécond et, par imprégnation, une faculté de s'investir dans d'autres histoires que la sienne. Pour survivre et ne pas totalement ses perdre. N'est-ce pas mieux que la brutale réalité ?

Mais l'intérêt du dernier ouvrage de Gilles Paris réside dans la réflexion induite par petites touches sur l'importance de la fiction dans la vie d'un lecteur. Il pointe avec délicatesse l'énorme potentiel de guérison du livre, son extraordinaire pouvoir de réparation du vivant, sa capacité à nous aider à surmonter les épreuves. Il nous aide parfois à donner une nouvelle orientation à nos trajectoires et nous portent assistance dans les moments les plus noirs.

Le point central de toute fiction ? Les personnages. Pourquoi les aime-t-on passionnément ou les déteste-t-on ? Parce qu'ils nous renvoient en miroir nos manques, nos aspects cachés. Leur impact thérapeutique, leur vertu consolatrice font que par un effet magique d'identification, ils deviennent ce double meilleure version de nous-mêmes. Projections plus vraies que nature, ils sont souvent passés dans la langue courante pour désigner un défaut ou un travers : un Harpagon pour l'avare maladif, un Tartuffe pour un fourbe hypocrite, un Dom Juan pour un séducteur compulsif, un Tartarin pour un fanfaron et un vantard… La liste des antonomases est longue.

Et comme le dit Jade avec tant de justesse, « le plus important n'est-il pas qu'ils [les auteurs] aient écrit ces livres, en changeant nos vies empreintes de désordres et de maladies ? »

Gilles Paris : L'Attrape-mots (Héloïse d'Ormesson, 178 p, 19 €)

2025

C...comme Connerie


" La plus grande force spirituelle de tous les temps c'est la Connerie, avec un C majuscule ". Cette citation de Romain Gary en quatrième de couverture répond en écho à la célèbre phrase d'Albert Einstein : " Il n'existe que deux choses infinies, l'univers et la bêtise humaine... mais pour l'univers, je n'ai pas de certitude absolue ".

Un champignon qui apparaît brutalement au plafond de leur chambre à coucher et se désagrège en poussière collante, et voilà Rebecca et Gilles contraint de dormir séparément. Une préfiguration d'un possible délitement de leur couple ? Malgré l'intervention de spécialistes, cette mycose hideuse réapparaît, toujours plus étendue, projetant ses filaments comme autant de tentacules létaux.

A la manière du Kafka de La métamorphose ou du Ionesco du Rhinocéros, Amanda Sthers utilise l'allégorie pour dénoncer l'actuel antisémitisme virulent, décomplexé et impuni, éternel exutoire de toutes les frustrations alors que les juifs ne représentent que 0,2% de la population mondiale. Elle souligne la disparition de l'individu libre au profit d'une agrégation servile à la meute, scandant l'éternel catéchisme prôné par une bien-pensance autoproclamée.

Un état des lieux complet de l'étendue de l'imbécilité humaine et de son immonde lâcheté portées par une certaine caste de nantis, de politiciens, de féministes persuadées de leur bonne foi et d'intellectuels. Elle épingle leur bassesse d'un humour au vitriol. Brillant !

" Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ". Génialissime Albert.

Amanda Sthers : C (Grasset, 224 p, 20 €)

Une jeunesse déboussolée


Des baby-gangs qui se filent des peignées, des bandes d'adolescents qui se donnent rendez-vous la nuit venue dans une Venise désertée par les touristes à cette heure tardive, pour se castagner sauvagement : que manque-t-il à ces jeunes, rebelles à toute autorité, pour qu'ils ne cherchent plus leur adrénaline que dans la brutalité ? Une bonne guerre pour pallier leur manque d'espérance ou d'idéologie et évacuer ce trop-plein de testostérone et oublier un monde en décomposition qui ne leur laisse aucune perspective que la violence et la haine ? La barbarie comme seule forme de courage pour se sentir vivre ? Et ce vide abyssal qui les conduit à caillasser les vitrines de magasins pour se remplir les poches d'objets qu'ils ne pourront jamais s'offrir et dont une société de consommation forcenée attise le désir inextinguible de possessions, dont ils sont persuadés qu'elles feront leur bonheur.

Dans son dernier ouvrage Donna Leon s'attaque à ce mal endémique des sociétés occidentales : des puissants sans éthique au-dessus des lois, dont la morgue suscite la fureur et l'égarement de jeunes sans aucune culture, entravés dans leur chemin de vie et la réalisation de leurs rêves. Où ils ont créé un désert, ils disent qu'ils ont apporté la paix » (Tacite).

Donna Leon : L'épreuve du feu (Calmann-Levy, coll. Noir, 320 p, 22,50 €)

Chats en majesté


Selon une légende asiatique, le chat aurait été inventé pour que l'homme puisse caresser le tigre. Il en a le coup de griffe sauvage, une passion viscérale pour la chasse et l'indépendance… couplés à un côté câlin, joueur et attaché par-dessus tout à son confort. Félin domestique mais pas trop.

Mais c'est également l'animal qui au court de l'histoire a été à la fois le plus vénéré et satanisé, selon les civilisations. L'Egypte pharaonique l'a déifié. L'Occident l'a très tôt considéré comme maléfique, avant d'en faire le compagnon idéal des écrivains, des célibataires et des enfants.

Idolâtré au Japon, il est à double face : porte-bonheur ou nocif. Très présent dans le folklore et le kabuki, il est souvent représenté en compagnon privilégié des femmes et particulièrement des geishas.

Jocelyn Bouquillard en a sorti un magnifique coffret d'estampes, à offrir impérativement à tous les inconditionnels de ce félin trop craquants… et à tous les autres.

Jocelyn Bouquillard : Les chats par les grands maîtres de l'estampe japonaise (Hazan, 112 p, 24,95 €)

La géopolitique pour les nuls


Et même pour les très nuls. Il faut vraiment s'être astreint à une diète médiatique sévère durant deux décennies pour ignorer toutes les infos contenues dans les cinq chapitres de l'ouvrage : les conflits entre voisins (l'ordre international), les dépenses (économie et libre-échange), l'état de l'immeuble (le dérèglement climatique), la vie culturelle (une culture mondialisée) et les projets pour l'immeuble (la révolution technologique).

Quel intérêt à en poursuivre la lecture, alors ? Une synthèse claire et documentée d'Aurélien Péron qui comble quelques-uns de nos oublis ou lacunes (même si lui aussi omet d'importants détails dont l'absence fausse la perspective et modifie la vue d'ensemble).

Pour ce qui de la BD, si elle amuse un peu en mettant en parallèle le microcosme des problèmes de l'immeuble et ceux du macrocosme de la planète, elle n'évite pas le sempiternel cliché des bons d'un côté et des méchants de l'autre. La caricature peut faire sourire (parfois) mais se trouve singulièrement plombée par la doxa en vigueur sur les ondes et aligne poncifs sur poncifs. Le dessinateur ignore la nuance, prend ouvertement partie en "oubliant" de mentionner certains faits importants qui donnent une toute autre lecture de l'événement. Cette récitation convenue d'un catéchisme ennuyeux, seriné à longueur de JT et autres tables rondes, fatigue. Surtout quand le dessinateur met à l'index et ridiculise systématiquement Pascal Praud et la chaîne CNews, bêtes noires, pointes douloureuses fichées entre chair et ongle d'une coterie très à gauche qui veut seule tenir le haut du pavé.

On ressort fatigués de cette lecture unilatérale et convenue. Pourtant, l'idée de départ était plutôt ingénieuse. On eût aimé un pluralisme plus… démocratique. N'est pas Voltaire ou Beaumarchais, voire Coluche ou Raymond Devos qui veut. Dommage !

Mikko (dessins), Aurélien Péron : La guerre des voisins. La géopolitique à hauteur d'immeuble (Dargaud, 176 p, 23,50 €)

Gros-nez


Dans la vie d'une femme, la quarantaine bien avancée est un tournant en épingle à cheveux. Souvent un cul-de-sac. Parfois un chemin de croix.

En digne émule de Claire Bretécher, Florence Cestac croque ses héroïnes au gros nez (sa marque de fabrique) dans les diverses situations que nous affrontons toutes. Depuis le premier amour adolescent, jusqu'à la mère de famille qui s'arrime à un présent qu'elle s'efforce toujours dynamique et innovant, ou le mâle qui se voudrait alpha mais peine à garder le cap, l'illustratrice, pointe de son pinceau corrosif mais d'une drôlerie absolue les contradictions de nos vies décousues et paumées. Sans jamais se départir de sa tendresse.

Une mise en abyme révélatrice de notre époque inconséquente, riche en incohérences.

Florence Cestac : Elle ne fait pas son âge. Mais bien d'autres choses (Dargaud, 56 p, 17,50 €)

Appassionata


Très vite après leur première rencontre, Marie d'Agoult et Franz Liszt s'embrasent d'une passion que le romantisme triomphant de l'époque porte à son acmé. Elle, brillante aristocrate dont le salon littéraire réunit tout ce que Paris compte d'artistes de talent et de grands esprits. Lui, beau comme un dieu, musicien et compositeur de génie. Immédiatement, Marie quitte époux et enfant pour vivre un amour exclusif dans les bras de son impétueux amant. Trois années durant, ils évolueront dans la ferveur et l'ivresse d'une adoration réciproque.

Mais il n'est de place pour deux soleils dans une même galaxie. La passion dévorante de Marie se fait destructrice et siphonne toute joie, tout désir, tout plaisir. Sa jalousie maladive va insidieusement installer entre eux un fossé qui peu à peu deviendra infranchissable. Ils ne regardent pas dans la même direction : lui rêve de fonder une famille, elle le veut tout à elle, corps et âme. Elle veut lui imposer un amour exclusif, lui a soif de concerts, d'applaudissements, de jolies femmes à l'amour léger. Plus elle veut faire le vide autour de lui, plus elle l'étouffe, plus il lui échappe : "La passion est un malentendu. En croyant donner, chacun reste centré sur lui-même. […] La passion est une porte ouverte au rabaissement de soi-même".

Ce qui amènera Marie à commettre l'irréparable : très fière de son ascendance aristocratique, elle le traite avec mépris de "Don Juan parvenu". Un coup de cravache qu'il ne lui pardonnera jamais.

Que restera-t-il de cette passion dévorante et destructrice ? "Un grand amour certes, une immense admiration pour cette femme hors du commun mais aussi des moments d'irritation face à ses dépressions, ses reproches, sa jalousie. […] La femme qui m'a ensorcelé, fait perdre toute raison n'est plus. Ma seule et immense passion est le piano".

Quel gâchis !

Catherine Hermary-Vieille : Un rêve d'amour. Marie d'Agoult et Franz Liszt (Intervalles, 128 p, 16 €)

Retrouvailles 


C'est l'histoire d'un père et d'un fils qui se rencontrent pour la première fois à la majorité de ce dernier. Romain est un photographe baroudeur de l'extrême renommé, dont l'œuvre est saluée sur toute la planète. Mais qui dissimule quelques blessures qui l'ont quelque peu empêché de devenir vraiment adulte. Nathan est un adolescent écorché vif, également délaissé par sa mère qui a préféré le confier à une famille aimante pour lui donner toutes ses chances. Une famille où il s'est construit comme il a pu, dans laquelle il a tenté de cacher ses plaies sans les guérir. Deux êtres immatures, deux "âmes en errance" et en souffrance.

Romain va proposer à Nathan de l'accompagner en reportage sur les terres désolées d'une beauté âpre de l'Islande, un pays où "la chaleur des rapports humains compense la rudesse des éléments". Un voyage chargé de réparer le tissu déchiré de deux vies, dans le dépassement d'une douleur sourde annihilante. Un rendez-vous où chacun devra prendre ses responsabilités, affronter ses peurs et, ce faisant, fera grandir l'autre. Une confrontation qui virera souvent à l'affrontement. Le duel pourra-t-il se transformer en duo ? Le papa aventurier pourra-t-il troquer "son plaisir de conquérir le monde" contre celui "de le faire découvrir à son fils" ?

Ce livre magnifique est également une ode à la photographie, art essentiel et contemplatif, qui réalise le miracle de tirer des situations, des paysages et des êtres tout ce qui est précieux et caché, que seul peuvent révéler le regard et la sensibilité de celui qui les capture, en donnant à voir une autre façon d'observer le monde. Établir un lien à l'autre qui peut "changer le cours d'une journée comme le cours d'une vie".

Ismaël Khelifa : Ce que la vie a de plus beau (éditions Les Escales, 352 p, 21 €)

Une particularité bien française


La réplique cinglante qui tue, le trait d'esprit qui fait mouche, la réflexion vacharde qui humilie, la flèche qui brocarde, l'ironie mordante qui blesse : on ne peut nier à la France, son haut potentiel humoristique et raffiné en matière de dézingage. La drôlerie et la dérision, font partie de son ADN. Tourner quelqu'un en ridicule est devenu un sport national pratiqué par toutes les catégories sociales et s'est étendu dans toute l'Europe sous influence gréco-latine. Le Canard enchaîné en fait depuis toujours son fonds de commerce.

Petites mises en bouche :

"Un roturier parisien nommé Quatremer sollicitait Louis XVIII pour ajouter une particule à son nom. Réponse du roi : Vous pouvez en mettre une à la fin si cela vous fait plaisir".

"Victor Hugo multipliait les manœuvres de séduction devant ne jeune femme. Celle-ci tenta d'y couper court. - Mais, maître, mon cœur est déjà pris. - Je ne visais pas si haut".

"En 2017, Emmanuel Macron passa ses premières vacances de Noël de président à La Mongie. Comme des photos furent publiées le montrant en train de skier sans porter de casque, quelques commentateurs firent remarquer : - Nous, on casque sans skier".

Hilarant et jouissif.

Jullien Collat : Anthologie de la répartie, tome 2 (Le Cherche Midi, 224 p, 19,80 €)

Résilience 


Naître dans un foyer monoparental nord-africain, bègue et inadapté à l'école de la République, se prénommer réellement Robert, habiter dans une cité glauque où misère et violence sont le quotidien des occupants sous la coupe sanglante d'un El Ghaïb, sociopathe qui n'aime rien tant que mutiler atrocement ceux qui ne lui prêteraient pas complète allégeance, ne prédispose pas à une vie tranquille et épanouissante.

Survivre dans cette jungle demande pourtant d'étonnantes capacités d'adaptation. Robert, dit Tistou, va contourner les obstacles en faisant pousser sa weed sur la terrasse de sa tour, au 26e étage, tout en semant d'odoriférantes fleurs dont le parfum vise à camoufler l'odeur trop caractéristique de son illégale plantation.

Le salut viendra de Monique, grande prêtresse et accoucheuse d'âmes, qui va lui ouvrir les portes de sa librairie, véritable caverne d'Ali Baba où il va, au fil de ses lectures, transmuer son chemin de croix en chemin de lumière. Au prix fort.

Ce roman puissant à la gloire de l'amitié et des livres est un astéroïde qui vous tombe dessus sans crier gare, vous percute d'un direct au foie, vous coupe la respiration et vous éclate le ciboulot en gerbe d'étoiles. Ça fouaille sec dans les tripes, comme une gnôle récurant des boyaux en feu. Ciselé dans le plus pur argot des banlieues à "caillera", où chaque trait d'humour noir est à fleur d'émotion, cette œuvre au noir met en relief une évidence : fictions, poésies, biographies, essais sont les incontournables flambeaux qui éclairent la nuit et font patienter jusqu'à l'apparition de l'aube.

Du brutal qui transcende. On n'en sort pas indemne.

Romain Potocki : Le jardin dans le ciel (Albin Michel, 464 p, 21,90 €)

Du rififi chez les artistes


Pour ce nouvel opus, Sophie Hénaff délaisse la bande calamiteuse de bras-cassés des Poulets grillés, leur cheffe Capestan en tête.

Mais elle n'abandonne pas pour autant la maison Poulaga qui, en déménageant vers le "Bastion", 36 (faut pas trop changer les habitudes, tout de même) de la rue du même nom, s'est adjoint la commandante Cathy Martini : impertinente, indisciplinée, rebelle, indomptable et impénitente joueuse de belote, mais une pointure qui maîtrise de main de maître son équipe à la BRDP, section "Personnalités". Et méprise allègrement les codes de la féminité imposés par la presse people qu'elle nargue d'un jogging triomphant :" pas de beauté, pas d'élégance". Son PC ? Le Coincoinche, bar à jeux de cartes, au cœur du Marais.

La nouvelle enquête qui lui échoit s'avère des plus délicates. Elle doit mener avec doigté (véritable rôle de composition) les investigations sur la disparition de "la" star de la fiction audiovisuelle aux milliers d'abonnés sur les réseaux sociaux et à l'impressionnant fan-club : Flore Yozabal. Problème : l'actrice en question est à l'origine de sa rupture avec Jon, idole de toute une génération qui s'est suicidé quand sa régulière a demandé le divorce pour cause d'adultère. Et comme une contrariété n'arrive jamais seule, la toute nouvelle commissaire Alice Deroucoux, plus raide qu'un passe-lacet décide, pour marquer son territoire, d'adjoindre à la légende de la BRDP un jeune binôme enthousiaste, "ravi de la crèche" : le brigadier Titan Payot, plus gaffeur que Gaston.

Une enquête bulldozer avec cadavres à la clé et rebondissements inattendus. Et toujours l'humour de Sophie Hénaff qui ne cesse de tremper sa plume dans l'encre noire de l'ironie corrosive.

Sophie Hénaff : Police people (Albin Michel, 288 p, 19,90 €)

Breizh road trip


Ils ne se connaissent pas. Lucas, Maguy, Mia et Paul partagent un club 4 dans le Paris-Quimper. Avec un chien. Comme dans Le club des Cinq. Ils sont à la croisée de leur chemin et ne doivent pas descendre au même endroit. Ils se retrouvent pourtant tous les cinq sur le quai de la gare de Lorient.

Ils embarquent pour Groix, dans la maison louée par Paul. Ils ne le savent pas encore, mais le week-end qu'ils vont passer tous ensemble va leur faire radicalement changer de trajectoire. Comme au scrabble, il faut s'arranger avec les pions que la vie nous donne et changer de regard pour s'ouvrir à la nouveauté, jamais avare de bonnes surprises.

" Qui voit Groix, voit sa joie" : tel est l'adage qui prévaut dans tous les livres de Lorraine Fouchet. Plus l'époque dans laquelle nous évoluons est sombre, plus nous avons besoin de rêver lumineux. Bienvenue à cette petite lumière lointaine qui éclaire et nous guide en chemin. C'est tout l'intérêt de ces livres qui font du bien, qui contrarient tant les auteurs qui se prennent au sérieux.

Lorraine Fouchet : Aller simple pour la joie (Éditions Héloïse d'Ormesson, 240 p, 21 €)

Une profession comme une autre


Anthony Barreau exerce le métier très spécial d'agent… de tueurs à gage. Il n'y a pas de sot métier. Possédant un flair infaillible, il détecte du premier coup tout le potentiel de ses recrues. Résultat final : travail soigné, discrétion assurée. Commanditaires et exécuteurs jouent sur du velours. Fâcheux grain de sable : l'ubérisation rampante qui s'infiltre et commence à gangrener la profession. D'où une succession de multiples sous-traitances qui finissent en dérapages incontrôlés.

Et c'est là que tout s'emballe. Tuer un inconnu de sang-froid ne pose pas de problème, surtout contre une très attractive rémunération. Mais dès lors que le facteur émotionnel s'en mêle, tout part en vrille. Dézinguer son prochain sans état d'âme exclut l'amateurisme.

Voilà donc Anthony contraint à une cavale échevelée, lesté d'une mamie au caractère bien trempé que des neveux indélicats veulent placer en Ehpad, et qui est bien décidée à mener sa vie comme elle l'entend.

Pascale Dietrich a trouvé la formule magique du bon roman salvateur : style pétillant, humour hilarant, légèreté et joyeuse amoralité. Parce que « rendre la justice » ne correspond pas forcément à « stricte observance de la loi ».

Pascale Dietrich : L'agent (Liana Levi, 192 p, 18 €)

La loi du Talion. Trevedic est une île perdue au large de Brest, balayée par les vents et méchamment tossée par les vagues furibondes. Edelweiss y revient pour enterrer son père, malencontreusement tombé du pic du Rat un jour de grande tempête. Mais quelque chose cloche dans cette version donnée par la police et corroborée par les habitants. Parce que papa, accessoirement maire de l'île, n'aurait jamais eu l'idée saugrenue de sortir affronter des vents à décorner les bœufs et encore moins s'aventurer au jusqu'au bord du précipice bordant la mer, alors qu'il était sujet aux vertiges.

Et ce n'est pas la seule chose qui la dérange : l'enrichissement soudain et inexpliqué de ces familles de marins et agriculteurs, qui désormais s'enferment à double tour et font installer des caméras de surveillance, alors qu'elles laissaient toujours leurs maisons ouvertes. Edelweiss voient bien que les visages se ferment dès qu'elle essaie d'en savoir plus sur les causes étranges du décès de son père. On va même jusqu'à lui conseiller de repartir sur le continent. Loin de céder aux menaces, ces injonctions la poussent à y voir de plus près. Elle ne va pas être déçue.

Pascale Dietrich : Une île bien tranquille (Liana Levi, coll. Piccolo noir, 176 p, 10 €)

Une grande fille toute simple


Anny Duperey ? Une grande fille toute simple, parangon de la bonne copine joyeuse, solaire, empathique, toujours présente pour vous donner le petit coup de pouce salvateur et vous rendre la vie plus légère. Qui, dotée de multiples dons (peintre, comédienne, auteure) glisse dans l'existence comme une patineuse aérienne. Ce qui décida de son ancrage dans le théâtre et le cinéma ? " Ce ne fut pas un rêve, non, ni vraiment le but d'y réussir. Je ne projetais aucune image idéale de moi-même dans l'avenir. [Elle voulait] pratiquer son art simplement, suivant les projets qui [lui] étaient offerts, le mieux possible, avec plaisir".

Mais cette apparence n'est-elle pas qu'un voile (noir) derrière lequel se dissimule la terrible tragédie de son enfance qui lui a laissé au cœur une belle estafilade qui a du mal à cicatriser et qui l'a faite " pleurer comme on saigne" ? Elle nous promène avec grâce et pudeur, de chapitre en chapitre, dans son intimité. Mais cette écume des jours n'est pas exempte de profondeur où, comme dans son épilogue, elle aborde des sujets plus sérieux comme la vieillesse handicapante, la fin de vie et le droit de mourir dans la dignité. Tout en délicatesse et doigté, à son image.

Anny Duperey : Respire, c'est de l'iode ! (et autres évocations libres) (Seuil, 192 p, 19,90 €)

Le bourbier


Depuis la nuit des temps, le milieu politique s'est toujours vautré dans le marigot putride où se repaissent crotales, hyènes et chacals. Intrigues, dénonciations, trahisons, meurtres, atrocités, corruption sont les multiples mamelles de la lutte acharnée pour le pouvoir.

La cour de Versailles sous Louis XIV n'échappe guère à ce violent jeu de dupes, où les espions sont à la solde de divers maîtres, quand ils n'en servent pas plusieurs à la fois, au hasard d'alliances versatiles.

Dans le Paris du XVIIe siècle, sévit un assassin qui tranche la gorge de ses jeunes et jolies victimes avant de leur recoudre la bouche au fil de soie. Mode opératoire surprenant, loin des crimes habituels des malfrats de droit commun. Le lieutenant général de la police Gabriel Nicolas de La Reynie, qui s'attelle, pour combattre les milices parallèles, à organiser un service de renseignements centralisé à la solde du seul représentant officiel, l'Etat, lance ses plus fins limiers pour résoudre affaire.

Parallèlement, une autre affaire agite la Cour : le portrait que Mme de La Vallière, maîtresse déchue du roi, a passé commande au peintre Mignard. L'actuelle favorite, Mme de Montespan, tigresse jalouse, intrigue pour savoir quelle déclaration destinée à son amant cherche à faire passer dans ce tableau son ancienne compagne.

Dans cette intrigue policière, Jacques Forgeas restitue à merveille ce qu'était la capitale au XVIIe siècle : sa crasse, sa cour des Miracles, son insécurité. Mais aussi un lieu d'intrigues féroces, où la police commence à se structurer face aux "guerres intestines entre les réseaux". Et l'art qui commence à se tailler la part du lion, où l'on voit qu'un simple dessin devient l'ancêtre du portrait-robot, et où un tableau apparemment inoffensif, peut véhiculer un dangereux message.

C'est foisonnant, haletant, captivant. On ne lâche pas l'ouvrage avant la fin.

Jacques Forgeas : Les fantômes de Versailles (Albin Michel, 400 p, 21,90 €)

Hollywood, Léviathan moderne


Les scénaristes de Dallas n'ont pas eu à chercher bien longtemps pour imaginer tous les coups retors de la saga connue dans le monde entier. Il leur suffisait de décrire ce qu'ils avaient sous les yeux, mis en place dans le monde cinématographique depuis ses débuts. Hollywood, ton univers impitoyable : marigot insalubre où grenouillaient dès l'origine réalisateurs vicelards et sournois, directeurs de casting libidineux aux agissements cauteleux et aux mœurs dépravées, ogres machiavéliques aux comportements tortueux et aux actes immondes qui, usant de leur immense pouvoir de faire et défaire les carrières, abusaient de la crédulité de ces pauvres gamines paumées, proies idéales broyées par les serres de prédateurs, qui rêvaient trop grand et tombaient de haut. Des paquets de chair fraîche à jeter après consommation.

Partant d'un fait divers authentique, le suicide (?) de l'actrice Peg Entwistle, Zoe Brisby détaille par le menu la machine à broyer hollywoodienne qui attiraient, par ses paillettes, ses fêtes grandioses où le champagne coule à flots dans un décor fabuleux, d'une prodigalité et d'une richesse inouïes, des jeunes femmes qui voulaient se sortir de la pauvreté et d'une vie sans joie dans une Amérique que la "grande dépression" de 1929 avait mise à genoux.

Le mouvement Me too, a fracassé ce mur du silence complice et l'affaire Weinstein en est la conséquence. 

Définitivement ?

Zoe Brisby : Hollywoodland (Albin Michel, 320 p, 20,90 €)

Chienne de vie


Les Bianchi composent une vraie petite famille de contes de fée : papa et maman amoureux fous, deux adorables bambins, vie heureuse en Ardèche, pleine de jeux et de surprises... Mais les dieux jaloux du bonheur des hommes leur balancent brutalement un licenciement abusif pour le père et une saloperie de crabe pour une maman toute de fantaisie et d'humour.

Commence alors le long chemin de croix d'une chimiothérapie qui n'en finit pas de s'étirer entre protocoles et rechutes : "se battre, espérer et souffrir". Et continuer de croire à l'impossible.

Dans une narration qui va crescendo, Frédéric Ploussard ne nous épargne rien de la lente agonie de ceux qui bataillent de toutes leurs forces contre le cancer, des effets secondaires et délétères des traitements agressifs et des nouveaux protocoles expérimentaux. Une descente aux enfers ponctuée d'espoirs fous de guérison et de douleurs.

En contrepoint, vient se mêler à son récit la revanche jubilatoire du papa solo sur tous ceux qui lui ont bien pourri la vie. Histoire de ne pas se laisser définitivement couler. Faire face à l'irrémédiable chagrin pour que ses petits poulbots continuent leur vie d'enfant joyeuse et insouciante.

Frédéric Ploussard : Premier avril (éditions Héloïse d'Ormesson, 304 p, 20 €)

La lumière au bout du chemin


Un accident de trottinette. Grave. Et voilà un petit garçon de dix ans amputé d'une jambe. La vie qui s'écroule pour ce garçonnet, vif, drôle, intelligent et passionné de foot auquel il s'adonne avec ses copains. Qui ne veut faire aucun effort pour apprendre à marcher avec son cruc, sa prothèse, qui s'enferme dans le refus de toute joie, toute tendresse, et dans la rébellion. Toute une famille dans la peine, qui essaie tout pour lui redonner la joie (et l'envie) de vivre malgré tout normalement.

Mais le hasard, jamais avare de cadeaux, va en offrir un : un chien. Un clébard étique tout cabossé qui se laisse dépérir depuis la mort de son maître. Ces deux-là se sont choisis et vont mutuellement se réparer. Accompagné par un kiné pédagogue et finaud, Thibault va-t-il accepter de s'accommoder de sa différence et de retrouver le chemin d'une existence « normale » ?

Lorsqu'un drame survient dans un foyer, surtout quand c'est un enfant qui en est la victime, c'est le fonctionnement de toute la famille qui est bouleversée, le couple qui part à la dérive et menace d'imploser, les non-dits qui refont surface, les reproches qui cinglent. Une redistribution drastique des cartes, un maelström force 10 qui met en danger la cohésion de tout ce qui avait patiemment été construit. Peut-on dans ce cas extrême éviter le naufrage ou l'instinct de vie finit-il par triompher ? Si reconstruction il y a, ce sera forcément sur des bases différentes.

Sophie Tal Men : La tendresse des autres (Albin Michel, 300 p, 20,90 €)

La vie est un roman


Cosima est une jeune fille d'un village perdu de la Sardaigne, issue d'une famille pauvre. Pas malheureuse, malgré une grand-mère irascible, un petit frère de quatre ans qui ne parle ni ne marche, un père chômeur qui se réfugie dans la peinture et une mère épuisée qui fait bouillir la marmite en faisant des ménages. Brillante élève en dernière année de lycée, elle "littératurise" tout, autour d'elle, et sa passion dévorante pour la littérature lui fait considérer son existence à travers le prisme des héros de romans. Le beau ténébreux Constantino, berger inculte, devient le Heathcliff des Hauts de Hurlevent et fait naître en elle une passion dévorante qui la fait passer à côté de son ami El señorito bansazo, qui a, lui, les pieds bien sur terre et veut consacrer son existence à soulager les damnés de la terre sur tous les continents. Comme pour toute adolescente, son questionnement incessant ne lui apporte pas de réponse satisfaisante. Mais la poétisation systématique de son environnement et la sublimation régulière de ce qu'elle vit vont durement achopper sur une réalité rétive à son réenchantement du monde.

Rêver sa vie ou vivre ses rêves ? N'est-ce pas toujours, au bout du compte, la même chose, un passage à côté de la réalité ? A quel moment les faits viennent-ils fracasser nos chimères ? Pourquoi nions-nous volontairement les évidences ? S'évader dans un imaginaire, n'est-ce pas s'enfermer dans un monde clos, coupé d'une vie bien réelle chargée d'expériences qui font évoluer tout individu ? Et, comme le disait Shakespeare, sommes-nous vraiment "de l'étoffe dont sont tissés les rêves" ?

Avec une poésie à fleur de mots, Milena Agus transfigure la vie des gens de peu. Même si une mélancolie diffuse, un sentiment prégnant d'être passé à côté de son existence imprègnent toujours ses récits.

Milena Agus : Le vent passe et la nuit aussi (Liana Levi, 176 p, 19 €)

Cher défunt


Une centaine de personnes se recueillent devant la tombe de Léon Léger. Pendant cette minute de silence, épouse, enfants, famille, amis, voisins, commerçants, anciennes amoureuses, chacun y va intérieurement de ses impressions. Se dessine à travers l'opinion de chacun, le portrait du défunt, telle une mosaïque patiemment composée de tesselles en tesselles.

Leon Léger y apparaît comme un être solaire, aimé de tous, un homme brillant, gentil, jovial, créatif, charmeur, bienveillant, chaleureux, serviable, engagé dans la vie sociale, parfois fantasque, mais toujours disponible pour aider ceux qui en avaient besoin, un fils généreux, un père fantastique, un mari modèle, un ami fidèle et drôle.

Alors pourquoi a-t-on retrouvé dans les bois son corps en lambeaux, démembré, en charpie ?

Comme dans le symbole du Yin et du Yang, apparaissent dans toute cette blancheur quelques points noirs, entachant cette belle unanimité : flambeur, envahissant, opportuniste, flagorneur, séducteur impénitent semant les cœurs brisés sur son chemin…

Qui était donc vraiment Léon Léger ? En une série de très courts chapitres, Christophe Wojcik élabore un portrait de son personnage, touche après touche. Cette construction originale, qui passe par le prisme des sentiments et des souvenirs de chacun, dessine tout en nuance la personnalité de cet homme complexe et attachant. Mention spéciale pour le final inattendu.

Christophe Wojcik : Cent minutes de silence (Éditions Héloïse d'Ormesson, 208 p, 18 €)

Dans le chaudron du diable


Sur la plage de Cannes-La Bocca, des vacanciers éberlués voient s'échouer une quarantaine de corps torturés et carbonisés. La raison de tant de sauvagerie ? Malgré la police locale qui voudrait classer le problème comme un énième drame de migrants péris en mer, le commandant Solane, tenace, décide d'élucider l'affaire, avec l'aide de Jasmine qui milite pour les droits des réfugiés et qui a pris sous son aile Moussa, un mineur, seul réchappé du massacre.

Flic à la retraite, Solane ignore alors l'étendue du bourbier dans lequel il va mettre les pieds, car il va trouver sur son chemin les tenants du Rassemblement Patriotique et ses affidés de la Patrouille Identitaire, à la tête desquels règnent Marie-Louise Prigent et sa nièce Anaïs ("toute ressemblance avec des personnes existant…" etc.) : des événements atroces vont se commettre, des coups tordus se perpétrer, une traque sans merci visant à éliminer l'unique survivant témoin du massacre : toute la bestialité haineuse de groupuscules adoubés par des élus d'extrême-droite ayant pignon sur rue va se déployer sans complexe.

Thriller violent au style plus nerveux qu'une salve d'automatique, une plume trempée dans l'acide : du brutal ! Par le biais de la fiction, l'auteur dénonce toutes les dérives alarmantes d'une société déboussolée, dont les valeurs volent en éclats. Mais, petit espoir dans cette "nuit et brouillard" : quelques représentants lumineux d'une humanité qui, vent debout, honore ses principes.

Jérémie Claes : Commandant Solane (Héloïse d'Ormesson, 304 p, 22 €)

L'éternel retour


Comme sa mère et sa grand-mère, chacune tombée sous le charme d'un homme courant d'air, Lucie a cru vivre une histoire d'amour infini avec Charles, un violoniste brusquement parti un jour en lui laissant son violon et… un enfant à naître. Une malédiction familiale ? Jeanne s'était laissée séduire par funambule de renommée internationale et sa fille Marthe s'était retrouvée enceinte des œuvres de l'un des musiciens d'un groupe de rock un soir de beuverie.

Toutes les deux avaient élevé seules leur progéniture, mais Lucie n'a pas voulu que son fils François grandisse sans ce père qu'elle a passionnément aimé. Costumière au musée Grévin, elle a fait confectionner un mannequin, réplique exacte en cire du cher disparu, dont elle enrichit la garde-robe au gré des saisons. Ce mannequin plus vrai que nature participe au fil des ans à tous les événements de leur vie. Elle veut en faire un héros pour son fils.

Mais ce dernier doit bientôt se marier et quitter le nid. Il parvient à convaincre sa mère de vendre le violon, cette si précieuse relique qui la retient prisonnière de son passé. Or, l'acheteur qui se présente n'est autre que Charles…

Une jolie histoire d'amour infini parce que " l'amour ne tient qu'à un fil, mais il ne se rompt jamais ".

Françoise Dorner : L'amour ne tient qu'à un fil (Albin Michel, 160 p, 19,90 €)

Le parcours du combattant


" Dans l'espace public comme dans l'espace privé, les personnes trans sont souvent victimes de harcèlement, de discrimination et de violence, voire de meurtre". Comme tout ce qui dérange.

Même dans nos sociétés prétendument évoluées, changer de sexe est un véritable chemin de croix : entretiens psychiatriques, hormonothérapie, réactions de la famille, des amis, des collègues, des voisins, de tous ceux que l'on croise au quotidien. Quitter Cécile pour devenir Bruno induit un changement complet de vie et souvent d'entourage. Il faut un cran à toute épreuve pour affronter les regards étonnés, méprisants voire hostiles, supporter le rejet et parfois la mise au ban définitive.

Comment est-on censé se comporter en homme, lorsqu'on a vu le jour dans un corps de femme et que l'on en a acquis les réflexes et intégré les codes ? Comment gérer la nouvelle donne sexuelle ? Leurrer sa partenaire ou lui dire la vérité ? Est-il possible de vivre sereinement sa transition de genre si l'on continue de se cacher, de truquer, de mystifier ? Est-il judicieux de dissimuler sa nouvelle et véritable identité, pour ne pas heurter les normes en vigueur ou s'en affranchir pour vivre librement sur le chemin que l'on s'est choisi ? Autant de questions à élucider et de chausse-trappes à surmonter pour enfin trouver la paix.

Avec un humour non dénué de mélancolie, l'auteur nous entraîne pas à pas sur la mutation de son double. Que de courage doit-on déployer pour, enfin, être soi-même.

Jayrôme C. Robinet : Panique dans le vestiaire des hommes (Au diable vauvert, 304 p, 22 €)

Chats vraiment perchés


Déprime persistance ? Séances de psy inopérantes ? Problèmes insolubles ? Situations inextricables ? La solution existe : la félin-thérapie.

Quand Shûta Kagawa pousse la porte de l'étrange Clinique psychologique Nakagyô de Kyoto, il ne se doute pas que l'énigmatique Dr Nike et sa bizarre infirmière Chitose vont lui imposer l'hébergement d'un chat en guise de remède. Ce qui va entraîner dans un premier temps toute une série d'événements inattendus qui vont chambouler sa vie.

Vont connaître aussi de curieux changements dans leur existence un bon père de famille qui a du mal à trouver sa place parmi les siens, une maman angoissée qui houspille sa fille, une cheffe d'entreprise trop perfectionniste qui fait fuir son personnel, une geisha trop sensible. Pour leur plus grand bonheur, les matous préconisés comme remède par le Dr Nike vont opérer des miracles et finir par rétablir l'harmonie dans leur vie.

Un joli conte pour nous convaincre, s'il en était besoin, tous les moments délicieux que nous procurent nos charmants petits fauves.

Syou Ishida : Chats sur ordonnance (Albin Michel, 320 p, 19,90 €)

Mortels secrets


Octobre 1668 : par une nuit de tempête, une horde de barbares sanguinaires massacrent tous les habitants de Kilthorpe pour faire main basse sur un pouvoir qui "peut faire naître ou anéantir les royaumes". Tous, sauf un : Peter, fils de Seamus gardien du secret, qui le lui transmet… avant de le mettre en sécurité dans un tombeau.

Quatre siècles plus tard, Christopher Runyard hérite, dans ce coin perdu d’Écosse balayé par les vents et où la mer tosse ses paquets d'écume contre les falaises, d'une propriété dont il ignore la provenance. Commence alors une série de morts suspectes dans ce village très particulier où tout le monde s'épie, dans une lourde atmosphère de méfiance, de jalousie et de haine recuite.

On n'est jamais déçu avec Gilles Legardinier. Il sait trousser de palpitantes histoires comme personne : intrigue fouillée, rebondissements caracolant de chapitre en chapitre à un rythme haletant, délicieuses réparties des personnages dont l'humour subtil régale le lecteur… Impossible de lâcher l'ouvrage avant la fin.

Gilles Legardinier : J'ai commencé par mourir (Flammarion, 486 p, 20 €)

2024

Le temps... et rien d'autre


Dans Venise la rouge
Pas un bateau qui bouge,
Pas un pêcheur dans l'eau,
Pas un falot.

Ces vers d'Alfred de Musset seraient-ils prémonitoires ? Le temps a suspendu son vol. La nuit s'est installée, les Maures ne frappent plus les cloches de la tour de l'Horloge pour égrener les heures. Devant le énième affront de la modernité – le plus grand bateau de touristes du monde venant s'encastrer sur le quai des Zattere – la nature se révolte… en arrêtant la course du temps.

Sont appelés à la rescousse par les édiles ceux qui ont porté la Sérénissime à son plus haut degré de perfection artistique : Vivaldi et Da Ponte, pour créer la Cinquième saison, une œuvre en hommage aux cinq éléments, pour apaiser le courroux de la planète malmenée.

Dans ce conte apocalyptique, Erik Orsenna prend Venise comme parabole du devenir de la terre. Et de dénoncer sous sa plume charmante, poétique et cultivée, tout ce qui fait que nous courrons à notre perte. Entre autres : le réchauffement climatique, l'orgueil, la volonté de puissance, "voracité maladive et mortifère", la rapacité et la hâte impatiente à acquérir des richesses démesurées de certains, dont la devise semble être "toujours plus, jamais assez". Et de dénoncer les fonds de pension étrangers assoiffés de lucre et détruisant l'art de vivre autochtone, l'islamisme radical qui veut éradiquer joie de vivre et sensualité, pour mieux se substituer au Créateur en prétendant le servir, tous ces puritains bilieux et ayatollahs grands handicapés du plaisir et du désir, qui veulent mettre en coupe réglée les populations, tous les Savonarole hypocrites qui vomissent leur bile âcre sur le Beau et le Joyeux.

Un arrêt salutaire du Temps permettrait-il de stopper le funeste Dérèglement général ?

Erik Orsenna : La cinquième saison (Robert Laffont, 160 p, 18,90 €)

La foi qui sauve


Thomas est un petit garçon atteint du syndrome de Beaufort, qui finit sa courte vie dans une unité de soins palliatifs. Une clown farfelue et déjantée, débarque un jour dans sa chambre pour lui confier une mission d'importance : sauver le monde, même si la Faculté ne peut plus rien pour lui. Parce que les catastrophes écologiques générées par les avancées technologiques impactent gravement toute vie sur terre, transformant à terme la planète en un astre mort.

Commence alors entre ces deux-là une partie de ping-pong de plus en plus serrée, car Marie-clown, comme il l'appelle, est bien décidée à le sortir de la zone de confort où il s'est installé. Elle le secoue sans ménagement et se refuse à montrer la moindre pitié. Elle ne lâche rien et le contraint à l'action en lui lançant des défis de plus en plus improbables. Il résiste et freine des quatre fers, avec un sens de l'à-propos et un humour féroce comme armes de poing. Mais peu à peu, il se laisse prendre au jeu.

Et si l'esprit était capable de maîtriser la matière et modifier le cours inéluctable de l'avenir ? Didier Van Cauwelaert nous y fait croire avec son style punchy, tout de "légèreté profonde, de vacherie à cœur ouvert et de tristesse enfouie sous la frime".

Didier Van Cauwelaert : L'enfant qui sauva la terre (Albin Michel, 176 p, 19,90 €)

Un merveilleux bonheur


Deux mondes, deux visions de sociétés.

D'un côté, le camp des Réguliers : un monde parfaitement contrôlé, soumis au terrible esclavage du bonheur obligatoire, lobotomisé par l'IA qui les décharge de toutes les corvées, où l'on ne se construit qu'en fonction du regard de l'autre, d'où la soumission à la dictature des réseaux sociaux. Aucune violence ne trouble cette société de rêve puisque émotions et humeurs sont régulées par un implant individuel. Pucés comme des chiens. Le paradis avant la Chute ? La vie rêvée de l'homo connectus, qui abandonne son pouvoir de choix et de décision à des à des algorithmes et incarnée par David, dont le rôle est de protéger ce modus vivendi d'attaques informatiques étrangères qui mettraient tout le système à genoux.

De l'autre, le petit groupe d'irréductibles qui ont fait sécession, parqués sur l'île des Exilés, menant une vie à l'ancienne avec ses joies et ses peines, farouchement défendue par Eve, qui va lui enseigner l'importance de se réapproprier sa vie, d'exercer sa liberté, de ne craindre ni l'échec ni le chagrin ni la peur, tellement formateurs, et lui faire comprendre que l'on végète à se complaire dans un confortable bien-être. Et que c'est une tragédie d'être passé « de l'ère de l'éducation à l'ère du pilotage des comportements [et] du gouvernement des hommes à la gestion technicienne du cheptel humain ». Parce que l'homme restera toujours supérieur à la machine parce qu'aucune IA, dépourvue de toute intuition, ne pourra jamais éprouver l'émotion sublime qui donne naissance au sentiment, qui fait prendre des chemins de traverse, dilatant l'être jusqu'à l'infini de sa créativité.

Un roman initiatique, moitié thriller, moitié développement personnel.Eteindre les écrans pour allumer sa conscience ?

Laurent Gounelle : Un monde presque parfait (Mazarine, 352 p, 22,90 €)

Aux portes du palais


La gourmandise est une vertu cardinale. Et vouloir connaître en profondeur un pays ne signifie pas seulement en observer les paysages et s'intéresser à sa culture, c'est également partir à la découverte de sa gastronomie : car on dévoile beaucoup de sa particularité à travers le choix des ingrédients et la façon de les accommoder, en choisissant avec soin herbes et épices. Depuis des siècles nous savons que l'art culinaire participe à la qualité d'une civilisation et en dit long sur son degré de raffinement.

Les auteurs ont su adapter à nos palais délicats, exigeants et parfois difficiles, des recettes glanées dans le monde entier et nous font l'inestimable cadeau de les partager avec nous. Et, cerise sur le gâteau, les textes d'Olivia Gurdjian et les fabuleuses photos de Lucas Gurdjian ajoutent à la magie de cette dégustation visuelle en faisant danser de joie nos papilles. Savoureux et magique.

Nicolas Isnard et David Le Comte :Voyage (Glénat, 224 p, 39,95 €)

La montagne magique


Est-ce de tutoyer les étoiles que les montagnes en captent la magnificence et le côté insondable ? Dans leur immuable majesté, elles assurent à la création tout entière une rassurante pérennité. « De l'Espagne au Caucase, de l'Arctique à la Méditerranée », leurs paysages grandioses incarnent une reposante stabilité dans notre monde déboussolé.

Mais leur immobilité n'est qu'apparente. Car depuis leur apparition sur la planète et tout au long des siècles elles ne cessent de se transformer, sous le travail de l'érosion naturelle et de l'activité humaine.

Les sublimes photos de Stefan Hefele et Daniel Kordan couplées à la richesse du texte d'Eugen E. Hüsler nous donnent l'envie de feuilleter cet ouvrage d'art, encore et encore, émerveillés par tant de beauté et de noblesse.

Stefan Hefele et Daniel Kordan (photos), Eugen E. Hüsler (textes) : Les plus belles montagnes d'Europe. Une nature préservée (Glénat, 288 p, 40 €)

Geluck se lâche


Un peu de fantaisie dans ce monde de brutes : dans cet ouvrage où sa féline créature omniprésente ne peut s'empêcher de mettre son grain de sel, Philippe Geluck, infatigable créateur et voyageur, nous régale d'anecdotes croustillantes sur toutes les expériences de sa vie bien remplie et les sommités qu'il y a croisées. C'est à la fois cocasse et poétique, gentiment ironique et sans une once de vulgarité : un vrai vent de fraîcheur salvatrice dans cette société qui se prend tellement au sérieux.

Philippe Geluck : Tout est vrai (Casterman, 144 p, 22 €)

Templiers : le retour


La planète est en surchauffe, la haine et la violence y étendent leurs noires tentacules, les belles valeurs libératrices et égalitaires que l'Occident portaient fièrement comme un flambeau éclairant l'humanité s'effondrent comme châteaux de carte. Et l'on perçoit déjà le galop des chevaliers de l'Apocalypse. Une chose est sûre, ce ne sont pas des lendemains qui chantent qui frappent à notre porte et nous serions à un cheveu de notre autodestruction totale. Avec un tel bilan, pas difficile de prévoir le pire (qui aux dires de certains est toujours sûr) pour les années à venir.

Pour combattre les forces du Mal, les Templiers sortent à nouveau de leur réserve et du supramonde pour guider les hommes à remettre de l'ordre dans ce chaos, adoubant l'auteure au rang de dircom privilégiée, puisqu'elle n'est rien de moins que la réincarnation de Guillaume d'Avallonis, l'un des leurs à l'époque. Son premier livre sur la question s'étant très bien vendu, pourquoi ne pas exploiter le filon ? Elle récidive donc avec ce deuxième opus. Libre aux lecteurs de considérer ce livre comme une pure fiction ou y croire dur comme le fer de l'épée de ces preux chevaliers.

Mais dans le long chemin qui mène à la Lumière, on peut préférer celui emprunté par le bouddhisme, tout de compassion et de bienveillance, ou celui initié par un judaïsme dont les Sages se sont attachés tout au long des siècles à faire ressortir l'universalité de ce qui anime l'espèce humaine dans sa marche vers le divin. Car nos valeureux moines-soldats de l'Ordre du Temple (à ne pas confondre avec la secte du Temple solaire) sont d'un ascétisme, d'une sévérité et d'une rigidité auxquels le commun des mortels avide de douceur n'est pas prêt à se conformer.

Patricia Darré : La Révélation des Templiers (Michel Lafon, 224 p, 18,95 €)

Chassés croisés de chartistes


Ce n'est un secret pour personne, les chats sont des êtres facétieux qui abritent les secrets de l'univers derrière leurs paupières moqueuses. Dans cet ouvrage plein d'humour, ils squattent tous les domaines que l'homme croit avoir maîtrisés : peinture ou cinéma, en chasseurs traquant l'art, ils imposent fièrement leurs pattes félines, détournant sans scrupules les chefs-d'œuvre séculaires du génie occidental.

Au fil des pages, ces farceurs se glissent effrontément dans les représentations de la Joconde, de l'homme au turban rouge, des autoportraits d'artistes, des Tahitiennes de Gauguin, de la Jeune fille à la perle, de Marlène Dietrich, Laurel et Hardy, James Dean, Lawrence d'Arabie et de multiples autres célébrités immortalisées par l'art de talentueux artistes.

Les aquarelles délicieuses de Susan Herbert, dont le pinceau délicat reproduit à la perfection le style de chaque créateur, vaporisent un souffle de poésie sur ces sympathiques usurpations pleines de drôlerie.

Un livre enchanteur à offrir aux inconditionnels de tous les raminagrobis de la terre et aux férus d'histoire de l'art. Et à tous les autres.

Susan Herbert : Chats d'œuvre. Les chats détournent l'art (GEO Art, 192 p, 15,95 €)

La voie de la paix intérieure


Juillet 1853 : les canons meurtriers du commodore Perry mettent violemment fin à plusieurs siècles d'isolationnisme japonais, pulvérisant une culture séculaire pour imposer une modernité triomphante dont le pays ne voulait pas. Ou n'était pas encore prêt à adopter.

Les antiques traditions chevaleresques des samouraïs tombent alors brutalement en désuétude. Pourtant, quelques années plus tard, Ibuki Ozu, fille de l'éminent distillateur de saké de Niigata, ne rêve, par amour de la liberté, que de suivre la voie du sabre, pourtant interdite aux femmes. Elle se met en quête du plus illustre maître en la matière, Akira Sohô.

Mais ce dernier a depuis vingt ans rangé son katana pour atteindre l'harmonie intérieure, procurée par la cérémonie du thé, son rituel et sa signification. Avec patience et affection, il accepte d'initier son étrange rebelle à la sublimité de cette tradition ancestrale, qui sous sa simplicité est infiniment complexe et mène, quand elle est pratiquée dans les règles de l'art, à l'équilibre parfait, à l'ultime accomplissement.

" Le sabre prend la vie. Le thé, lui, la donne." Tel sera le secret de l'enseignement de Maître Sohô à sa disciple.

Cyril Gely : Le dernier thé de maître Sohô (Arléa, 160 p, 18 €)

L'impossible deuil


Japon : sa terre sacrée, son fantasme absolu, sa déchirure, sa flamboyance et son deuil éternel. Chaque fois qu'Amélie Nothomb y est retournée pour s'y fondre à jamais, elle en est revenue. Chaque fois plus meurtrie par cet arrachement. Un traumatisme toujours renouvelé, une plaie impossible à cicatriser. Quelle paroi de verre l'empêche-t-elle de franchir définitivement les portes de son royaume perdu, qui ne cesse de se dérober à chaque tentative ?

Une sienne amie lui demande de partager un voyage gagné au Pays du Soleil levant. Un chemin de croix pour la Dame en noir, ponctué d'éclats lumineux et inoubliables. Elle se souvient de certains lieux, comme des parenthèses, mais impossibles à situer géographiquement, telle une mosaïque aux tesselles manquantes : « Je me rappelle les émotions, les paroles, les odeurs. Entre chacune, il y a du vide ».

Son amie apparaît d'une étonnante balourdise satisfaite, dans la découverte d'une culture où la finesse le dispute à l'élégance, où la courtoisie et la bonne éducation s'érigent en vertus cardinales. Elle plaque sa grille de lecture grossière sur un pays qui privilégie l'ombre, l'évanescence, le suggéré. Le contraste entre le côté suffisant et parfois goujat de la béotienne face au respect délicat d'autrui n'en est que plus éclatant.

Amélie Nothomb a écrit là son livre le plus intime : l'histoire d'un deuil impossible, à la fois du père disparu et du pays de son enfance. « Le Japon est mon premier échec amoureux et chaque fois que j'y reviens, je revis ce coup de foudre et le constat que je n'y arrive pas ».  La béance d'un exil intérieur impossible à combler. Une condamnation à perpétuité.

Amélie Nothomb : L'impossible retour (Albin Michel, 162 p, 18,90 €)

Le cœur dans les étoiles


Comment, lorsqu'on est une jeune maman, préparer son petit garçon de cinq ans,  son "Trésor", à sa disparition prochaine ? Lui dessiner un monde joyeux et coloré en imaginant de fabuleuses histoires qui font rêver.

Clarisse va donc raconter à Arthur qu'elle a été investie d'une mission secrète sur Uranus, mais chut ! c'est un secret que personne, en dehors de papa, Mamie et tante Cassie, ne doit connaître. Elle va, durant les derniers mois qui lui restent à vivre, se transformer en Gardien des Merveilles et lui créer des années de souvenirs chatoyants et lumineux baignant dans un amour infini.

Une histoire de poésie pure et d'amour absolu qui installe durablement dans nos cœurs une douce mélancolie, une béance impossible à combler. Magnifique !

Mélissa Da Costa : La faiseuse d'étoiles (Albin Michel, 240 p 17,90 €)

Les affriolants dessous de la justice


Justin Sykes marne dans une carrière de commis d'office. Autant dire que sa clientèle se compose principalement de loqueteux, paumés, voleurs à la petite semaine, escrocs minables, condamnés à perpétuité à la scoumoune, indigents et autres fauchés de tout poil. On l'aura compris : loin d'un ténor du barreau que s'arrachent ceux qui peuvent s'offrir un avocat haut de gamme.

Aussi, quand il se voit proposer mille dollars par semaine pour une petite heure de conseils juridiques à des stripteaseuses, il ne se pose pas de questions. Un travail comme un autre qui va enfin le sortir de la mouise. Les voyants rouges de la défiance devraient pourtant clignoter chez ce vieux briscard du monde judiciaire et pénitentiaire.

Comme son personnage principal, Iain Levison dresse un réquisitoire désabusé sur le fonctionnement de la justice américaine sans réelle équité et à géométrie variable, qu'il tourne en dérision et tacle de son savoureux humour décalé, quasiment british, qui lui fait prendre chaque situation avec pragmatisme et sans aucun affect. Il faut savoir godiller entre les humeurs et l'ego des juges qui n'hésitent pas par carriérisme à rendre une justice de maquignons, d'autant plus intransigeants avec les petits délinquants que pleutres avec les puissants… de tous bords.

Un régal !

Iain Levison : Les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques (Liana Levi, 240 p, 22 €)

Le sourire ineffable de la Joconde


"Traquer le sublime, cette émotion qui excède la beauté et fait sentir la vanité de l'être humain devant les puissances du cosmos".

Un an. Il ne reste que douze petits mois à Henry Vuillemin pour faire entrer toute la beauté de l'art dans les yeux de sa petite-fille Mona et "allumer sa lumière intérieure", avant qu'elle ne devienne définitivement aveugle. Tous les mercredis, ils se rendent au Louvre, au musée d'Orsay ou à Beaubourg pour examiner une œuvre, ou plutôt faire réagir Mona face à elle. La fillette développe ainsi, avec la complicité de son papy, un sens de l'observation qui s'aiguise au contact de ces toiles qui déroulent devant elle une compréhension du monde, développent son imagination et lui font ressentir une émotion inconnue jusqu'alors. Grâce à leur déambulation ludique hebdomadaire, c'est une véritable leçon de vie qui s'offre à ses yeux curieux et éblouis, embrassant certes l'art mais aussi l'histoire et les religions.

A travers l'observation de ce Beau protéiforme, l'enfant va appréhender ce qui constitue la vie même. Parce qu'une sculpture ou un tableau "déploie dans un espace très serré un cosmos en miniature. […] Partout palpite son infini afin de mettre au défi notre entendement et de stimuler notre rêverie."

Le succès de ce livre est tel qu'il n'est pas impossible que se crée au Louvre un circuit des "Yeux de Mona".

Thomas Schlesser : Les yeux de Mona (Albin Michel, 496 p, 22,90 €)

Ordonner le chaos


Dès l'origine de l'humanité, dans toutes les cultures, partout et toujours, nature et sacré ont été indissociables, l'une enfantant l'autre. Mythes, contes et légendes s'entrecroisent pour tisser la toile d'une transcendance que l'homme ressentira et respectera d'instinct, en instituant toutes sortes de rituels propres à s'attirer la protection et la bienveillance de ces forces occultes. Pour donner un sens au chaos du monde et une raison logique à son passage sur terre.

Patrick Banon pour le commentaire et Antoine Pateau pour l'iconographie ont parfaitement rendu la naissance d'une mythologie variée que l'humain, dès son apparition sur terre, a eu à cœur de se concilier, en élaborant tout un cérémonial pour amadouer les forces puissantes, voire dévastatrices, d'une nature difficilement compréhensible et prévisible.

Patrick Banon (textes), Antoine Pateau (illustrations) : Les origines du sacré. Penser la nature (Dargaud, 160 p, 24 €)

Apparition


Les lecteurs des Lettres d'Ogura ont sûrement gardé en mémoire la délicieuse chronique de ce village japonais où les habitants déjà âgés coulaient des jours heureux et où le temps s'égrenait paisiblement dans la contemplation des saisons, l'observation respectueuse des rituels et les rapports harmonieux entre voisins, prenant soin de se tenir à distance de cette fébrilité technologique qui avait contraint leurs enfants à s'exiler dans les mégalopoles du pays, à la recherche d'un travail lucratif.

Depuis, Hatsumi a rendu son dernier souffle et son joli fantôme revient hanter ces lieux bénis où elle a vécu si heureuse. Notamment sa chère maison, qui lui rappelle tant de souvenirs heureux ou mélancoliques, ses promenades d'une douceur infinie parmi les fleurs, les bains exquis dans le furo dont l'eau trop chaude a fini par terrasser son cœur fragile. Et dans cet entre-deux où plus rien de terrestre n'a d'importance, et parce que " l'esprit ne meurt pas même s'il n'habite plus un corps", pointe la nostalgie des heures délicieuses à savourer un thé brûlant et le regret de ne plus être au côté de ses filles qu'elle aime tant.

Pour décrire cette ambiance évanescente et cette nostalgie d'un monde à jamais disparu, la plume délicate d'Hubert Delahaye n'a rien perdu de sa poésie ni de sa légèreté.

Hubert Delahaye : Fantômes d'Ogura (L'Asiathèque, 136 p, 9,90 €)

Radioscopies


Une jolie brochette d'interviewés que nous offre là Marc Lambron. Que du beau monde : acteurs, grands couturiers, chanteurs, photographes, écrivains, créateurs de toutes sortes, hommes et femmes confondus, tous au top dans leur domaine.

Avec une telle diversité de personnalités, on s'attendait à un feu d'artifice de sensibilité, de créativité, d'originalité, de profondeur de vision, de curiosité. Voire d'humour, de hauteur de vue et pourquoi pas d'auto-dérision.

Mais ce n'est pas le cas pour tous et nous restons sur notre faim face à la pauvreté des réponses de ceux qui pourtant sont souvent au sommet de leur art. Beaucoup répondent sans dépasser le cadre strict de la question. Ils ne nous apprennent rien que nous ne sachions déjà.

D'autres, en revanche, nous régalent de la richesse de leurs expériences, de l'acuité de leur intelligence et de leur point de vue pétillant sur le monde : Juliette Gréco, Daniel Auteuil, Claudia Cardinale, Robert Redford, Isabella Rossellini, Faye Dunaway, Patty Smith, Marianne Faithfull, Karl Lagerfeld, Jean-Paul Gaultier, Jean-Marie Périer et quelques autres… Ils ont su transformer les drames de leur existence et leur tristesse en une expérience précieuse à même de sublimer leur art, dépassant le seul contexte professionnel pour agrandir leur horizon et universaliser leur vision du monde.

Une belle façon de rebondir !

Marc Lambron : De vive voix (Grasset, 512 p, 21,50 €)

La magie des histoires


Kaede et son grand-père sont unis par la même passion de la littérature policière. Bien que le vieil homme soit atteint de DCL (Démence à Corps de Lewy) qui lui occasionnent parfois d'étranges hallucinations, son intelligence est restée étonnamment aiguisée dès qu'il s'agit de démêler de tortueuses intrigues que sa petite-fille ne cesse de proposer à sa sagacité pour contrer l'avancée inéluctable de la maladie. Son esprit de déduction intact peaufine des analyses très pointues sur des énigmes particulièrement retorses.

Le polar comme remède à la lente dégénérescence du cerveau ?

De cette complicité affectueuse entre Kaede et le vieil homme se dégagent une paix bienveillante et douce.

Mais au-delà de cette relation si tendre, l'auteur veut souligner le rôle irremplaçable du livre, véritable sésame d'une richesse inouïe pour pénétrer les plus époustouflants des imaginaires et merveilleux outil de dopage de créativité et sensibilité.

"Tout événement qui se produit dans le monde est une histoire.

C'est ce qui rend ces histoires si belles."

Les conteurs sont des passeurs de lumière.

Masateru Konishi : Les histoires de Kaede (Calmann-Lévy, 300 p, 18,90 €)

Petite incursion dans le Walhalla


Biberonnés dès le plus jeune âge au monde gréco-latin, nous sommes moins avertis sur d'autres mythes fondateurs. Une superbe bande dessinée de Gaiman et Russel vient combler cette lacune pour les Vikings, dont les dieux étranges n'ont rien à envier à leurs homologues olympiens : aussi paillards, roublards, parfois aussi peu fûtés, ils se laissent berner par cet âme damnée de Loki, véritable Frégoli de la transformation, qui tient à la fois du rusé Ulysse, trompant son monde par ses talents à rouler dieux et géants dans la farine et à dresser les différents les divers occupants de l'inframonde, et du diable tentateur chrétien prompt à exciter envies et jalousie.

Ça se castagne sec au royaume de Thor et Odin et les déesses ne sont pas en reste : aussi guerrières que leurs semblables masculins, elles ne s'en laissent pas compter. Les très beaux dessins de Gaiman et Russel apportent beaucoup dans le plaisir de découvrir ce monde viking qui, grâce aux deux autres tomes qui doivent suivre, ne va plus nous être totalement étranger.

Neil Gaiman – P. Craig Russel : La Mythologie viking (Au diable vauvert, 168 p, 22 €)

Folle jeunesse


David et Al(cibiade) : deux potes en déshérence naviguant sur les flots houleux d'une jeunesse grunge, qui tente de se frayer un chemin dans un présent barré d'un no future. Une adolescence qui se traîne en longueur et en langueur, entre deux épisodes d'excitation loufoque, d'errements punks, de rébellion et de testostérone en folie. Une navigation à vue, sans perspectives.

Mélancolique ? A aucun moment. Parce que les deux lascars ont malgré tout une niaque d'anthologie, nourrie d'insubordination, d'insolence et de liberté revigorantes. Parce que l'auteur met en scène ces gamins de quinze ans dans leur façon goguenarde d'appréhender la vie : dans la légèreté et sans illusions. Et dans un style d'une richesse inouïe, vivifiant mélange de subtile poésie et d'humour incisif qui crépite à chaque phrase. Une causticité force dix qui décoiffe, un style jubilatoire, qui va droit au but, dans un renouvellement constant de formules qui font mouche, sans temps mort. Un vrai feu d'artifice.

Julien Cridelause : Même dans sa jeunesse (Héloïse d'Ormesson, 20 €, 304 p)

Bifurcations


Croiser des trajectoires qui n'auraient jamais dû se matérialiser dans nos vies est ce qui se produit de plus excitant dans l'existence.

Bruno, animateur vedette d'une chaîne télévisuelle, roi du consensus adulé dans les foyers, fait germer dans son cerveau, jamais en repos pour distraire son public, l'idée originale pour clore en beauté la dernière émission de l'année de choisir de parfaits inconnus pour remplacer ses journalistes vedettes dans leur chronique respective. Par sa prestation, chacun devra défendre un projet altruiste, les téléspectateurs élisant celui qui sera concrétisé.

C'est ainsi que Romain (étudiant), Justine (professeur dans un hôpital pour enfants malades), Alix (conseillère à Pôle Emploi), Jeff (SDF), Louise (retraitée), Gérald (cuisinier dans une brasserie) et Roger (militaire à la retraite) vont plusieurs fois se retrouver pour des séances d'initiation au direct. Une aventure inattendue qui va les conduire à "accomplir quelque chose de plus grand, d'avoir une utilité".

Une confluence, un moment de partage qui vont les amener, au gré de leurs confidences, à exprimer leurs émotions et changer la vision de leur quotidien et du monde. Pour "respirer plus fort [et] garder le meilleur. Le présent". Grâce à leurs échanges féconds, sincères et bienveillants, ils vont revoir leurs priorités, pour ne plus "traverser la vie en apnée" et s'accomplir, enfin.

Cathy Bonidan : Où la vie nous conduira (La Martinière, 336 p, 19,90 €)

Dames du temps jadis


De sacrées pétroleuses ces femmes qui tout au long du Moyen-Age (Ve-XVe siècle) se sont distinguées par leur intelligence, leur sagesse ou leur savoir, faisant et défaisant les rois, portant haut la culture de leur époque. De belles furies se mêlant de politique qui, telles Brunehaut ou Frédégonde, n'hésitent pas à recourir au meurtre pour placer leur progéniture, construisent des alliances pour affermir le trône de leur époux, avec brutalité parfois, détermination toujours. Des femmes de lettres aussi qui, comme Aliénor d'Aquitaine au destin exceptionnel, font entrer le divertissement, le fine amor et les artistes (trouvères et troubadours) dans "un monde où l'art et l'écriture sont dominés par les hommes".

Elles sont nombreuses à avoir apporté avec courage leur active contribution à la construction d'une Europe qui allait trouver son épanouissement dans l'époque bénie de la Renaissance. Dans un ouvrage très méticuleusement documenté, Joëlle Delacroix leur rend la place qui leur est dû et ce n'est que justice.

Joëlle Delacroix : Héroïnes du Moyen âge. De Sainte Geneviève à Anne de Bretagne (Armand Colin, 208 p, 14,90 €)

Deux êtres, une rencontre


C'est l'histoire d'un deuil. Celui des illusions, de la perte de sens, de rêves à réaliser qui pourtant laissent un grand vide.

Elsa et Vincent se rencontrent dans la salle d'attente du cabinet d'un psy. Conseillère funéraire, elle excelle à réconforter les familles endeuillées mais reste inconsolable du décès de son père. Ecrivain au talent reconnu et apprécié de ses nombreux lecteurs, il ressent douloureusement la vacuité d'une existence sans but depuis la perte de son amour. Elle compense par les larmes, lui par l'humour.

Les rendez-vous chez leur thérapeute commun vont amener ces deux orphelins de la vie à s'apprivoiser et à se réparer l'un l'autre.

Livre doux-amer, dans lequel le lecteur et les personnages sont pris au piège d'une nostalgie de ce qui n'est plus et ne reviendra jamais. Mais Virginie Grimaldi ne saurait laisser ses lecteurs baigner longtemps dans la tristesse…

Virginie Grimaldi : Plus grand que le ciel (Flammarion, 384 p, 20,90 €)

Lectures de vacances


On reconnaît un bon livre au fait que, dès les premières pages, on ne peut plus le lâcher. La recette pour réaliser ce miracle ? Une intrigue bien ficelée, des personnages attachants et suffisamment proches pour permettre, soit une identification, soit un plongeon dans un imaginaire qui interpelle. Et, bien sûr, un style enlevé, relevé d'une pointe d'humour. Trois livres remplissent ce cahier des charges.

Amants maudits. Il n'y a pas que les aiguilles qui s'activent dans le gang des Tricoteuses. La curiosité des commères et les langues aussi. Joséfa, Alice, Reine, Claudine, Ruby et, pour respecter un semblant de parité, Thomas, voient leur réunion hebdomadaire perturbée par l'arrivée de Géraldine, la sœur de Claudine, qui remet sur le tapis le suicide d'un couple fusionnel un an auparavant. Mais le mari ayant réchappé, la survoltée Géraldine a vite fait de transformer ce fait divers en meurtre déguisé et, telle une renarde dans un poulailler, déclenche dans le groupe un sacré remue-ménage. S'ensuit pour le Tricot-Club une enquête d'autant plus difficile à résoudre, qu'une machination machiavélique va mettre l'une d'entre elles en danger. Une histoire bien troussée qui tient en haleine jusqu'au bout.

Sylvie Baron : Les petits meurtres du Tricot-Club : une affaire de cœurs (Calmann-Lévy, 306 p, 14,90 €)

Magie épistolaire. Un manuscrit oublié dans le tiroir d'une table de chevet et voilà qu'une toile invisible se tisse entre des personnes qui n'auraient jamais dû se rencontrer : ils vont créer des liens qui vont les bouleverser et dynamiser leur existence, grâce à une correspondance fournie qui va les sortir de leur zone de confort. De péripéties en rebondissements, l'auteur nous fait caracoler à vive allure vers un dénouement inattendu. Une enquête aussi originale que palpitante pour remonter l'étrange itinéraire de ce manuscrit voyageur. C'est joyeux, plein de surprises et de fraîcheur.

Cathy Bonidan : Chambre 128 (Points, 264 p, 8,40 €)

Une semaine de vacances. Un cancer vous tombe dessus et toute votre vie se remet en perspective. A ce point nodal de l'existence, les cartes sont rebattues, des priorités apparaissent et l'on réinvente le scénario du parcours à venir. On se revendique désormais le seul maître à bord de son existence, car la mort, éventuellement prochaine, accélère ce désir impérieux d'aller à l'essentiel, à la recherche de sa vérité ultime, et d'être enfin en pleine adéquation avec ses aspirations profondes. C'est ce qui arrive à Béa, Alice, Élisabeth et Sam (que son amoureux ne quitte plus). La vie est plus intense dans l'urgence : le cancer "permet de voir l'essentiel. De se recadrer". Avec pour armes de destruction massive de ces abominables cellules malignes, l'humour ravageur, la solidarité et la bienveillance. Un sacré quintette ce club des feignasses.

Gavin's Clemente-Ruiz : Le club des feignasses (Le Livre de Poche, 320 p, 8,70 €)

Échappées belles


Avec son lourd bilan carbone, ses tarifs grimpant vers les sommets, ses cost qui deviennent de moins en moins low (suppléments bagages, réservations du numéro de place, plateau-repas, qui alourdissent la note), attentes interminables dans les aéroports et les différentes zones de conflits qui mettent en danger la vie des passagers, le voyage en avion a perdu de sa superbe et de son intérêt…

… au profit du train qui fait, lui, son grand retour. Le slow travel a le vent en poupe, qui permet du départ à l'arrivée, de découvrir de nouveaux paysages, faire d'improbables rencontres, rêver au déroulement d'un voyage qui créera tant de beaux souvenirs pour projeter de belles irisations sur les jours gris.

Trois livres précieux pour organiser son séjour et baliser son circuit.

Tous les pays du monde ont leur train mythique chargé d'histoires, d'anecdotes et de légendes. Cacochymes ou luxueux, ils sont le voyage à eux tout seuls. Ils traversent des contrées grandioses ou désertiques et font vaillamment le tour de la planète. L'ouvrage de Franco Tanel est à cet égard une merveille de clarté avec ses itinéraires détaillés et ses photos qui nous font sillonner la planète, confortablement installés. Quel plaisir de flâner d'un lieu à un autre, d'explorer de nouveaux sites, de cheminer avec des inconnus qui ont à cœur de vous faire découvrir ce qu'aucun guide ne mentionne. D'innombrables surprises à chaque coin de rue, au détour d'une place, en prenant un café assis à l'ombre d'un acacia ou d'un palmier rachitique, en compagnie d'un hôte qui vous reçoit comme un prince, parce que vous avez pris le temps de connaître. Un vrai plaisir de lecture.

Franco Tanel : Découvrir le monde en train (éditions Prisma, coll. Geo, 224 p, 29,95 €)

Précieux également, L'Italie en train et L'Europe du Nord en train s'apparentent davantage à un guide offrant d'utiles informations sur les sites incontournables à ne pas manquer, une fois arrivés à destination. Il nous pousse des ailes aux santiags.

Lucie Tournebise : L'Italie en train (Hachette, 216 p, 24,95 €)

Collectif : L'Europe du Nord en train (Hachette, 224 p, 24,95 €)

Sainte vengeance


Mourir dans une église juste après avoir communié, n'est-il pas le plus court chemin pour le paradis ? Mais trépasser pour cause d'ingestion d'hostie gluten free, c'est ballot. C'est pourtant ce qui arrive au Professeur Bruzzone qui, souffrant de maladie cœliaque, les fournissait lui-même à Don Mola, le prêtre de la paroisse qui prenait grand soin de les isoler des autres.

A la tête d'un club très fermé d'amateurs de romans policiers, il en partageait avec les autres membres la passion des résolutions d'énigmes plus absconses les unes que les autres, qu'ils se plaisaient tous à échafauder. Seulement voilà, la fiction devenue réalité plonge le sous-préfet adjoint Nigra et son équipe dans un imbroglio d'autant plus difficile à élucider que le décès s'avère être un assassinat en bonne et due forme.

Qui avait intérêt à supprimer Sergio Bruzzone ? Les co-équipiers de son groupe littéraire ? Son épouse ? Le prêtre ? Nombreux sont les suspects potentiels que ses sarcasmes et ses piques venimeuses n'épargnaient guère.

Les auteurs prennent comme toujours un malin plaisir à brouiller les pistes et sème "des indices comme s'il s'agissait de simples faits […] tout en veillant à ne pas trop en révéler". Le coup de théâtre final sera à la hauteur de la machination machiavélique ourdie par le coupable.

Antonio Paolacci, Paola Ronco : Le point de vue de Dieu (Rivages noirs, 384 p, 22,50 €)

Embarquement pour l'ailleurs


Curieusement, L'appel du voyage commence par tout ce qui désormais tend, sinon à les en empêcher, en tous cas drastiquement les limiter : prix des billets d'avion et de train qui s'envolent, conflits sanglants qui se propagent comme une lèpre sur la planète entière réduisant les zones à découvrir tranquillement à une peau de chagrin, risques d'attentats, rapts, sans omettre les traditionnels dommages corporels (paludisme, dengue, turista…) qui de tous temps ont fait des ravages.

Mais rien n'arrêtera jamais l'homme à l'insatiable curiosité et au shoot d'adrénaline chevillés au corps d'aller voir ailleurs ce qui s'y passe, pour un temps être "un autre que soi" et se libérer des "contraintes liées à sa position du moment".

A pied, à cheval, à bicyclette, en stop, à la voile, il satisfera coûte que coûte son inextinguible soif de s'émerveiller devant de nouveaux paysages, tisser d'improbables liens de convivialité, tester d'autres modes de vie et de compréhension de l'univers, autant d'ouvertures à l'humain qui élargira son horizon et approfondira son ancrage au monde. Même si cet appel de l'ailleurs est dicté par la recherche d'un accomplissement spirituel (la prolifération des pèlerinages en fait foi), d'une complétude que la vie moderne convulsive et l'enfermement dans les réseaux sociaux font voler en éclats.

"Les voyageurs sont des messagers de l'ailleurs qui laissent au monde, voulues ou inconscientes, des traces inaltérables" (Yaël König).

Gavin's Clemente-Ruiz : L'appel du voyage (Grasset, 96 p, 13 €)

Le bras armé de la justice


Hannah, David, Esther, Ismaël, Saul…

La ronde de ses fantômes ne cesse de tourner dans la mémoire meurtrie de Rachel, seule rescapée du massacre de sa famille dans les camps de la mort, et devenue Dina depuis qu'en Eretz Israël, recrutée par le Mossad, elle travaille à l'élimination des criminels de guerre nazis où qu'ils se soient réfugiés dans le monde. Et chaque fois, avant de passer à l'acte, pour que sa main vengeresse ne tremble pas, pour que sa détermination reste intacte, elle répète, comme un mantra, la litanie de ces prénoms. Parce que ce devoir mémoire qui la taraude ne la laisse jamais en paix, jusqu'à ce que justice soit rendue.

Mais la dernière mission que le Bureau lui demande d'accomplir n'est pas comme les autres. Elle doit exfiltrer le Chirurgien de Buchenwald pour, comme Eichmann, le traduire en justice à la face du monde, en Israël, afin que jamais, personne, n'oublie.

Mais après le procès de Nuremberg, les Américains se sentent juridiquement quittes et ont d'autres chats à fouetter que de débusquer les derniers assassins de la guerre mondiale. Ils doivent remporter la victoire dans une autre bataille capitale : battre les Soviétiques dans le domaine de la conquête spatiale qui fait rage et être les premiers à marcher sur la lune. Et pour ce faire, ils ne s'embarrassent pas d'éthique. Wernher von Braun (devenu le directeur de la Nasa) et d'autres scientifiques nazis ont ainsi trouvé refuge, nouvelle identité et respectabilité au centre d'expérimentation d'Huntsville et continuent leurs expérimentations sur la population. Le capitalisme triomphant ne recule devant rien quand il s'agit d'honorer le slogan America first.

Et comme la petite histoire se mêle toujours à la grande, une plongée dans la vie quotidienne des familles de tous ceux qui ont participé à la grande aventure de la conquête spatiale et une belle description de cette Amérique d'après-guerre avec ses mensonges et ses compromissions, où l'american way of life faisait rêver le monde entier.

Zoe Brisby : La Double vie de Dina Miller (Albin Michel, 272 p, 19,90 €)

Pas si sapiens que ça...


Un coup de pioche malencontreux, et voilà qu'un squelette qui dormait tranquille depuis 35000 ans dans sa grotte fait apparaître le premier crime de l'histoire. Parce que l'autre corps de la même époque qui croupit à côté d'elle a le crâne mochement défoncé.

En mettant en scène Oli, l'auteur qui s'est beaucoup documentée sur l'époque retrace toute l'évolution de nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs qui, contrairement à ce qu'il nous plaît de croire, ne communiquaient nullement par borborygmes et vivaient moins bien que des primates.

Oli, peut être considérée comme la première féministe, conquérante et revendicatrice du monde qui s'oppose au patriarcat. Elle refuse la loi du clan qui interdit aux femmes de chasser comme les hommes, mais passe outre. Ce qui lui vaut d'être mutilée (on lui coupe deux doigts et le pouce), comme d'autres avant elle qui ont témoigné de cette barbarie en dessinant leurs moignons sur les parois de la caverne dévolue aux femmes. "La ligne c'est l'homme, la femme c'est le cercle", telle est la loi d'airain qui enferme les femmes dans les tâches subalterne et pénibles et les condamne aux grossesses à répétition.

Petite fûtée très dégourdie, découvre comme une grande la relation de cause à effet entre la relation sexuelle et l'arrivée d'un bébé neuf mois plus tard, chasse mieux que les hommes du clan grâce à javeline améliorée par l'esprit très créatif de sa sœur, quitte le village pour découvrir le monde…

Hannelore Cayre construit son récit en deux volets qui se chevauchent : le récit de la vie de son héroïne d'un côté et les explications scientifique de la paléontologue d'autre part. Passionnante plongée dans une époque qui reste un mystère pour nous.

Hannelore Cayre : Les doigts coupés (Métailié, 192 p, 18 €)

Diviser pour mieux régner


Quels que soient les pays, les guerres de religion ont toujours été un bon combustible pour dresser les communautés les unes contre les autres et propager le chaos.

Les Britanniques ne s'y sont pas trompés en ce début du XXe siècle où, après une guerre mondiale dévastatrice pour laquelle ils ont puisé de la chair à canon dans leurs colonies, ils ne peuvent que constater que leur pouvoir commence à vaciller dans ce Raj, joyau indien de la couronne. Surtout avec ce M. Gandhi et sa politique de non-violence qui commence à fédérer dangereusement les populations locales contre l'occupant.

Dans ce contexte hautement inflammable, l'assassinat à Calcutta de Prashant Mukherjee, théologien respecté du mouvement hindou radical, risque de mettre le Bengale à feu et à sang.

Pour éviter un catastrophique bain de sang, le sergent Satyendra Banerjee, en mission pour le chef de la police Lord Taggart, a vu sortir de l'immeuble où le crime a été perpétré, Farid Gulmohamed, éminente figure de l'Union de l'Islam, et trouve plus judicieux d'y mettre le feu pour faire croire à un accident. Malheureusement la police le prend sur le fait et l'emprisonne manu militari.

Il ne sera pas simple pour le capitaine Sam Wyndham de prouver l'innocence de son subordonné et ami et lui éviter la potence. D'autant que la très redoutée Section H des services secrets de l'armée entre dans la danse. Quel intérêt les Anglais ont-ils de propager la haine entre hindous et musulmans ? Apporter la preuve que le pays en proie à trop de dissentions communautaires est incapable de se gouverner lui-même et le maintenir ainsi sous leur joug.

Abir Mukherjee nous livre ici une belle déclaration d'amour au Bengale, terre ayant atteint des "sommets en matière d'art, de poésie et de philosophie". Et nous régale de son ironie d'une incroyable finesse.

Abir Mukherjee : Les ombres de Bombay (Liana Levi, coll. Policiers, 384 p, 21 €)

Plongée dans la lumière


Une superbe exposition retraçant l'ensemble de la carrière du peinte franco-chinois Zao Wou-Ki se déroule actuellement et jusqu'au 26 mai aux Franciscaines de Deauville.

L'occasion pour les éditions In fine d'en rendre compte dans ce magnifique catalogue où se déploie toute l'étendue de la carrière du peintre, richement illustrée et talentueusement commentée, entrecoupée de citations de l'artiste lui-même.

Un objet de collection à conserver dans sa bibliothèque.

ZAO WOU-KI : Les allées d'un autre monde – catalogue de l'exposition (In fine, 152 p, 25 €)

L'Orient compliqué


Le conflit israélo-palestinien : un nœud gordien que même le glaive alexandrin ne semblerait pouvoir trancher. En 2001, Élisabeth Schemla avait parfaitement illustré la situation inextricable dans laquelle sont englués les deux peuples, par le titre de l'un de ses livres sur la question : Ton rêve est mon cauchemar.

Pourtant, les équipes du Nouvel Obs se sont courageusement attelées à cette tâche ingrate de donner à voir plus clair dans cette autre guerre de (presque) Cent ans. Par un travail historique rigoureux, en ne se basant que sur les faits, et en rappelant en tête de chapitres quelques dates-clés, ce livre réalise l'exploit de présenter une analyse dénuée de tout dogmatisme. C'est clair, concis, bien documenté, non partisan : une prouesse compte tenu du contexte et des sentiments exacerbés de part et d'autre.

MAIS une grave lacune persiste : avoir fait l'impasse sur la Charte de l'OLP qui a longtemps stipulé l'anéantissement total d'Israël (point abrogé seulement en 1993 au moment des accords d'Oslo) et surtout celle du Hamas qui désavoue ces mêmes accords et rejette le plan de partage de la Palestine voté en 1947 aux Nations-Unies, donc son refus de l'existence même d'Israël. Cela aurait éclairé pour ceux qui l'ignorent encore, l'actuelle situation sur le terrain : l'abjection des massacres d'innocents civils (femmes violées et éventrées, bébés décapités ou brûlés, otages torturés) le 7 octobre et l'engagement total de Tsahal pour contrer le jusqu'auboutisme du Hamas qui dénie sans ambiguïté à tout Israélien l'ancrage dans cette terre dite sainte. Non pas parce qu'il serait juif, mais descendant au départ de réfugiés fuyant les pogroms de l'Europe de l'Est et rescapés de la Shoah ? Israël comme fer de lance d'un Occident sur un sol qui ne se veut qu'arabo-musulman ? Peut-être une autre lecture de cet antagonisme viscéral.

François Reynaert (dirigé par) : La tragique et fascinante histoire d'une Terre promise (Liana Levi, le Nouvel Obs, 160 p, 15 €)

Sidération


Le 7 octobre, le ciel est tombé sur la tête de Delphine Horvilleur. Mais le pire restait à venir. Cette femme de bonne volonté, rabbin, humaniste, bienveillante, ouverte à l'Autre, au Différent, infatigable ambassadrice de la paix et du dialogue, prit de plein fouet une constante qu'elle croyait définitivement appartenir aux poubelles de l'Histoire et qui revenait triomphante : l'antisémitisme et son cortège de haines recuites et de violences. Et le plus douloureux : de la part de ceux qu'elle croyait imprégnés de l'intelligence du cœur et de la raison et avec lesquels elle entretenait des échanges féconds. Tout un monde échafaudé sur le respect, la tolérance, l'altruisme, la cordialité, la générosité, s'écroulait. Une confiance en l'autre détruite à jamais. Une vie entière dévastée.

Et pire que la haine : la négation du droit à l'existence, parce que juive ! Et le spectacle hideux de ceux qui se sont engouffrés dans la brèche ouverte des atrocités du Hamas et de la riposte de survie d'Israël pour laisser libre cours à une exécration nourrie de leurs échecs, leur jalousie, leur médiocrité, leur veulerie. Tous ceux qui n'ont pas le courage d'affronter les obstacles pour s'offrir une vie meilleure.

Dans son livre, Delphine Horvilleur analyse les raisons et la persistance de l'antisémitisme et son cortège de caricatures et de haine viscérale du Juif ! Sidérant ! L'une d'elle vient du fait que le judaïsme fut la première religion monothéiste pérenne. L'antagonisme du christianisme, qui se proclama très tôt comme le verus Israel, et de l'islam, dernière arrivée, serait une querelle en légitimité. La haine des cadets pour l'aîné qui se sentent floués de leur propre histoire, dont la Bible même donne de nombreux exemples. Mais d'autres causes, aussi nombreuses qu'iniques, sont à la base d'une telle détestation. L'auteur les passe en revue avec perspicacité et lucidité. Une belle démonstration d'intelligence humaniste.

Cet ouvrage plein de douleur et de sagesse, mais aussi de résilience et peut-être d'espoir, doit être lu par tous. Par tous ceux qui ne veulent en aucun cas perdre leur statut d'être humain. Et leur âme. Surtout leur âme.

Delphine Horvilleur : Comment ça va pas ? Conversations après le 7 octobre (160 p, 16 €)

Le verbe créateur


Alix est une auteure à succès comblée, dont la semaine se déroule harmonieusement : du lundi au vendredi elle se consacre au manuscrit en cours, les samedi et dimanche étant réservés aux séances de dédicaces et rencontres avec son public.

Jusqu'au jour où un ami lui propose d'animer pendant une semaine un atelier d'écriture sur l'île de Groix. Elle refuse tout d'abord, ne se sentant ni l'envie ni la légitimité pour le faire. Mais elle finit par accepter. Cette expérience ne peut que lui donner l'occasion, qui sait, de poser les bases d'un nouveau roman.

Agés de 20 à 86 ans, les assistants à cette master classe compose un groupe disparate. Qu'en attendent-ils ? Daniel écrit tous les jours à son épouse depuis longtemps décédée et ne peut refuser le cadeau de sa petite fille qui l'a inscrit à ce cours ; Luchino, riche Vénitien, ne peut combattre son mal de vivre que sur une île ; Arzur, le plus jeune, traîne son humeur sombre et s'inscrit pour régler des comptes ; Cassandra, en pleine reconversion professionnelle, ne sait dans quelle direction aller ; acteur, Léon le Corse recherche l'inspiration pour un "seul-en-scène" ; et la Britannique Joanna, brocanteuse à la retraite pour cause de Brexit, veille sur Mary sa fantasque mère et voudrait relater l'histoire originale des objets qu'elles ont chinés des années durant. Cette expérience va les conduire sur un chemin qu'ils étaient loin d'imaginer.

Pour un conteur, l'écriture est un refuge, une protection érigée contre la folie d'un monde qu'il peut recréer ou rêver à sa guise : ouvrir " la grille avec des mots. Aucun verrou ne résiste à un papier et à un crayon ". En privilégiant l'émotion, il fait accoucher ses lecteurs de tous les possibles tapis dans leurs profondeurs. Se transformant en démiurge, il leur ouvre les portes d'une vie qui reprendrait enfin ses atours d'humain, en harmonie avec soi, les autres et la nature. " On devrait pouvoir réécrire nos vies dans leur meilleure version ".

Remerciements et reconnaissance à Lorraine Fouchet qui de romans en fictions multiplie et enrichit nos existences par le cadeau de son imaginaire fécond, tout de bienveillance et délicatesse des sentiments. Et ce n'est pas sans une certaine mélancolie et l'impression de quitter des amis que nous refermons toujours ses livres.

Lorraine Fouchet : L'écriture est une île (Héloïse d'Ormesson, 288 p, 21 €)

Docteur Folamour


Martin Faubert, marié, deux enfants, mène une vie paisible de médecin généraliste. Le tarif de ses consultations est à la tête du patient : élevé pour les riches ou les enquiquineurs, gratuité pour les indigents. Une fantaisie qui se retrouve dans la façon dont il aborde les problèmes de ses malades. On l'aura compris, ce docteur compétent mais anticonformiste et, il faut le dire, un peu barré, tricote la vie comme elle se présente, avec une indifférente légèreté.

Jusqu'au jour où sa route croise celle de la sublime Aurore Rosier, dont il tombe illico fou amoureux : " à cause d'un regard pour lequel on accepterait de mourir sur place, tout bascule. En quelques minutes. Quinze ans de vie commune sont fauchés en une poignée de secondes". Un coup de foudre qui va désormais le faire naviguer entre extase et agonie, dans une descente aux enfers qui va le ronger jusqu'à l'os.

Sous ses airs de galéjade, ce livre facétieux et amoral en dit long sur les effroyables dégâts de la passion, les addictions dont on ne sort pas indemne, la dépendance au sentiment amoureux, surtout quand ce dernier vous prend sur le tard, et le carnage qu'il peut occasionner dans les existences, du fait de l'égoïsme profond de l'individu plongeant dans la passion.

Au passage, l'auteur s'autorise quelques coups de griffes contre nos modernes inquisiteurs pourvoyeurs de bûchers avec leurs méthodes dignes des commissaires politiques du soviétisme triomphant, qui s'appliquent à faire basculer toute société libertaire, légère et joyeuse dans une moraline carcérale où les Torquemada et autres Savonarole s'en donnent à cœur-joie pour condamner aux fers les récalcitrants libres penseurs.

Nicolas Rey : Médecine douce (Au diable vauvert, 288 p, 19 €)

La foi qui sauve


Charlotte de Vilmorin est née paralysée des membres inférieurs. Mais les fées qui se sont penchées au-dessus de son berceau l'ont dotée d'un caractère joyeux, curieux et entreprenant : chef d'entreprise, infatigable voyageuse, elle est régulièrement invitée à participer aux événements sur la vie en situation de handicap, son enthousiasme et sa bonne humeur lui ouvrant toutes les portes. C'est donc une jeune femme comblée qui avance gaiement dans la vie, malgré les difficultés à avancer en n'étant pas "comme les autres".

Jusqu'au jour où, en plein dîner entre amis, son bras refuse de lui obéir pour attraper une petite portion de lasagnes. Le peu d'autonomie qui lui permettait, avec de l'aide, de mener une existence normale, disparaît.

Qu'espérer pour sortir de l'abattement, sinon un miracle ? Contrainte de repenser ses choix et réaligner ses planètes, elle trouve un refuge inattendu dans la foi. S'ouvre alors pour elle une longue route parsemée de belles rencontres qu'elle relate de son humour caustique et son esprit goguenard. Un touchant récit de rédemption.

Charlotte de Vilmorin : Ceci est mon corps (Grasset, 160 p, 16 €)

Une nuit au musée


Quelles raisons peuvent-elles bien pousser un individu à se faire enfermer toute une nuit dans un musée, "le lieu du seul monde qui, selon Malraux, échappe à la mort" ?

Quels fantômes espère-t-il faire apparaître dans la solitude et le silence ? Quels souvenir veut-il ressusciter ? Quel passé familial veut-il faire éclore pour mieux affermir sa prise ?

Pour ce face-à-face avec lui-même, Jean-Luc Coatalem a élu le musée Guimet, riche en collections extrême-orientales. Florissante culture asiatique qu'un mécène amoureux, particulièrement éclairé et altruiste, Emile Guimet, à voulu mettre à la disposition d'un Occident trop centré sur le monde méditerranéen, afin de lui ouvrir les portes d'un art qui, de l'Inde au Japon, a offert l'humanité un imaginaire fabuleux, " souffle du passé affleurant à la surface du présent".

A travers sa déambulation solitaire, l'écrivain va entamer un dialogue silencieux avec ces civilisations disparues, au travers de ces formidables statues, peintures et objets étranges qui vont lui chuchoter, dans une paix de cathédrale, ce qui fut leur grandeur, avant de s'éteindre dans la moiteur de la jungle ou le fracas de la guerre. Et lui donner une belle leçon d'humilité.

Par cette claustration quasi ascétique, l'auteur se retire du monde pour mieux se retrouver et atteindre le sacré dans cette matrice dont il renaîtra différent. "Que nous est-il donné de voir à la faveur du jeune soleil ? Rien d'autre que ce qui vient vivre en nous. Chaque fois, je le sais maintenant, je suis au centre du monde".

Jean-Luc Coatalem : Une chambre à l'hôtel Mékong (Stock, coll. Ma nuit au musée, 200 p, 18,90 €)

La nef des fous


Pour aborder ce premier livre de Sladjana Nina Perković, oubliez tout esprit cartésien. L'histoire débute par l'enterrement de la tante Stana, morte étouffée par un morceau de poulet. Nous sommes dans les Balkans, donc ne pas s'attendre à une cérémonie empreinte de silence et de sanglots retenus. Dans une culture à la démesure endémique et à l'émotion paroxystique, la vie est une grande scène de théâtre où mièvrerie et quant-à-soi ne sont pas de mise.

Tout se passe dans un village perché (il n'est pas le seul !) englué dans une boue entretenue avec constance par une météo calamiteuse. A partir de là, tout part à la dérive, échappant à tout contrôle. La narratrice, une jeune femme qui de son propre aveu baigne dans "dans un état d'apathie généralisée", est envoyée manu militari par sa mère assister à la cérémonie et, rien ne devant être perdu, laisser traîner une oreille sur un héritage qui devrait soulager bien des misères. Seul élément un peu sensé dans cette famille de louftingues, elle endosse le rôle du coryphée pour clarifier le déroulement d'événements qui s'enquillent sans logique apparente : coups de folie bien entretenus par le tord-boyau local, pétages de plombs en cascade, chacun met un point d'honneur à ajouter son grain de sel dans ce qui ne peut que virer à la tragédie.

Ou plutôt à la tragi-comédie, servie par une plume sémillante au rythme d'enfer, trempée dans l'humour noir d'une charge caricaturale. Du Kusturica pur jus, truculent et foutraque, qui plonge le lecteur dans une tarentelle endiablée, dont il sort rincé mais rigolard, ravi de ce vivifiant maelström.

Sladjana Nina Perković : Dans le fossé (Zulma, 272 p, 22 €)


Le diable parmi nous

Jacob Dreyfus savoure sa victoire : par un long travail d'infiltration, il a réussi à mettre hors d'état de nuire trois dangereux suprémacistes blancs appartenant aux hautes sphères de la finance et de l'appareil d'Etat américain.

Bonheur de courte durée. Un contrat international est placé sur sa tête par ses ennemis, mais c'est sa femme qui se fait descendre. Ordre est donné alors par les autorités de l'exfiltrer en France avec son fils, dans le cadre de la loi sur la protection des témoins. Pendant une dizaine d'années il coule des jours heureux en Provence. Jusqu'à ce que son passé le rattrape.

Commence alors une traque impitoyable mise en place par l'Horloger, le Scorpion et le Maître des machines qui vont transformer son existence en enfer.

Dans un style enlevé et imagé, où l'humour affleure à chaque page, l'auteur nous dépeint un monde glaçant, une nébuleuse macabre et dangereuse, où règne en maître le couple maudit de la bêtise et de la haine, dont le fonds de commerce se nourrit des idées nauséabondes sur la séculaire « pureté de la race ».

Thriller palpitant et angoissant exposant magnifiquement toute l'étendue de la meurtrière folie humaine, avide d'exercer un pouvoir de vie et de mort sur autrui. Nuits blanches en perspective.

Jérémie Claes : L'Horloger (Héloïse d'Ormesson, 464 p, 22,90 €)

Un être rare

Issu d'une famille de grands-bourgeois, catholiques pratiquants appartenant à l'aristocratie médicale, Jérôme Garcin est l'un des derniers représentants de cette France immémoriale, cultivée et élégante, dont la lumière a longtemps brillé sur le monde et qui progressivement disparaît devant l'assaut des barbares.

Archétype de ce qu'on appelait autrefois un parfait gentilhomme, il dévoile avec une pudeur, rare dans une époque où l'on expose de façon indécente jusqu'aux tréfonds de soi, les drames qui ont à jamais fracassé sa vie : la perte accidentelle de son jumeau à six ans, celle de son père à dix-sept. Tous événements qui ont enfermé dans une profonde mélancolie cet homme réservé, tout en retenue, qui a fait de la discrétion sa vertu cardinale. Mais dont il a désiré, quand même, témoigner, parce qu'écrire c'est « célébrer, admirer et se souvenir ».

Ce qui l'a sauvé ? De merveilleuses rencontres : celle de son épouse Anne-Marie Philipe, fille d'un autre être d'exception, « impressionnante d'intelligence, d'élégance, de grâce et de douceur » ; de femmes et d'hommes croisés dans le domaine professionnel ; son métier de critique dont le but est d'être « un passeur, un entremetteur ». Et sa rencontre capitale avec le cheval, passion qu'il relate dans des pages inspirées et lumineuses, d'une poésie pure.

Jérôme Garcin : une belle, une très belle personne. Un grand seigneur qui incarne merveilleusement les valeurs si rares de fidélité et de gratitude. « Ce qui m'intéresse, c'et de me prouver chaque jour que je suis fidèle à mes idées, à ceux que j'admire et que j'ai aimés, et que jamais je ne les trahirai ». La classe !

Jérôme Garcin (avec Caroline Broué) : Ecrire et dire (Les Equateurs, 128 p, 15 €)