Livres

Vous trouverez dans la page ci-dessous les chroniques de livres que j'ai aimés. Mon objectif : jouer le rôle du passeur qui fait découvrir des écrivains et des ouvrages dont on ne parle pas forcément ailleurs et qu'il serait dommage de méconnaître. Attiser le désir du lecteur de savourer avec gourmandise le plaisir et l'enchantement de découvrir d'autres imaginaires


J'aime les livres. J'aime l'idée qu'au moment où l'on en ouvre un, où on s'y émerge, on puisse échapper au monde (E. Scott)

2024

Embarquement pour l'ailleurs


Curieusement, L'appel du voyage commence par tout ce qui désormais tend, sinon à les en empêcher, en tous cas drastiquement les limiter : prix des billets d'avion et de train qui s'envolent, conflits sanglants qui se propagent comme une lèpre sur la planète entière réduisant les zones à découvrir tranquillement à une peau de chagrin, risques d'attentats, rapts, sans omettre les traditionnels dommages corporels (paludisme, dengue, turista…) qui de tous temps ont fait des ravages.

Mais rien n'arrêtera jamais l'homme à l'insatiable curiosité et au shoot d'adrénaline chevillés au corps d'aller voir ailleurs ce qui s'y passe, pour un temps être "un autre que soi" et se libérer des "contraintes liées à sa position du moment".

A pied, à cheval, à bicyclette, en stop, à la voile, il satisfera coûte que coûte son inextinguible soif de s'émerveiller devant de nouveaux paysages, tisser d'improbables liens de convivialité, tester d'autres modes de vie et de compréhension de l'univers, autant d'ouvertures à l'humain qui élargira son horizon et approfondira son ancrage au monde. Même si cet appel de l'ailleurs est dicté par la recherche d'un accomplissement spirituel (la prolifération des pèlerinages en fait foi), d'une complétude que la vie moderne convulsive et l'enfermement dans les réseaux sociaux font voler en éclats.

"Les voyageurs sont des messagers de l'ailleurs qui laissent au monde, voulues ou inconscientes, des traces inaltérables" (Yaël König).

Gavin's Clemente-Ruiz : L'appel du voyage (Grasset, 96 p, 13 €)

Le bras armé de la justice


Hannah, David, Esther, Ismaël, Saul…

La ronde de ses fantômes ne cesse de tourner dans la mémoire meurtrie de Rachel, seule rescapée du massacre de sa famille dans les camps de la mort, et devenue Dina depuis qu'en Eretz Israël, recrutée par le Mossad, elle travaille à l'élimination des criminels de guerre nazis où qu'ils se soient réfugiés dans le monde. Et chaque fois, avant de passer à l'acte, pour que sa main vengeresse ne tremble pas, pour que sa détermination reste intacte, elle répète, comme un mantra, la litanie de ces prénoms. Parce que ce devoir mémoire qui la taraude ne la laisse jamais en paix, jusqu'à ce que justice soit rendue.

Mais la dernière mission que le Bureau lui demande d'accomplir n'est pas comme les autres. Elle doit exfiltrer le Chirurgien de Buchenwald pour, comme Eichmann, le traduire en justice à la face du monde, en Israël, afin que jamais, personne, n'oublie.

Mais après le procès de Nuremberg, les Américains se sentent juridiquement quittes et ont d'autres chats à fouetter que de débusquer les derniers assassins de la guerre mondiale. Ils doivent remporter la victoire dans une autre bataille capitale : battre les Soviétiques dans le domaine de la conquête spatiale qui fait rage et être les premiers à marcher sur la lune. Et pour ce faire, ils ne s'embarrassent pas d'éthique. Wernher von Braun (devenu le directeur de la Nasa) et d'autres scientifiques nazis ont ainsi trouvé refuge, nouvelle identité et respectabilité au centre d'expérimentation d'Huntsville et continuent leurs expérimentations sur la population. Le capitalisme triomphant ne recule devant rien quand il s'agit d'honorer le slogan America first.

Et comme la petite histoire se mêle toujours à la grande, une plongée dans la vie quotidienne des familles de tous ceux qui ont participé à la grande aventure de la conquête spatiale et une belle description de cette Amérique d'après-guerre avec ses mensonges et ses compromissions, où l'american way of life faisait rêver le monde entier.

Zoe Brisby : La Double vie de Dina Miller (Albin Michel, 272 p, 19,90 €)

Pas si sapiens que ça...


Un coup de pioche malencontreux, et voilà qu'un squelette qui dormait tranquille depuis 35000 ans dans sa grotte fait apparaître le premier crime de l'histoire. Parce que l'autre corps de la même époque qui croupit à côté d'elle a le crâne mochement défoncé.

En mettant en scène Oli, l'auteur qui s'est beaucoup documentée sur l'époque retrace toute l'évolution de nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs qui, contrairement à ce qu'il nous plaît de croire, ne communiquaient nullement par borborygmes et vivaient moins bien que des primates.

Oli, peut être considérée comme la première féministe, conquérante et revendicatrice du monde qui s'oppose au patriarcat. Elle refuse la loi du clan qui interdit aux femmes de chasser comme les hommes, mais passe outre. Ce qui lui vaut d'être mutilée (on lui coupe deux doigts et le pouce), comme d'autres avant elle qui ont témoigné de cette barbarie en dessinant leurs moignons sur les parois de la caverne dévolue aux femmes. "La ligne c'est l'homme, la femme c'est le cercle", telle est la loi d'airain qui enferme les femmes dans les tâches subalterne et pénibles et les condamne aux grossesses à répétition.

Petite fûtée très dégourdie, découvre comme une grande la relation de cause à effet entre la relation sexuelle et l'arrivée d'un bébé neuf mois plus tard, chasse mieux que les hommes du clan grâce à javeline améliorée par l'esprit très créatif de sa sœur, quitte le village pour découvrir le monde…

Hannelore Cayre construit son récit en deux volets qui se chevauchent : le récit de la vie de son héroïne d'un côté et les explications scientifique de la paléontologue d'autre part. Passionnante plongée dans une époque qui reste un mystère pour nous.

Hannelore Cayre : Les doigts coupés (Métailié, 192 p, 18 €)

Diviser pour mieux régner


Quels que soient les pays, les guerres de religion ont toujours été un bon combustible pour dresser les communautés les unes contre les autres et propager le chaos.

Les Britanniques ne s'y sont pas trompés en ce début du XXe siècle où, après une guerre mondiale dévastatrice pour laquelle ils ont puisé de la chair à canon dans leurs colonies, ils ne peuvent que constater que leur pouvoir commence à vaciller dans ce Raj, joyau indien de la couronne. Surtout avec ce M. Gandhi et sa politique de non-violence qui commence à fédérer dangereusement les populations locales contre l'occupant.

Dans ce contexte hautement inflammable, l'assassinat à Calcutta de Prashant Mukherjee, théologien respecté du mouvement hindou radical, risque de mettre le Bengale à feu et à sang.

Pour éviter un catastrophique bain de sang, le sergent Satyendra Banerjee, en mission pour le chef de la police Lord Taggart, a vu sortir de l'immeuble où le crime a été perpétré, Farid Gulmohamed, éminente figure de l'Union de l'Islam, et trouve plus judicieux d'y mettre le feu pour faire croire à un accident. Malheureusement la police le prend sur le fait et l'emprisonne manu militari.

Il ne sera pas simple pour le capitaine Sam Wyndham de prouver l'innocence de son subordonné et ami et lui éviter la potence. D'autant que la très redoutée Section H des services secrets de l'armée entre dans la danse. Quel intérêt les Anglais ont-ils de propager la haine entre hindous et musulmans ? Apporter la preuve que le pays en proie à trop de dissentions communautaires est incapable de se gouverner lui-même et le maintenir ainsi sous leur joug.

Abir Mukherjee nous livre ici une belle déclaration d'amour au Bengale, terre ayant atteint des "sommets en matière d'art, de poésie et de philosophie". Et nous régale de son ironie d'une incroyable finesse.

Abir Mukherjee : Les ombres de Bombay (Liana Levi, coll. Policiers, 384 p, 21 €)

Plongée dans la lumière


Une superbe exposition retraçant l'ensemble de la carrière du peinte franco-chinois Zao Wou-Ki se déroule actuellement et jusqu'au 26 mai aux Franciscaines de Deauville.

L'occasion pour les éditions In fine d'en rendre compte dans ce magnifique catalogue où se déploie toute l'étendue de la carrière du peintre, richement illustrée et talentueusement commentée, entrecoupée de citations de l'artiste lui-même.

Un objet de collection à conserver dans sa bibliothèque.

ZAO WOU-KI : Les allées d'un autre monde – catalogue de l'exposition (In fine, 152 p, 25 €)

L'Orient compliqué


Le conflit israélo-palestinien : un nœud gordien que même le glaive alexandrin ne semblerait pouvoir trancher. En 2001, Élisabeth Schemla avait parfaitement illustré la situation inextricable dans laquelle sont englués les deux peuples, par le titre de l'un de ses livres sur la question : Ton rêve est mon cauchemar.

Pourtant, les équipes du Nouvel Obs se sont courageusement attelées à cette tâche ingrate de donner à voir plus clair dans cette autre guerre de (presque) Cent ans. Par un travail historique rigoureux, en ne se basant que sur les faits, et en rappelant en tête de chapitres quelques dates-clés, ce livre réalise l'exploit de présenter une analyse dénuée de tout dogmatisme. C'est clair, concis, bien documenté, non partisan : une prouesse compte tenu du contexte et des sentiments exacerbés de part et d'autre.

MAIS une grave lacune persiste : avoir fait l'impasse sur la Charte de l'OLP qui a longtemps stipulé l'anéantissement total d'Israël (point abrogé seulement en 1993 au moment des accords d'Oslo) et surtout celle du Hamas qui désavoue ces mêmes accords et rejette le plan de partage de la Palestine voté en 1947 aux Nations-Unies, donc son refus de l'existence même d'Israël. Cela aurait éclairé pour ceux qui l'ignorent encore, l'actuelle situation sur le terrain : l'abjection des massacres d'innocents civils (femmes violées et éventrées, bébés décapités ou brûlés, otages torturés) le 7 octobre et l'engagement total de Tsahal pour contrer le jusqu'auboutisme du Hamas qui dénie sans ambiguïté à tout Israélien l'ancrage dans cette terre dite sainte. Non pas parce qu'il serait juif, mais descendant au départ de réfugiés fuyant les pogroms de l'Europe de l'Est et rescapés de la Shoah ? Israël comme fer de lance d'un Occident sur un sol qui ne se veut qu'arabo-musulman ? Peut-être une autre lecture de cet antagonisme viscéral.

François Reynaert (dirigé par) : La tragique et fascinante histoire d'une Terre promise (Liana Levi, le Nouvel Obs, 160 p, 15 €)

Sidération


Le 7 octobre, le ciel est tombé sur la tête de Delphine Horvilleur. Mais le pire restait à venir. Cette femme de bonne volonté, rabbin, humaniste, bienveillante, ouverte à l'Autre, au Différent, infatigable ambassadrice de la paix et du dialogue, prit de plein fouet une constante qu'elle croyait définitivement appartenir aux poubelles de l'Histoire et qui revenait triomphante : l'antisémitisme et son cortège de haines recuites et de violences. Et le plus douloureux : de la part de ceux qu'elle croyait imprégnés de l'intelligence du cœur et de la raison et avec lesquels elle entretenait des échanges féconds. Tout un monde échafaudé sur le respect, la tolérance, l'altruisme, la cordialité, la générosité, s'écroulait. Une confiance en l'autre détruite à jamais. Une vie entière dévastée.

Et pire que la haine : la négation du droit à l'existence, parce que juive ! Et le spectacle hideux de ceux qui se sont engouffrés dans la brèche ouverte des atrocités du Hamas et de la riposte de survie d'Israël pour laisser libre cours à une exécration nourrie de leurs échecs, leur jalousie, leur médiocrité, leur veulerie. Tous ceux qui n'ont pas le courage d'affronter les obstacles pour s'offrir une vie meilleure.

Dans son livre, Delphine Horvilleur analyse les raisons et la persistance de l'antisémitisme et son cortège de caricatures et de haine viscérale du Juif ! Sidérant ! L'une d'elle vient du fait que le judaïsme fut la première religion monothéiste pérenne. L'antagonisme du christianisme, qui se proclama très tôt comme le verus Israel, et de l'islam, dernière arrivée, serait une querelle en légitimité. La haine des cadets pour l'aîné qui se sentent floués de leur propre histoire, dont la Bible même donne de nombreux exemples. Mais d'autres causes, aussi nombreuses qu'iniques, sont à la base d'une telle détestation. L'auteur les passe en revue avec perspicacité et lucidité. Une belle démonstration d'intelligence humaniste.

Cet ouvrage plein de douleur et de sagesse, mais aussi de résilience et peut-être d'espoir, doit être lu par tous. Par tous ceux qui ne veulent en aucun cas perdre leur statut d'être humain. Et leur âme. Surtout leur âme.

Delphine Horvilleur : Comment ça va pas ? Conversations après le 7 octobre (160 p, 16 €)

Le verbe créateur


Alix est une auteure à succès comblée, dont la semaine se déroule harmonieusement : du lundi au vendredi elle se consacre au manuscrit en cours, les samedi et dimanche étant réservés aux séances de dédicaces et rencontres avec son public.

Jusqu'au jour où un ami lui propose d'animer pendant une semaine un atelier d'écriture sur l'île de Groix. Elle refuse tout d'abord, ne se sentant ni l'envie ni la légitimité pour le faire. Mais elle finit par accepter. Cette expérience ne peut que lui donner l'occasion, qui sait, de poser les bases d'un nouveau roman.

Agés de 20 à 86 ans, les assistants à cette master classe compose un groupe disparate. Qu'en attendent-ils ? Daniel écrit tous les jours à son épouse depuis longtemps décédée et ne peut refuser le cadeau de sa petite fille qui l'a inscrit à ce cours ; Luchino, riche Vénitien, ne peut combattre son mal de vivre que sur une île ; Arzur, le plus jeune, traîne son humeur sombre et s'inscrit pour régler des comptes ; Cassandra, en pleine reconversion professionnelle, ne sait dans quelle direction aller ; acteur, Léon le Corse recherche l'inspiration pour un "seul-en-scène" ; et la Britannique Joanna, brocanteuse à la retraite pour cause de Brexit, veille sur Mary sa fantasque mère et voudrait relater l'histoire originale des objets qu'elles ont chinés des années durant. Cette expérience va les conduire sur un chemin qu'ils étaient loin d'imaginer.

Pour un conteur, l'écriture est un refuge, une protection érigée contre la folie d'un monde qu'il peut recréer ou rêver à sa guise : ouvrir " la grille avec des mots. Aucun verrou ne résiste à un papier et à un crayon ". En privilégiant l'émotion, il fait accoucher ses lecteurs de tous les possibles tapis dans leurs profondeurs. Se transformant en démiurge, il leur ouvre les portes d'une vie qui reprendrait enfin ses atours d'humain, en harmonie avec soi, les autres et la nature. " On devrait pouvoir réécrire nos vies dans leur meilleure version ".

Remerciements et reconnaissance à Lorraine Fouchet qui de romans en fictions multiplie et enrichit nos existences par le cadeau de son imaginaire fécond, tout de bienveillance et délicatesse des sentiments. Et ce n'est pas sans une certaine mélancolie et l'impression de quitter des amis que nous refermons toujours ses livres.

Lorraine Fouchet : L'écriture est une île (Héloïse d'Ormesson, 288 p, 21 €)

Docteur Folamour


Martin Faubert, marié, deux enfants, mène une vie paisible de médecin généraliste. Le tarif de ses consultations est à la tête du patient : élevé pour les riches ou les enquiquineurs, gratuité pour les indigents. Une fantaisie qui se retrouve dans la façon dont il aborde les problèmes de ses malades. On l'aura compris, ce docteur compétent mais anticonformiste et, il faut le dire, un peu barré, tricote la vie comme elle se présente, avec une indifférente légèreté.

Jusqu'au jour où sa route croise celle de la sublime Aurore Rosier, dont il tombe illico fou amoureux : " à cause d'un regard pour lequel on accepterait de mourir sur place, tout bascule. En quelques minutes. Quinze ans de vie commune sont fauchés en une poignée de secondes". Un coup de foudre qui va désormais le faire naviguer entre extase et agonie, dans une descente aux enfers qui va le ronger jusqu'à l'os.

Sous ses airs de galéjade, ce livre facétieux et amoral en dit long sur les effroyables dégâts de la passion, les addictions dont on ne sort pas indemne, la dépendance au sentiment amoureux, surtout quand ce dernier vous prend sur le tard, et le carnage qu'il peut occasionner dans les existences, du fait de l'égoïsme profond de l'individu plongeant dans la passion.

Au passage, l'auteur s'autorise quelques coups de griffes contre nos modernes inquisiteurs pourvoyeurs de bûchers avec leurs méthodes dignes des commissaires politiques du soviétisme triomphant, qui s'appliquent à faire basculer toute société libertaire, légère et joyeuse dans une moraline carcérale où les Torquemada et autres Savonarole s'en donnent à cœur-joie pour condamner aux fers les récalcitrants libres penseurs.

Nicolas Rey : Médecine douce (Au diable vauvert, 288 p, 19 €)

La foi qui sauve


Charlotte de Vilmorin est née paralysée des membres inférieurs. Mais les fées qui se sont penchées au-dessus de son berceau l'ont dotée d'un caractère joyeux, curieux et entreprenant : chef d'entreprise, infatigable voyageuse, elle est régulièrement invitée à participer aux événements sur la vie en situation de handicap, son enthousiasme et sa bonne humeur lui ouvrant toutes les portes. C'est donc une jeune femme comblée qui avance gaiement dans la vie, malgré les difficultés à avancer en n'étant pas "comme les autres".

Jusqu'au jour où, en plein dîner entre amis, son bras refuse de lui obéir pour attraper une petite portion de lasagnes. Le peu d'autonomie qui lui permettait, avec de l'aide, de mener une existence normale, disparaît.

Qu'espérer pour sortir de l'abattement, sinon un miracle ? Contrainte de repenser ses choix et réaligner ses planètes, elle trouve un refuge inattendu dans la foi. S'ouvre alors pour elle une longue route parsemée de belles rencontres qu'elle relate de son humour caustique et son esprit goguenard. Un touchant récit de rédemption.

Charlotte de Vilmorin : Ceci est mon corps (Grasset, 160 p, 16 €)

Une nuit au musée


Quelles raisons peuvent-elles bien pousser un individu à se faire enfermer toute une nuit dans un musée, "le lieu du seul monde qui, selon Malraux, échappe à la mort" ?

Quels fantômes espère-t-il faire apparaître dans la solitude et le silence ? Quels souvenir veut-il ressusciter ? Quel passé familial veut-il faire éclore pour mieux affermir sa prise ?

Pour ce face-à-face avec lui-même, Jean-Luc Coatalem a élu le musée Guimet, riche en collections extrême-orientales. Florissante culture asiatique qu'un mécène amoureux, particulièrement éclairé et altruiste, Emile Guimet, à voulu mettre à la disposition d'un Occident trop centré sur le monde méditerranéen, afin de lui ouvrir les portes d'un art qui, de l'Inde au Japon, a offert l'humanité un imaginaire fabuleux, " souffle du passé affleurant à la surface du présent".

A travers sa déambulation solitaire, l'écrivain va entamer un dialogue silencieux avec ces civilisations disparues, au travers de ces formidables statues, peintures et objets étranges qui vont lui chuchoter, dans une paix de cathédrale, ce qui fut leur grandeur, avant de s'éteindre dans la moiteur de la jungle ou le fracas de la guerre. Et lui donner une belle leçon d'humilité.

Par cette claustration quasi ascétique, l'auteur se retire du monde pour mieux se retrouver et atteindre le sacré dans cette matrice dont il renaîtra différent. "Que nous est-il donné de voir à la faveur du jeune soleil ? Rien d'autre que ce qui vient vivre en nous. Chaque fois, je le sais maintenant, je suis au centre du monde".

Jean-Luc Coatalem : Une chambre à l'hôtel Mékong (Stock, coll. Ma nuit au musée, 200 p, 18,90 €)

La nef des fous


Pour aborder ce premier livre de Sladjana Nina Perković, oubliez tout esprit cartésien. L'histoire débute par l'enterrement de la tante Stana, morte étouffée par un morceau de poulet. Nous sommes dans les Balkans, donc ne pas s'attendre à une cérémonie empreinte de silence et de sanglots retenus. Dans une culture à la démesure endémique et à l'émotion paroxystique, la vie est une grande scène de théâtre où mièvrerie et quant-à-soi ne sont pas de mise.

Tout se passe dans un village perché (il n'est pas le seul !) englué dans une boue entretenue avec constance par une météo calamiteuse. A partir de là, tout part à la dérive, échappant à tout contrôle. La narratrice, une jeune femme qui de son propre aveu baigne dans "dans un état d'apathie généralisée", est envoyée manu militari par sa mère assister à la cérémonie et, rien ne devant être perdu, laisser traîner une oreille sur un héritage qui devrait soulager bien des misères. Seul élément un peu sensé dans cette famille de louftingues, elle endosse le rôle du coryphée pour clarifier le déroulement d'événements qui s'enquillent sans logique apparente : coups de folie bien entretenus par le tord-boyau local, pétages de plombs en cascade, chacun met un point d'honneur à ajouter son grain de sel dans ce qui ne peut que virer à la tragédie.

Ou plutôt à la tragi-comédie, servie par une plume sémillante au rythme d'enfer, trempée dans l'humour noir d'une charge caricaturale. Du Kusturica pur jus, truculent et foutraque, qui plonge le lecteur dans une tarentelle endiablée, dont il sort rincé mais rigolard, ravi de ce vivifiant maelström.

Sladjana Nina Perković : Dans le fossé (Zulma, 272 p, 22 €)


Le diable parmi nous

Jacob Dreyfus savoure sa victoire : par un long travail d'infiltration, il a réussi à mettre hors d'état de nuire trois dangereux suprémacistes blancs appartenant aux hautes sphères de la finance et de l'appareil d'Etat américain.

Bonheur de courte durée. Un contrat international est placé sur sa tête par ses ennemis, mais c'est sa femme qui se fait descendre. Ordre est donné alors par les autorités de l'exfiltrer en France avec son fils, dans le cadre de la loi sur la protection des témoins. Pendant une dizaine d'années il coule des jours heureux en Provence. Jusqu'à ce que son passé le rattrape.

Commence alors une traque impitoyable mise en place par l'Horloger, le Scorpion et le Maître des machines qui vont transformer son existence en enfer.

Dans un style enlevé et imagé, où l'humour affleure à chaque page, l'auteur nous dépeint un monde glaçant, une nébuleuse macabre et dangereuse, où règne en maître le couple maudit de la bêtise et de la haine, dont le fonds de commerce se nourrit des idées nauséabondes sur la séculaire « pureté de la race ».

Thriller palpitant et angoissant exposant magnifiquement toute l'étendue de la meurtrière folie humaine, avide d'exercer un pouvoir de vie et de mort sur autrui. Nuits blanches en perspective.

Jérémie Claes : L'Horloger (Héloïse d'Ormesson, 464 p, 22,90 €)

Un être rare

Issu d'une famille de grands-bourgeois, catholiques pratiquants appartenant à l'aristocratie médicale, Jérôme Garcin est l'un des derniers représentants de cette France immémoriale, cultivée et élégante, dont la lumière a longtemps brillé sur le monde et qui progressivement disparaît devant l'assaut des barbares.

Archétype de ce qu'on appelait autrefois un parfait gentilhomme, il dévoile avec une pudeur, rare dans une époque où l'on expose de façon indécente jusqu'aux tréfonds de soi, les drames qui ont à jamais fracassé sa vie : la perte accidentelle de son jumeau à six ans, celle de son père à dix-sept. Tous événements qui ont enfermé dans une profonde mélancolie cet homme réservé, tout en retenue, qui a fait de la discrétion sa vertu cardinale. Mais dont il a désiré, quand même, témoigner, parce qu'écrire c'est « célébrer, admirer et se souvenir ».

Ce qui l'a sauvé ? De merveilleuses rencontres : celle de son épouse Anne-Marie Philipe, fille d'un autre être d'exception, « impressionnante d'intelligence, d'élégance, de grâce et de douceur » ; de femmes et d'hommes croisés dans le domaine professionnel ; son rôle de critique dont le rôle est d'être « un passeur, un entremetteur ». Et sa rencontre capitale avec le cheval, passion qu'il relate dans des pages inspirées et lumineuses, d'une poésie pure.

Jérôme Garcin : une belle, une très belle personne. Un grand seigneur qui incarne merveilleusement les valeurs si rares de fidélité et de gratitude. « Ce qui m'intéresse, c'et de me prouver chaque jour que je suis fidèle à mes idées, à ceux que j'admire et que j'ai aimés, et que jamais je ne les trahirai ». La classe !

Jérôme Garcin (avec Caroline Broué) : Ecrire et dire (Les Equateurs, 128 p, 15 €)

2023

La folie des grandeurs


Se réveiller, complètement vaseux, avec un tatouage sur l'omoplate, dont on ignore comment il est arrivé là, a de quoi perturber. Surtout quand on est un juif orthodoxe pratiquant et que le judaïsme prohibe vigoureusement toute atteinte au corps : piercing, gravure indélébile, scarification, incision. Le Lévitique est sans équivoque sur la question : « Ne tailladez point votre chair à cause d'un mort, et ne vous imprimez point de tatouage » (19,28).

Toute la vie de l'inspecteur Gabriel Goldman va désormais tourner autour de l'élucidation de ce mystère. D'autant qu'il n'est pas le seul à se retrouver marqué comme un bestiau. De nombreux autres cas se manifestent dans le monde avec toujours le même modus operandi : les victimes, très différentes les unes des autres, n'ont pas le moindre souvenir sur ce qui a précédé ce dessin gravé dans leur chair.

Aidé de son épouse Victoire, commissaire, et de son ami le Dr Arik, médecin légiste, il va remonter, non sans mal, l'origine de cette vaste conspiration. Avec pour maître d'œuvre un artiste complètement fou et mégalomane qui rêve lui aussi de laisser une trace indélébile de son passage sur terre.

Les auteurs s'amusent comme des fous à parsemer leur récit de multiples clins d'œil dans cette fresque qui illustre à quel point l'appât du gain facile rend l'être humain complètement esclave.

Lionel Abbo, Yohan Perez : Une marque indélébile (Hugo roman, 258 p, 19,95 €)

Sublime langue française


Dans le club très fermé (mais horriblement envahissant) de l'élite (défense de se moquer) politico-médiatico-culturo-intellocrate, il y a des coups de pied aux fesses qui se perdent. On sait depuis l'Ancien Testament que, qui maîtrise le Verbe maîtrise le monde, et l'engeance ci-dessus nommée en use et en abuse ad nauseam : sous forme d'un infâme gloubi-boulga pour « initiés », tentant de camoufler sous d'oripeaux pseudo conceptuels ou idéologiques, le vide abyssal de leur pensée.

En Don Quichotte passablement énervé, Samuel Piquet pointe d'un calame assassin les incohérences, tics de langage et autres linguicides de notre société décadente, si réticente à nommer les faits qu'elle utilise force périphrases et circonvolutions hasardeuses, dans une lâche stratégie d'évitement de la réalité. Un saccage éhonté de ce merveilleux outil qu'est la langue française.

Ce faisant, il engage une réflexion salutaire sur la secte des moutons de Panurge aux comportements staliniens qui truste médias et réseaux sociaux pour mieux assurer son emprise. Lamentable spectacle de ces baudruches boursouflées qui, par distorsion et glissements sémantiques, conduisent à la désinformation entraînant des comportements aberrants. Pour mieux assommer et asservir ceux qu'ils entendent manipuler.

Excellent guide pour remettre les pendules à l'heure et l'église au milieu du village. Et par là même nous constituer, par l'exercice du simple bon sens, une santé mentale en acier trempé.

Samuel Piquet : Dictionnaire des mots haïssables (Le cherche midi, 224 p, 18,90 €)

Petit libertinage linguistique. Le titre nous orienterait facilement vers quelque chose de croustillant, voire d'égrillard. Y aurait-t-il un petit côté libertin-coquin chez Aurore Ponsonnet ? Amateurs de graveleux, oubliez ! D'une plume espiègle, l'auteure nous conduit dans les méandres de cette langue française d'une rigueur extrême, mais parfois si délicieusement capricieuse, qui se prête à un badinage à fleuret moucheté drôlement ludique, baignant dans un humour raffiné et subtil.

La voir saccagée par des rustres incultes adeptes d'anglicismes grossiers, qui n'expriment qu'imparfaitement les subtilités et l'étendue d'une gamme émotionnelle d'une richesse inouïe, est un crève-cœur qui pousse à prendre les armes. Au fil des pages, nous prenons un prodigieux plaisir à dérouler cet écheveau complexe, tout d'ironie, d'éloquence et de délicatesse.

Aurore Ponsonnet : Le Français pour adultes consentants (First éditions, 288 p, 16,95 €)

L'Histoire pour les nuls


Tout peuple se crée une légende à travers son histoire qui, truffée d'anecdotes plus ou moins réelles, de petites phrases prononcées opportunément, de formules à l'emporte-pièce ou d'aphorismes gravant dans le marbre la vie de ses héros, devient alors la grande Histoire. Celle qu'on ne remettra pas en question, fût-elle parfois, ne serait-ce que dans quelques détails, sujette à caution. Mais c'est ainsi qu'une nation se construit et s'unifie : à travers le roman national, savamment enseigné dès l'école primaire.

C'est ainsi que, dans l'immense vivier occidental de personnages célèbres qui nous semblent si familiers alors, que reconnaissons-le, nous en ignorons beaucoup, Bruno Solo puise avec gourmandise quelques figures exceptionnelles qu'il chouchoute comme des amis proches. Que savons-nous vraiment de Cléopâtre à part son nez et cette grandiloquente représentation hollywoodienne qui est passé à côté de cette femme politique exceptionnelle ? D'Hildegarde de Bingen, la sainte patronne de nos modernes naturopathe, de la fantastique Artemisia Gentileschi qui, si elle n'avait eu la malchance d'être femme dans la société très patriarcale de l'Italie du Quattrocento, aurait éclipsé en réputation Michel-Ange lui-même ? Savons-nous que sous ses airs sévères de bigote la comtesse de Ségur abritait une enfant martyre ?

Les hommes ne sont pas en reste. L'auteur choisit ses compagnons de paillardises, ancêtres en démesure d'un Depardieu ou d'un Carmet : Rabelais ou Brillat-Savarin, champions de la dive bouteille, portent la ripaille au sommet de l'art de vivre. Et, pour la fin, une pépite : sorti de l'anonymat, Eugene Bullard, le seul contemporain, dont la vie est un roman.

Pour Bruno Solo, l'histoire est une matière sérieuse qu'on ne saurait aborder en amateur peu éclairé. Ses solides connaissances ne l'empêchent pas d'émailler ses hommages de jeux de mots, de calembours, plaisanteries, malicieuses boutades et facéties.

Faut parfois dérider l'histoire pour la rendre attractive.

Bruno Solo : Le voyageur d'histoire (éditions du Rocher, 240 p, 18,90 €)


Nettoyage à sec


Ah ! Ces tantes à héritage qui ont l'indécence de jouir longtemps d'une vie que leurs héritiers piaffant d'impatience voudraient, à tout le moins, mettre sous curatelle et confiner en Ehpad dans les plus brefs délais.

Seulement voilà, elle en a encore sous le derby Slanie de Malvoisie. Femme de tête se cachant sous une prétendue invalidité, elle veut s'offrir pour ses 92 ans le plus délectable des cadeaux : inviter ses neveux par alliance à son anniversaire pour sonder les cœurs et les reins de cette tribu d'aristocrates qu'elle méprise tant.

Elle ne va pas être déçue. Quand les fauves sont lâchés… Car le piège va fonctionner au-delà de ses espérances et opérer un sacré nettoyage dans cette famille fin de race. 

Un vrai règlement de comptes dans la verve de l'Audiard des tontons flingueurs.

Isaure de Saint Pierre : Dentelles, béquille et revolver (L'Archipel, 25- p, 20 €)

Une époque formidable !

La France a longtemps constitué un modèle pour l'Europe. Le XVIIe siècle fut celui du classicisme et de la raison, le XVIIIe engendra les Lumières, le XIXe vécut un épanouissement sans précédent dans les Arts et Lettres. Le XXe, malgré deux guerres mondiales qui faillirent définitivement suicider le continent tout entier, vit le champ culturel dans son ensemble atteindre son apogée.

Quid du XXIe siècle ? C'est celui qui restera, du moins pour sa première moitié, comme celui de l'avènement de décérébrés à la bêtise crasse et à la haine triomphantes, d'intellocrates supplantant les esprits brillants et raffinés, et d'une classe politique qui se rêve un destin de rock star. Loin de la flamboyance et du rayonnement qui faisaient converger tous les créateurs du monde vers la Ville Lumière. En résumé, celui du grand n'importe quoi.

Tous ceux qui s'imposent la mission de remettre les choses à l'endroit ont du grain à moudre. A foison. C'est dans cet inépuisable abîme de stupidité que l'auteur puise de quoi alimenter ce petit bréviaire du père Ubu. Et tenter de nettoyer ces nouvelles écuries d'Augias ? Quoi qu'il en soit, ce voyage en Absurdie écrit par un Stéphane Rose sans filtre, qui épingle toutes les aberrations d'une modernité dont notre société se délecte, s'avère d'une drôlerie revigorante.

A consommer sans modération.

Stéphane Rose : Il faut qu'on parle (La Musardine, 181 p, 14 €) 


Marcher pour la paix... des âmes ?

Après un divorce plutôt réussi et une réorientation professionnelle épanouissante, Björn Diemel coulait des jours heureux, enchantés par la joyeuse présence de sa fille Emily.

Mais les dieux ayant définitivement décidé que sa vie ne serait jamais un long fleuve tranquille, il se voit contraint, après un « fâcheux incident » survenu le jour de son anniversaire fêté en compagnie de ses associés, d'entreprendre le pèlerinage de Compostelle, sur les conseils toujours avisés de son mentor Joschka Breitner.

Non pour satisfaire une spiritualité naissante, mais pour parcourir le très long chemin qui doit le mener à lui-même (une tête à queue ?) et qui, forcément, ne sera pas une promenade de santé, puisqu'un tueur à gages (commandité par qui ?) doit lui faire la peau. Une nouvelle leçon de sagesse à assimiler, donc. Mais avec Björn Diemel les cadavres poussent comme du chiendent. Difficile de négocier le virage de la quarantaine.

Comme pour les deux précédents livres de la saga, l'auteur s'amuse, par un pur vice de forme en distordant la logique des réactions de causes à effets de la pleine conscience, à une absurdité dans leur application. Et au passage de démontrer que l'aberration n'est pas dans la conduite de son héros, mais bien dans le fonctionnement d'une société volontairement séquestrée, verrouillée et manipulée par les réseaux sociaux : "ce ne sont plus alors les règles qui sont justes, mais ce que chacun considère comme tel". Le tout animé par un humour délicat d'une finesse de dentelière qui active nos zygomatiques.

Comme toujours, un régal !

Karsten Dusse : Des meurtres pour retrouver son calme (Les Meurtres Zen - Tome 3. 384 p, 19,90 €)

Saudade

Définitivement installée dans une résidence senior (un euphémisme), une vieille dame enregistre les événements et pensées qui émaillent son quotidien nuit et jour, en cette fin de vie : petite musique mélancolique d'une existence qui touche à sa fin et dont l'héroïne veut laisser une trace. Pour ne pas sombrer ?

Et même si son corps la trahit chaque jour davantage, elle conserve toute sa tête cette grand-mère qui nous émeut, probablement parce que nous sentons que son horizon, forcément limité, deviendra le nôtre. Elle note minutieusement l'importance que prennent ces petits riens quand on est confiné dans un monde clos. L'acuité de ses observations sur les uns et les autres, la délicate analyse de ses sensations et de ses sentiments, sur un mode tout à la fois léger et résigné, son détachement sur les rares péripéties de ses journées sans grande joie, nous laissent désemparés face à l'inéluctable vieillesse qui rapetisse nos existences comme une peau de chagrin.

Une tristesse infinie nous étreint à la fermeture de ce livre qui décrit si bien ce temps qui s'égrène lentement avant l'adieu définitif : un purgatoire en 50 nuances de gris. Pourtant non dépourvu de poésie. 

Poignant !

Lidia Jorge : Misericordia (Métailié, 416 p, 22,50 €)

Rendre contes

Heureux qui se souvient du temps où, à la télévision (dans les années 60-70-80 ?), Jean-Pierre Chabrol nous contait de sa voix chaude et rocailleuse, des histoires au coin d'un feu crépitant. Le talent d'improvisateur de ce griot cévenol nous captivait des soirées entières et nous enchantait en faisant renaître la magie de ces fables immémoriales souvent tirées de l'imagination de Charles Perrault, d'Andersen ou des frères Grimm. Et les adultes n'en étaient pas les moins fascinés. Nous avons la nostalgie de son « Il était une fois », sésame qui ouvrait la porte d'un monde merveilleux, plein de promesses, nous faisant frissonner d'angoisse et nous enchantant pareillement.

L'intérêt pour les contes ne s'est jamais démenti : psychanalystes et philosophes reviennent régulièrement moderniser et enrichir leur enseignement et force est de constater que, malgré la succession des bouleversements sociétaux, ils sont toujours d'actualité tant est grande leur adaptabilité à la psyché humaine.

Fabrice Midal innove en se plaçant du côté des femmes. Blanche-Neige, Cendrillon, Peau d'Âne, le petit chaperon rouge et consort ne sont pas, à travers l'analyse qu'il en donne, ces petites dindes sans cervelle n'obéissant qu'à leur désir ou succombant à leur curiosité. Ce sont au contraire de fines mouches qui analysent avec intelligence la situation avant d'entamer une action salvatrice, le Prince charmant apparaissant même comme un personnage superfétatoire.

L'auteur nous montre à quel point ces récits sont une source inépuisable de sagesse, nous prodiguant de précieux conseils quant à la marche à suivre pour se tirer des multiples ornières semées sur notre route. C'est tout à la fois léger, intelligent, drôle et frappé au coin du bon sens. Dans une époque déboussolée où les valeurs humanistes traditionnelles ont tendance à voler en éclats, où l'immonde le dispute à l'horreur, ce bréviaire à l'usage des âmes perdues qui cherchent leur route dans le chaos, cette grille de lecture plurielle éclaire le chemin du changement et de l'accomplissement dans l'harmonie.

Fabrice Midal : Les princesses ont toujours raison (Flammarion, 208 p, 19 €)

Une jalousie dévorante

La musique adoucit les mœurs ? Pas toujours !

Carlotta Berlumi, une soprano que tous les directeurs d'opéras Italiens s'arrachent, voit un jour poindre à l'horizon du bel canto une Grecque inconnue : Maria Callas. Trop sûre de son talent et de son succès, elle ne se méfie pas de cette myope obèse sans grâce, mariée à un barbon replet.

Et pourtant… Il ne faut jamais sous-estimer ses rivales. Parce qu'à force de travail et de ténacité, la vilaine chenille va se transformer en un papillon de toute beauté à la voix d'or, que l'on va très vite surnommer La Divina, et qui va subjuguer le monde entier.

A traquer sans relâche les faiblesses et insuffisances vocales de sa concurrente, la Berlumi va entamer un long chemin de croix qui va la détruire à petit feu. Qu'importe que la Callas soit au firmament mondial, adulée (parfois aussi huée) par tous les aficionados de l'art lyrique : elle ne cessera, jusqu'au bout, même après la disparition de sa compétitrice, de la rabaisser et de la démolir avec acharnement.

Un combat de toute une vie.

Eric-Emmanuel Schmitt : La rivale (Albin Michel, 144 p, 16,90 €)

L'émergence d'un génie

Dali. Son talent, sa folie, son originalité, ses outrances, ses obsessions, son côté décalé, son comportement ingénument borderline, les heures interminables qu'il passe au Prado à contempler les œuvres des artistes qui l'ont précédé : tout est déjà en germe dans son enfance puis son adolescence.

Dans le Paris des années folles, l'endroit incontournable où toute l'effervescence du milieu créatif mondial se concentre, le jeune espagnol de Figueiras va peu à peu prendre son envol, à la faveur des rencontres qui vont lui permettre de développer toute l'étendue de son ingéniosité et de sa virtuosité : les surréalistes, Picasso, Eluard, Buñuel, Eluard… toute une clique avec laquelle il va plonger dans le microcosme fêtard et débridé de l'époque. Un univers à sa démesure.

Salvador Dali se positionne alors sur la piste de décollage, prêt à s'envoler au firmament de la gloire… juste avant l'arrivée de son égérie, sa muse, sa mère, sa femme : l'incontournable Gala (rencontre qui fera l'objet d'un deuxième tome).

Julie Birmant (texte), Clément Oubrerie (dessin) : Dali avant Gala (Dargaud, 88 p, 19 €)

Courage, osons !

Ils se sont mis à trois pour lancer ce pavé dans la mare, mais ça en valait le coup : un condensé d'intelligence, une réflexion pointue et une acuité d'analyse qui mettent en joie nos neurones trop longtemps ramollis, éreintés par trop de stupidité et d'âneries proférées avec aplomb comme des vérités premières, nous engluant dans un bien-être de loukoum décadent, tout en nous installant bien confortablement dans le rôle de moutons de Panurge trop heureux d'être légitimés dans son manque de volonté à agir : « L'hystérie sécuritaire se nourrit même de l'irréel […] pour sonner le glas des libertés individuelles et des responsabilités collectives au service de l'action ».

Cette pépite torpille les entreprises de décervelage largement alimentées par toutes sortes de médias surfant un un océan de facilité et de médiocrité. A ce titre le chapitre sur le langage est un petit bijou de finesse caustique et de perspicacité corrosive : « Qui contrôle les mots possède le pouvoir ». Ce portrait au vitriol de notre société en dit long sur l'état avancé de notre décadence mortifère, corsetés que nous sommes par la peur. Le remède ? « Défendre la liberté, célébrer l'incorrect, […] danser après l'échec, tuer le principe de précaution […] être pleinement homme ou femme ». Et cultiver notre courage.

Un pamphlet jubilatoire contre la peur qui nous sclérose et l'idiotie "intellectuelle" triomphante, dernière-née des dictatures installées dans notre quotidien : « Ce n'est pas en censurant l'incorrect que la pensée gagnera en solidité et en maturité ».

Andrea Marcolongo, Patrice Franceschi, Loïc Finaz : Le goût du risque (Grasset, 144 p, 16 €)

Tragédie grecque

Le 30 mars 1960, naît le petit Omero, fils des deux grecs les plus célèbres du XXe siècle, Maria Callas et Aristote Onassis… et décède quelques heures plus tard. Mais une rumeur tenace circule : le bébé, parfaitement vivant, a été soustrait à la mère à laquelle on a fait croire à sa non-viabilité, pour être élevé par un couple d'Italiens. Le riche armateur avait déjà un héritier et préférait que la belle cantatrice conservât pour lui seul sa notoriété et ne le délaisse pour vivre avec bonheur son rôle le plus cher : celui de maman.

Réalité ou fiction ? Vrai ou seulement vraisemblable ?

Omero grandit heureux, protégé et choyé par papà et mamma… sous l'ombre tutélaire et pesante de Nonos, ce parrain qui, malgré son absence, investit chaque seconde de la vie du garçonnet. En grandissant, ce dernier va connaître la réalité – possible – de sa naissance et s'engager dans une quête éperdue (et perdue ?) de la vérité et le jeter dans « une perpétuelle chasse aux fantômes ». Va-t-il tout au long de sa quête, se sentir dépossédé de qui il est vraiment ?

L'auteur délaisse ses habituels polars pour revisiter le mythe d'Œdipe et la malédiction des dieux : implacables Hubris et Némésis qui régissent les humaines destinées. « Les dieux adorent jouer avec leurs sujets, les tromper en leur faisant croire qu'ils peuvent devenir les maîtres de leur destin, pour finalement laisser la tragédie suivre son cours inévitables ». La part du libre-arbitre dans la vie d'un homme est-elle vraiment réduite à néant ? Est-ce vraiment la prédestination qui oriente nos choix et les rend inéluctables ?

Cette histoire de vie gâchée laisse un sillage d'une infinie tristesse pour cette existence saccagée, sacrifiée sur l'autel des convenances et des intérêts, pour « protéger son image et son style de vie ». A-t-on vraiment besoin de connaître son passé pour, adulte, se construire un présent et un avenir dignes d'être vécus ? La finalité de toute existence n'est-elle pas d'« apprendre à être soi » ?

Autant de questions qui, toujours, nous interpellent. Pour ce qui est des interrogations sur le sens de la vie et notre responsabilité dans la prise de nos décisions, les tragédies grecques n'ont rien perdu de leur actualité et constituent toujours l'axe privilégié de nos réflexions et un réservoir inépuisable de réflexion : « On vit dans le passé, dans le passé de quelqu'un d'autre, forgé par des questions sans réponses et des fantasmes. Pendant ce temps, notre vie nous échappe et s'écoule sans qu'on s'en rende compte ».

Christos Markogiannakis : Omero, le fils caché (Plon, 446 p, 21,90 €)

Charity business

Quand Guido Brunetti voit débarquer dans son commissariat Elisabetta Foscarini, la fille d'anciens voisins de son passé, venue solliciter son aide, son cœur de chevalier blanc ne peut que l'incliner à lui rendre ce service, même si ce geste sort complètement de ses attributions professionnelles et risque de mettre sa carrière en danger. Que ne ferait-il pas pour venir en aide à une mamma inquiète pour sa fille potentiellement en danger !

Mais l'enquête dans laquelle il entraîne ses plus proches collaborateurs va le conduire sur des chemins qu'il était loin d'imaginer. En toute innocence, il vient de poser le pied sur un véritable nid de crotales : des fonds levés pour l'édification d'un hôpital au Bélize se voient détournés en toute impunité pour une utilisation beaucoup moins noble.

Mais Némésis, l'implacable déesse de la vengeance, va s'inviter au bal et laisser le destin ouvrir grand la route du châtiment.

Pour ce qui est du mensonge, de la trahison, de la corruption, de la manipulation ou de la concussion, l'humain peut tranquillement dormir sur ses deux oreilles et pour longtemps : aucune Intelligence Artificielle n'aura jamais assez d'imagination et de haine pour le concurrencer dans ces domaines.

Donna Leon : Le don du mensonge (Calmann-Lévy, 360 p, 22,50 €)

Coup de gueule

Fatou Diome ? Une lionne qui attaque et déchiquète qui prétend modifier ou imposer les limites de son territoire. Une louve qui revendique haut et fort la liberté inconditionnelle de l'écrivain, prête à broyer quiconque se met en travers de son chemin vers l'écriture. Qui refuse de baiser obséquieusement la main qui la paie si cette dernière exige allégeance. Non par caractère difficile. Mais tout simplement parce qu'il est vital pour elle, depuis son enfance, d'exprimer par ses propres mots sa vision du monde.

La cible de son courroux agressif ? Le monde éditorial qui prétend se substituer à la créativité, à la personnalité et à l'originalité de l'auteur pour lui imposer un produit formaté au goût d'un lectorat qu'il faudrait materner. Que savent-ils donc ceux qui tiennent les cordons de la bourse, ces charognards à la bienveillance d'un tiroir-caisse, des affres et de la solitude de l'écrivain, pur-sang qu'aucun cavalier ne doit assujettir ? De sa fierté, de sa dignité ? De son accouchement laborieux pour cerner au plus près ce volcan d'émotions bouillonnantes dont il faut restituer dans une langue ciselée et intelligible toute la puissance et la poésie ? « L'écriture, c'est un cheminement individuel par excellence ». Et, à tout prendre, Fatou Diome préfèrerait le silence à l'obligation de passer par les fourches caudines de censeurs qui prétendent, sans aucune légitimité à ses yeux, lui forcer la plume.

Mais ce livre n'est pas seulement un réquisitoire contre certaines pratiques éditoriales germanopratines dont le système capitaliste exploite les auteurs. Fatou Diome compose également une ode vibrante d'affection, de reconnaissance et de respect à ses grands-parents, à la culture qui l'a vue naître et à l'Afrique toute entière, foyer inépuisable de riches contributions à apporter à la spécificité humaine.

Une réflexion pointue, intelligente et novatrice sur l'art et ce qui participe à son émergence, couplée à un style vigoureux, conquérant et imagé, à l'africaine (ne lui en déplaise, même si elle refuse de le laisser circonscrire et enfermer dans sa seule africanité), à la plume dansante et libre, qui défend, enrichit et vivifie cette langue française qu'elle pare de chatoyantes couleurs : Fatou Diome nous gratifie ici d'un livre fort à la portée universelle.

Fatou Diome : Le verbe libre ou le silence (Albin Michel, 192 p, 19,90 €)

Métamorphoses

Belle Kaplan ? Un alien. Une humanoïde tout d'acier composée. Dépourvue d'émotions. Issue de nulle part puisqu'abandonnée à la naissance à la porte de l'orphelinat Sainte-Croix de Montréal. Toujours sur la défensive, à l'affût, aux aguets. Que craint-elle ? Que fuit-elle ?

Quand on est ainsi définitivement rejetée par ses géniteurs, on se sent à jamais rien, ni personne. On peut s'inventer de multiples personnalités et vivre plusieurs histoires. Et pour blinder chacun de ses existences, Belle Kaplan a très tôt appris à tout bétonner. Surtout ne pas se trahir. Rien de ses multiples passés ne doit donner l'alerte à son entourage présent. Elle glisse d'un personnage à l'autre, insaisissable. Elle reste « un concept abstrait et glacial ». D'une beauté saisissante.

Tour à tour voleuse à la tire, escort girl, actrice, elle reste la femme sublime au tempérament d'acier. Son talon d'Achille : Pierre, Arsène Lupin au charme fou et à la tendresse apaisante, le seul homme qu'elle n'ait jamais aimé. Et Ben, son frère d'infortune à Sainte-Croix, qu'elle passera sa vie à rechercher.

Gilles Paris construit son histoire comme un film. Par plans successifs, chacun apportant un élément qui éclaire la suite et montre le cheminement des personnages au fur et à mesure du déroulement. Petit clin d'œil de l'auteur : une fin… qui pourrait ne pas en être une. Peut-être pour laisser au lecteur le plaisir d'imaginer une suite ? Ce serait bien dans la droite ligne de son esprit facétieux.

Gilles Paris : Les 7 vies de Mlle Belle Kaplan (Plon, 218 p, 19,90 €)

Nid de crotales

Juin 1941 : l'Europe est à feu et à sang sous la botte des nazis, le pacte germano-soviétique est rompu par l'invasion de l'URSS par Hitler. Aux Etats-Unis, la bataille fait rage entre les partisans de l'intervention soutenus par le président Roosevelt et les isolationnistes d'America First foncièrement antisémites et pro-nazis.

Hollywood, l'usine à rêves fondée par nombre de juifs ayant fui les pogroms d'Europe centrale ou l'Allemagne hitlérienne, se mobilise dans l'ombre pour faire pencher la balance en faveur de l'entrée en guerre du pays. Grâce à ses fictions, elle en devient le centre de propagande privilégiée. Mais la bête immonde est dans la place et y a déjà étendu ses tentacules.

Détective privée, Vicky Mallone, libre, intelligente et insolente, très portée sur l'alcool et les femmes, se trouve engagée pour assurer la protection de Lala, actrice adulée, qui doit tourner dans un film propre à faire basculer la décision populaire dans le sens d'une entrée en guerre. Seulement voilà, La star s'est fait dérober des photos compromettantes pour sa vertu, crime de lèse-majesté dans une Amérique puritaine. Hollywood, ton univers impitoyable…

Mallone va donc naviguer dans un milieu cinématographique où s'affrontent le Bien et le Mal, et ne jamais baisser sa garde : la pieuvre fasciste utilise bien des masques et n'hésite pas à tuer pour parvenir à ses fins.

Véritable cartographie de l'Amérique avant-guerre (la Deuxième mondiale, maintenant, il va falloir préciser), ce livre d'espionnage à rebondissements multiples décrit à la perfection ce monde si particulier d'Hollywood, ses us et coutumes et toute la faune qui grenouille autour. Si l'intrigue est une pure invention, l'arrière-plan historique est réel.

Olivier Barde-Cabuçon : Hollywood s'en va en guerre (Gallimard, coll. Série noire, 416 p, 21 €)

Une vengeance lapidaire

A Milan, dans une rue calme de quartier résidentiel, un citoyen sans histoire se fait buter, sans raison apparente. Tout près du corps, un caillou. Quelques jours plus tard, un architecte dans les « affaires » se fait abattre avec le même modus operandi et la même signature : un caillou. Un troisième cadavre apparaît pareillement assassiné. La presse se déchaîne, la population est au bord de l'émeute, et la police est plongée dans l'obscurité la plus totale : aucun indice, les victimes ne se connaissent pas et n'ont aucun lien entre elles. Le brigadier Carella et sa garde rapprochée sont sommés de retrouver le coupable très vite, pressions au plus haut niveau obligent.

Dans un quartier pourri de la capitale du nord, c'est-à-dire un monde parallèle, s'élève une cité HLM en décomposition (la ville n'a pas d'argent pour restaurer les appartements qui tombent en ruines) où grenouille toute une faune de laissés pour compte : le Collectif qui milite pour le droit au logement, des familles entières de réfugiés préférant ces demeures insalubres à la rue, et la racaille qui prolifère dans les bas-fonds à coup de racket et trafics en tous genre, la violence et le crime en plus.

A charge pour Carella de dénouer et retisser dans une trame visible tous ces éléments disparates qui, a priori, n'ont rien à voir entre eux.

Dans ce livre choral, l'auteur fait répéter séparément chaque pupitre (la police, le couple Carlo Monterossi-Oscar Falcone, le Collectif et ses habitants illégaux des logements sociaux), puis deux par deux et enfin tous ensemble, jusqu'au concert final dans une résolution éclatante de l'affaire. Et en petite musique de fond, discrète mais déterminante, les femmes jouent en filigrane un rôle décisif.

Dans cet ouvrage éminemment politique sont dénoncés les intellocrates de la bobosphère, la presse, surtout télévisuelle (cette « Grande Usine à Merde ») qui sous couvert de liberté d'expression se transforme en hyène de l'Audimat, les nantis dont la devise est « toujours plus, jamais assez » et qui ne laissent aucune chance à ceux dont les idéaux ont volé en éclat broyés par un capitalisme sauvage et se retrouvent relégués au rang de lumpenprolétariat, une pègre toute puissante qui développe une économie mafieuse et fait la loi : toute une société à la dérive qui galope vers le chaos et broie les plus démunis.

Et puis, unique, le style Robecchi : l'art de se payer la tête de tous les abrutis se prenant au sérieux (de la planète en général et de l'Italie en particulier). Avec élégance, dérision et légèreté. Caustique et délicieusement perfide. Un régal !

Alessandro Robecchi : Le tueur au caillou (L'Aube, coll. Noire, 416 p, 22 €)

Une histoire de girafe


Stupeur : la très célèbre chanteuse Sophie Marsault, idolâtrée par un fan-club considérable, est morte. Egorgée. Information que la police se gardera bien de faire fuiter dans la presse. Vu la popularité de la victime, les instances supérieures sont en émoi, de la place Beauvau au président lui-même, qui veut lui offrir des obsèques nationales.le mode opératoire, la tentation est grande d'orienter l'enquête vers les réseaux islamistes, d'autant que l'artiste ne cachait pas son projet de monter en comédie musicale Les versets sataniques de Salman Rushdie. Sauf qu'aucune revendication de leur part ne vient, contrairement à leurs habitudes, étayer cette thèse.

Deux détails intriguent la commandante divisionnaire Victoire Miller et son adjoint Gabriel Goldman, juif orthodoxe qui passe au crible de la sagesse talmudique preuves et indices : un jouet en caoutchouc représentant Sophie la girafe (étonnant pour une femme sans enfant) et sur la cuisse un petit dessin à l'encre indélébile.

Parallèlement à l'enquête qui progresse en zig-zag pour mieux mystifier le lecteur. Les deux auteurs s'en donnent à cœur joie à se moquer du monde factice du show-biz, des us et coutumes d'une stupidité crasse de la twittosphère, des plateaux des chaînes de télé en continu qui font le buzz sur la moindre rumeur, des experts qui se livrent des batailles picrocholines en affirmant haut et fort leurs convictions, des « sources proches de l'enquête » qui ont l'art de noyer le poisson dans la mer logorrhéique de la langue de bois... Sa Majesté Audimat fait régner son despotisme et son arbitraire sur les masses avides de faire partie de l'histoire, histoire d'oublier qu'elles ne comptent pas pour grand-chose.

Un deuxième tome est prévu en septembre. On a hâte !

Lionel Abbo, Yohan Perez : L'affaire Sophie M. (Hugo Roman, 226 p, 19,95 €)


La vie grouillante des bas-fonds

Dans le Paris interlope des ruelles coupe-gorges que le baron Haussmannn'a pas encore assainies, un mystérieux tueur en série prête main-forte à l'infection de choléra qui décime la capitale en assassinant de parfaits inconnus avant de leur prélever un organe.

Un casse-tête pour l'inspecteur Valentin Verne du Bureau des affaires occultes et pour son mentor et ami l'ex-bagnard Vidocq, promu au rang de chef de la Sûreté de la préfecture de Police de Paris. Bien que secondé par la piquante Aglaé, Tafik l'ancien mamelouk des armées napoléoniennes et l'Entourloupe, escroc repenti mettant tous ses dons de filou au service du bien, cette enquête dans les cloaques des quartiers populaires va lui donner un sacré fil à retordre, d'autant que la résurgence d'un passé douloureux va le préoccuper au point de n'être parfois plus aussi attentif à certains détails.

Une enquête palpitante dans le contexte de l'épidémie de choléra qui affecta à l'époque toute la France et dont les mesures aléatoires, polémiques et atermoiements des autorités (scientifiques, médecins, gouvernement) pour en venir à bout rappellent singulièrement les tâtonnements, valse-hésitation, interdictions, débats et controverses des mêmes, il y a peu, sur la conduite à tenir face au Covid 19.

Éric Fouassier : Le bureau des Affaires occultes. Les nuits de la peur bleue (Albin Michel, 373 p, 21,90 €)

Double "je"

Une jolie confession mère-fille, écrite à quatre mains, tout en délicatesse. Des liens pleins d'attentions réciproques et de bienveillance, qui se tissent dans un amour indéfectible, puis se dénouent au fil du temps, au hasard de la vie et des circonstances, quand la fille prend son envol. Une indépendance naturelle, mais si douloureuse pour la maman dont l'existence a été tout autre et qui ne comprend pas ce soudain besoin de liberté qui vient exploser leur duo exclusif : « Ce qu'il y a entre un parent et son enfant, c'est la plus belle des histoires. Pourquoi chercher ailleurs une relation qui puisse se finir, quand on connaît déjà l'amour inconditionnel et infini ? »

Cette soif de découvrir le monde, qui fait se fissurer cette belle complicité, a pourtant son revers. Ne risque-t-on pas de se perdre, de s'éloigner de son centre de gravité qui constitue notre essence même ? En faisant son « coming out social », Lili va faire la douloureuse expérience du complexe de l'imposteur et ne jamais se sentir à sa place. « Trahir pour se conformer. Aux attentes des autres, de la société, du rôle qui nous a été assigné ».

Mais l'amour authentique ne reste-t-il pas le plus fort ?

Aurélie Valognes : L'envol (Fayard, 380 p, 29,90 €)

Développement (très) personnel

On ne peut nier qu'aider son prochain à se libérer du stress de la vie moderne, avec son lot d'obligations et d'injonctions contradictoires et, ce faisant, lui installer durablement une belle harmonie intérieure, ne soit une idée louable. Mais, comme chacun le sait, l'enfer est pavé de bonnes intentions et l'interprétation de préceptes pourtant frappés au coin du bon sens peut s'avérer parfois… étonnante.

Avocat en droit pénal dans un prestigieux cabinet juridique, Björn Diemel est le défenseur attitré des grandes pointures complètement barrées de la pègre, dont le seul langage est une violence inouïe, le chantage et le meurtre pour qui oserait se dresser sur leur chemin. Pour un salaire à cinq chiffres permettant d'offrir une vie aisée aux siens, on peut avaler quelques couleuvres. Ce qui ne va pas sans angoisse et tension permanentes qui mettent à mal son couple et menace de détruire sa famille. Pour ne pas en arriver là, sa femme lui impose un ultimatum : consulter un coach en développement personnel, dont les exercices le remettront sur le droit chemin d'une vie familiale apaisée.

Commence alors pour Björn un chemin de croix pour appliquer des conseils de pros, qui ont fait leurs preuves, à des situations plus tordues les unes que les autres. Et exercer ses talents de persuasion auprès des autorités. Pour sortir ses clients de la mouise s'il ne veut pas mourir de mort violente.

Dans cette approche originale du polar, au style enlevé, Karsten Dusse dénonce avec un humour sauvage et une dérision culpabilisante les travers, lâchetés, compromissions et petits accommodements sans scrupules de nos comportements égoïstes de nantis. Il brocarde la fatuité d'une bien-pensance qui se taille, toute honte bue, une morale sur mesure, au mépris d'une éthique humaniste.

Magistral, irrésistible, joyeusement immoral, délicieusement cynique. En un mot : allègrement subversif !

Karsten Dusse : Des meurtres qui font du bien (Le Cherche-Midi, coll. Meurtres zen, 400 p, 19,90 €)


Cajoler son enfant intérieur. Difficile de quitter cette bande de cinglés notoires ? Pour notre plus grand bonheur, l'auteur nous offre une suite aussi délirante que la première. Il s'agit cette fois de consoler l'enfant intérieur, source de maux sans fin, qui n'en finit pas de pourrir la vie de notre avocat dans son numéro de haute voltige pour conserver toutes les apparences d'une vie « normale ».

Björn Diemel et Sascha ayant décidé de bannir toute violence de leur vie, peuvent enfin couler des jours heureux. Mais le concept d'existence « normale » refuse obstinément de faire partie leur programme. La valse des problèmes reprend donc son tempo d'enfer, dans une course effrénée pour éviter les multiples chausse-trappes que le destin prend un malin plaisir à semer à foison sur leur route.

Mine de rien, voilà un vrai manuel de traitement psychanalytique de guérison des blessures d'enfance, qui présente de façon ludique (mais d'application farfelue) la marche à suivre pour retrouver enfin la liberté. Allongé sur un divan. Parfois à la morgue.

L'enfant dont on a ignoré les souhaits fait payer cher à l'adulte le manque lancinant de sa pleine réalisation. L'auteur applique avec jubilation les conseils censés apporter enfin équilibre et harmonie à des situations complètement loufoques. Cocktail détonnant qui lui permet de pointer les aberrations de notre société occidentale malade, rongée, entre autres, par le cancer du politiquement correct qui détruit, par un raisonnement fallacieux jouant sur la culpabilisation, toute possibilité de vivre ensemble dans la diversité et le respect de la différence : « La minorité l'emporte sur la majorité. […] Le féminin l'emporte sur le masculin, l'origine immigré sur l'origine de souche, l'homosexualité sur l'hétérosexualité, la jeunesse sur la vieillesse, la maladie sur la santé et la gauche sur la droite. » Un « chifoumi » destructeur. « Celui qui réunit en lui-même le plus de minorités dignes de protection a raison ». En voilà un qui ne craint pas la lapidation des réseaux sociaux, où les Savonarole de toutes obédiences vomissent leur haine et leur existence ratée de frustrés incapables.

Un troisième tome doit sortir en novembre. Youpi !

Karsten Dusse : Des meurtres pour lâcher prise (Le Cherche-Midi, coll. Meurtres zen, 458 p, 19,90 €) 


Voyage au bout de l'ivresse

« Les ivresses sont nos espaces libres. […] Elles provoquent en nous un décrochage du corps et de l'esprit. En dilatant le passage du temps et en modifiant notre perception des choses, elles nous soulagent, l'espace de quelques heures, du poids de nos propres vies. »

D'emblée, l'auteure annonce la couleur. Son propos ne sera pas un énième panégyrique sur la dive bouteille, sous le précieux parrainage d'illustres écrivains et artistes qui tout au long des siècles en ont vanté les extases et les agonies, les flamboiements et les abysses.

Elle observe, sans concession ni fausse pudeur, les effets délétères de la trouble volupté de ses débordements éthyliques sur son comportement et son rapport aux autres et au monde, de la griserie légère aux dérèglements dont on ne sort pas grandi.

In vino veritas !


Alicia Dorey : nos ivresses (Flammarion, 180 p, 18 €)

Toutes griffes dehors

Nadia, Maria, Alice et Thérèse, nos quatre panthères grises qui ne cessent de se chicorner mais sont plus unies que les mousquetaires d'Alexandre Dumas, vont devoir faire face à une situation inédite qui pourrait mettre à mal leur quatuor de mamies flingueuses.

Quand Maria reçoit via les réseaux sociaux un appel à l'aide d'Henri son premier et lointain amour de jeunesse, elle en est toute émoustillée. Henri ne lui demande rien de moins que de retrouver sa chère épouse atteinte d'Alzheimer, introuvable depuis quelques jours. Et dans la plus grande discrétion puisque, médecin à la retraite, il ne désire pas que sa réputation soit entachée. Noirmoutier est une petite île où les fâcheuses nouvelles ont tendance à se répandre à la vitesse de la marée sur le passage du Gois.

Maria va donc battre le rappel de ses trois acolytes pour élucider le mystère de cette disparition. Mais les choses ne vont pas se passer exactement comme prévu, la sobriété n'étant pas la marque de fabrique de ces sympathiques sexagénaires qui ont l'art d'installer le chaos partout où elles sévissent et d'embrouiller les situations les plus simples : la curiosité étant leur principal défaut et leur qualité première…

Williams Crépin : Les panthères grises. Crime, coquillages et crustacés (Albin Michel, 288 p, 15,90 €)

Chroniques hiérosolomytaines

Michel Kichka est dessinateur (sa passion depuis tout petit) et habite Jérusalem depuis des lustres. Trois fois sainte, cette « Ville de la paix », porte souvent bien mal son nom, tant les trois monothéismes ne cessent de s'y affronter.

Pourtant, sous le pinceau de l'artiste, émerge une cité provinciale, toujours dans son jus, divisée certes en quartiers dévolus à chacune des nombreuses communautés, mais somme toute paisible. L'auteur ne nie pas les affrontements, les tensions entre les différents groupes, et même entre juifs divisés en deux clans irréductibles : les laïcs, qui vivent comme partout dans les sociétés avancées occidentales, et les religieux orthodoxes, qui ont du mal à s'extirper de leur shtetls de la Mitteleuropa.

Pourtant, se dégagent de cet album poésie, douceur et paix. Et même beaucoup d'humour.

Un moment de grâce !

Michel Kichka : L'autre Jérusalem (Dargaud, 88 p, 19 €)

La bête immonde 

Fiction et réalité : mariage consanguin pour qui délire.

Une série de crimes plus atroces les uns que les autres sont perpétrés dans l'automne finissant d'Athènes. Pas de modus operandi commun, aucun lien entre les victimes. Un seul fil rouge les relie : l'assassin laisse toujours un indice, mais aucune empreinte. Pas le moindre repère où s'accrocher pour Christophoros Marcou, capitaine à la Direction générale de la police, qui erre en pleines ténèbres.

Jusqu'à ce qu'une remarque anodine de sa consœur de la police scientifique lui ouvre un passage dans cette purée de poix : les scénarios de ces meurtres s'inspirent tous des polars soigneusement rangés dans sa bibliothèque.

Un faisceau de fausses pistes pourtant très crédibles pour égarer le lecteur un dénouement surprenant pour quelques nuits blanches en perspective.

Christos Markogiannakis : Auteur de crimes (Plon, coll. Noir, 304 p, 20,90€)

Beauté fatale

Dans la fournaise de la sierra Nevada se dresse le somptueux Spa Alfonso, où les riches de la planète viennent se faire rajeunir, maigrir, désintoxiquer, pris en main par le nec plus ultra des médecins, psychologues et autres masseurs, aux technologies de pointe, tous aux petits soins pour cette clientèle triée sur le volet. Sous la houlette des frères Francisco et Pablo Montez. Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Calme ? voire ! Parce qu'un loup aux dents longues, sadique et sans scrupules, s'est introduit dans cette bergerie de luxe dans un seul but : conquérir la merveilleuse Maria Teresa, épouse de Francisco, qu'il couve d'un œil idolâtre et extatique. Malheur à qui se dressera sur son chemin.

Commence alors une série de meurtres qui secouent cet endroit feutré. L'assassin est méticuleux, il ne laisse aucune trace pouvant l'identifier. C'est sans compter l'intervention de deux grains de sable particulièrement coriaces, Marie-Claude Le Goff et Isabelle Kurland, que tout oppose, mais qui vont vite se rapprocher pour élucider ce macabre mystère.

Valérie Pineau-Valencienne : Belles à tout prix (Albin Michel, 352 p, 21,90 €)

Théâtre d'ombres et de lumière

Paris, 1942 : l'Occupation allemande bat son plein. Hauts gradés et simples soldats de la Wehrmacht s'adonnent aux joies de la capitale, notamment dans ce temple de la culture et des plaisirs de l'époque qu'est la Comédie Française : une pépinière de talents et de jolies femmes, de gitons délicieux et spirituels, de fortes personnalités qui portent haut les couleurs du séculaire esprit français.

Le théâtre est depuis toujours le reflet des passions humaines, microcosme des tragédies, drames et comédies de la vie. A l'image du pays, le prestigieux établissement déploie une fidèle cartographie des prises de positions de chacun face à l'envahisseur : entre les résistants de l'ombre (Mary Bell, Pierre Dux, Jean-Louis Barrault, Jeanne Boitel, Henri Rollan…) et les franchement collabos (Marie Marquet), tout un éventail d'attentistes, de sans états d'âme ou de pas concernés, si loin de la réalité atroce des zones de combats et des camps de la mort. L'esprit créatif, la passion du jeu étaient leur horizon indépassable.

Autour d'eux, gravite toute une bande de personnalités très éclectiques : les amoureuses (Arletty), les collaborationnistes (Coco Chanel « espionne notoire du Reich »), les haineux viscéralement antijuifs (Céline), les « passivement compromis » (Cocteau), les ceux qui ne se mouillent pas et feront croire qu'ils ont été du bon côté du manche (Sartre-Beauvoir).

La Libération et son lot de règlements de comptes vont profondément modifier le fonctionnement et l'ambiance de cet univers si particulier, véritable famille qui éclatera face aux radicaux changements de mentalités d'après-guerre.

Dans ce récit palpitant, foisonnant, abondamment documenté, fourmillant de croustillantes anecdotes, Pierre Laville sait nous faire naviguer dans ce milieu clos, intellectuellement riche et contrasté, coupé d'un monde qui a basculé dans l'horreur.

Pierre Laville : La guerre les avait jetés là (Robert Laffont, 416 p, 23 €)

Le fabuleux destin d'un imaginatif


Pour accomplir l'impossible, il faut d'abord en avoir rêvé. Tout petit, Heinrich Schliemann s'est passionné pour les contes et légendes, les histoires de fantômes, les chasses au trésor. Enthousiaste, pour ne pas dire exalté, très doué pour les langues étrangères et les affaires, il mit toute son ardeur et sa passion pour les textes antiques au service de la découverte de la mythique cité de Troie, que d'aucun considérait comme un pur produit de l'imagination d'Homère.

A force de ténacité, faisant fi de la colère et du mépris des historiens, tout à son obsession, il finit par dégager les murs de la ville légendaire, non sans quelques coups de pioche calamiteux qui lui fit détruire des trésors, à jamais perdus pour la connaissance des civilisations disparues. A sa décharge, l'archéologie n'était pas encore une pratique aux méthodes rigoureuses, comme elles seront codifiées plus tard.

Mais sa quête ne s'arrêtera pas là. De retour au Péloponnèse, il se met en tête, dans la suite logique de l'Illiade, de retrouver la tombe d'Agamemnon, toujours avec le même point de départ : cette fois avec les écrits de Pausanias le Périégète, grand voyageur dans l'Antiquité, qui laissa une description de la Grèce parvenue jusqu'à nous. Sa persévérance sera récompensée puisqu'il en exhumera un fabuleux trésor, présenté au Musée archéologique d'Athènes. Même si l'on doute qu'il appartînt à Agamemnon lui-même.

Cet extraordinaire destin prend un relief particulier grâce au récit plein d'esprit et de malice d'Arnaud Pizzuti et aux dessins d'une tendre ironie de Gabrielle Lavoir.

Arnaud Pizzuti (scénario), Gabrielle Lavoir (dessin): Une folle histoire d'archéologie. A la découverte de Troie (Dunod Graphic, 112 p, 16,90 €)

Une saison en enfer

Âmes sensibles, s'abstenir. Cette BD coup de poing d'Eric Salch, qui nous précipite dans le quotidien d'une « résidence autonomie », fait froid dans le dos. Il s'agit d'un véritable catalogue de la décrépitude des anciens, de la démission et de l'abjection d'une société tétanisée par la déchéance physique et morale, qui abdique dans ces mouroirs ce qui devrait faire son humanité : bienveillance, compassion, altruisme, générosité, sensibilité, respect. Cachez cette décrépitude que je ne saurais voir.

Nous prenons en plein visage le délabrement de ces femmes et de ces hommes qui ont été des adultes libres et responsables et qui sont ramenés, par cette réclusion à perpétuité et abandonnés par leurs proches, à leur incontinence, leurs déjections, leur dégénérescence. Et à une infantilisation dégradante qui leur fait perdre toute décence. Affreux, sales et méchants.

Un électrochoc salutaire pour retrouver le chemin de notre dignité et du respect de nous-mêmes. Et nous faire réfléchir sur notre avenir.

Eric Salch : Résidence autonomie (Dargaud, 176 p, 24 €)

Une semaine. Toute une vie

Emma et Agathe. Autant l'aînée est posée, prévoyante, rationnelle, autant l'autre est un feu d'artifice d'exubérance et de vitalité.

Avant que la maison de Mima, leur grand-mère adorée, ne soit mise en vente par leur oncle d'une avarice sordide à faire dégobiller un rat, elles décident d'y aller passer une semaine pour s'imprégner une dernière fois de tous leurs merveilleux souvenirs.

Cinq ans qu'elles ne se sont pas vues ni donné de nouvelles. De réparties cinglantes en mises au point vachardes, de moments de tendresses en évocations nostalgiques, de chagrins en fous-rires, réminiscences et vécus s'entrecroisent, les confessions douloureuses s'entrechoquent. Le tout dans un festival d'ironie rigolarde, de verve malicieuse, de plaisanteries légères mais qui font mouche.

Une belle histoire qui, entre d'incessants allers-et-retours entre le passé et le présent, semble flotter sur l'écume des jours, mais qui, imperceptiblement, dévoile toute la profondeur et la complexité d'une sororité, non exempte de malentendus, qui finit pourtant par trouver l'apaisement. « J'écris sur l'intime, sur des émotions qui me bouleversent. » L'auteur a bien rempli son cahier des charges.

Virginie Grimaldi : Une belle vie (Flammarion, 382 p, 20,90 €)

Il était plusieurs fois...

Les contes ne sont pas des histoires à dormir debout. Pas plus qu'on ne doive les réserver à l'usage exclusif des enfants. Véritables perles de sagesse oniriques, petits bijoux philosophiques, ponctués d'une morale subtile non dénuée d'humour, ils ne contournent le visible que pour mieux nous inciter à un moment de réflexion, une autre façon de percevoir la réalité. Ils insufflent un doute salutaire sur la manière dont nous appréhendons les situations et, par là même, redonnent espoir ou nous mettent en garde.

Puisant dans la richesse et la diversité de toutes les traditions du monde, Henri Gougaud trace pour notre plus grand bonheur, de sa plume goguenarde et poétique, les nombreux chemins qui peuvent mener à notre vérité profonde. « Certains maîtres soufis affirment que la bonne histoire racontée au bon moment à la bonne personne peut changer le cours d'une vie […] A chaque étape du chemin sachez qu'il est toujours un conte pour vous parler de ce qui vaut d'être entendu, pour vous aider à voir plus clair, pour apaiser ce qui peut l'être ».

Henri Gougaud : Contes impatients d'être vécus (Albin Michel, 240 p, 21,90 €)

Un plat qui se mange froid

Stefano Diotallevi, alias Mario Brans, alias Mèche d'Or, idole des années 70-80, dont l'étoile a bien pâli mais qui tente vaille que vaille de se maintenir sous les feux de la rampe en animant quelques télé-crochets, vient de mourir dans un banal accident de la circulation. Excepté quelques contusions, son chauffeur-homme de main-confident est indemne.

Décès accidentel ? Voire ! L'enquête fait apparaître très vite que les freins ont été sabotés. Qui pouvait bien en vouloir à cet homme si exemplaire et tant aimé ? Son fils aîné qui lui reproche encore de les avoir quittés, sa mère et lui, pour épouser une bimbo arriviste dont il a eu une fille ? Précisément cette seconde épouse, lasse des incartades et infidélités de ce vieux beau qui s'affiche au bras de tendrons plus intéressés par sa notoriété que par son âme ? Justement cette jeune apprentie chanteuse qui rêve de participer au festival de San Remo, à laquelle il a promis de divorcer et qui en a quitté son petit ami ? Son ex-dealer qu'en bon repenti et grand défenseur de la lutte anti-drogue il a privé de sa rente régulière ?

Un casse-tête pour le procureur Manrico Spinori della Rocca qui, avec son trio de policières, tente d'élucider ce meurtre. Cet aristocrate élégant et racé, très old fashion, grand amateur d'opéras qui lui ont toujours apporté la solution à ses enquêtes, parce qu'ils mettent en scène toute l'étendue des passions humaines, aura beaucoup de mal à démêler le vrai du faux et faire toute la lumière sur une affaire particulièrement tordue.

Un polar d'une délicieuse ironie qui, de fausses pistes en culs de sac, égare le lecteur sur de multiples chemins de traverse. Jusqu'à ce que, par la magie d'une œuvre de Verdi, les planètes s'aligneront enfin pour révéler le nom du coupable.

Giancarlo De Cataldo : Je suis le châtiment (Métailié, coll. Noir, 240 p, 20,50 €)

A la croisée des chemins

On peut avoir les meilleures cartes en main et jouer comme un manche. C'est ce qui arrive à Constance, brillante avocate, qui a quitté petit ami et son sud natal pour suivre à Paris Lucas, qui lui promet depuis des années de quitter sa femme pour elle, sans même lui proposer, en guise de compensation, de la promouvoir au rang d'associée dans son cabinet.

Elle postule pour le poste de ses rêves dans une entreprise juridique d'élite, plus attachée aux valeurs humanistes qu'à une poursuite effrénée de l'argent. Vision professionnelle qu'elle partage pleinement. Mais pour confirmer son embauche, la responsable la soumet à une période d'essai un peu spéciale : le pèlerinage de Compostelle.

Accrochée au mythe du prince charmant chargé de combler tous ses manques, Constance est une junkie, persuadée qu'en dehors de son amant égoïste qui la manipule, il n'y a point de salut. Et c'est la mort dans l'âme qu'elle se met en route.

La vie vous englue quelquefois dans des chemins balisés qui ne conduisent pas vers un avenir plaisant. Il est si difficile de faire le deuil de ses illusions. Il faut donc savoir saisir les occasions de sortie de route impromptues pour se remettre sur le droit chemin : le nôtre. Et surtout ne pas les refuser pour leur préférer notre zone de confort.

L'auteure nous livre ici un roman de développement personnel. Découverte de soi à travers l'expérience des autres, où bienveillance, moments de partage, rires et générosité sont autant de boussoles pour retrouver la voie de notre épanouissement.

Maud Ankaoua : Plus jamais sans moi (Eyrolles, 360 p, 18,90 €)

Les guignols du 36

Coucou, les revoilou ! La fine équipe de branquignols du commissaire Capestan se fait sortir de sa placardisation dorée par les nouvelles huiles de la PJ. Non que le succès couronnant leurs enquêtes précédentes leur vaille un retour en grâce dans le saint des saints, mais il y a urgence.

Petit rappel pour ceux qui prennent le train en marche. Brillantissime élément du quai des Orfèvres, Anne Capestan s'est fait mettre sur la touche pour une petite bavure commise dans le feu de l'action. Elle a donc été mutée à la tête de la plus belle brigade de bras cassés dont la hiérarchie du 36 n'a pu se défaire, « faute de bûchers disponibles » : Torrez le porte-poisse que ses collègues fuient comme la peste ; Eva Rosière, flamboyante petite fûtée qui s'épanouit dans une carrière parallèle d'écrivain de polars à succès (ce qui lui permet accessoirement de régler ses comptes avec les autorités supérieures) ; Lewitz l'hyperactif qui sait tout faire mais que son amour immodéré de la vitesse a flingué tous le parc des voitures de police ; Dax la droiture incarnée (dont la franchise fait capoter n'importe quel interrogatoire) et son épouse Evrard, joueuse impénitente qui a laissé dans les casinos jusqu'à sa petite culotte, mais tellement transparente qu'elle pourrait traverser les murs (très utile pour se glisser partout sans éveiller l'attention ; Merlot l'alcoolique invétéré ; le commandant Lebreton, qui faute de s'occuper sérieusement préfère bichonner son nouveau compagnon ; et enfin le très courtois mais complètement fêlé capitaine Saint-Lô qui entre deux séjours psychiatriques (il n'a jamais quitté le XIVe siècle et se prend pour un mousquetaire) peut apporter une aide précieuse.

Faute de mieux, voilà cette bande de blaireaux chargée d'enquêter sur une très vilaine affaire de cadavres qui tombent comme des mouches dans les rues de Paris, sans qu'aucun médecin légiste ne puisse déterminer vraiment la cause de la mort. Une chose est sûre : le tueur en série, qui avait en son temps défrayé la chronique judiciaire, vient de sortir du mitard après vingt-huit ans d'incarcération. Sitôt libre, il aurait repris son passe-temps favori. Encore faut-il le prouver avant qu'un vent de panique ne s'abatte sur une capitale qui se transformerait en charnier à ciel ouvert.

Une enquête bien juteuse qui va mettre sur les dents cette sympathique tribu de bras cassés. Et comme toujours avec Sophie Hénaff, c'est drôle, enlevé, plein de rebondissements. Les nuits blanches sont de retour.

Sophie Hénaff : Drame de pique (Albin Michel, 384 p, 19,90 €)

La main du destin

En cette veille de Noël, Ambroise, Flore et Arwen reçoivent chacun une invitation à passer trois nuits à Rovaniemi, en Laponie. Ils ne se sont jamais rencontrés et ignorent qui leur a fait ce cadeau. Ils ne sont pourtant pas là par hasard : à leur insu, un fil rouge les relie.

Ils sont accueillis par Jani, le guide chargé de les encadrer pendant leurs excursions, Hannah, la cheffe préposée à l'élaboration de leurs savoureux petits plats locaux (et roboratifs). Au chalet, ils font la connaissance d'Emma et de Marceau, l'équipe de France Télévision venue tourner un reportage sur les aurores boréales.

Ce qu'ils pensaient être une pause dans leur quotidien compliqué et pour l'instant en veilleuse, va bouleverser leur vie de façon inattendue et parfois violente, les obligeant à une remise en question où ressentiments exacerbés et douleurs sourdes longtemps enfouies peinent à cicatriser.

Pourtant, au milieu de ce maëlstrom, se dessine, timide, un horizon inattendu, petite lueur blafarde dans la poix de leur vie qui pourrait se remettre à danser, comme ces voiles vert émeraude qui ponctuent le ciel arctique de fulgurances magiques.

Accessoirement, Rovaniemi est officiellement consacrée ville natale du Père Noël. Est-ce vraiment un hasard ?

Lorraine Fouchet : Jamais là par hasard (Héloïse d'Ormesson, 256 p, 21 €)

Bons baisers de...

Quelle épithète conviendrait le mieux à Julien Blanc-Gras ? Bourlingueur, voyageur, vagabond, flâneur, globe-trotter, routard, nomade, visiteur, explorateur ? Tout cela à la fois, y compris journaliste-reporter et envoyé spécial. Il parcourt le monde au gré des circonstances ou de bienheureuses occasions professionnelles. Il fait son miel de rencontres improbables et en tire de savoureuses chroniques qu'on ne lira nulle part ailleurs. Impensable pour lui de débouler dans le coin le plus perdu de la planète sans l'arpenter jusqu'à en tirer la substantifique moëlle : parce qu'il s'en voudrait jusqu'à la fin de ses jours, reconnaît-il.

Il a le chic pour convertir l'inattendu en pittoresque, glissant ici une touche de fantaisie, là un soupçon de drôlerie, voire de sarcasme à peine voilé. L'humour parfois vachard et la dérision toujours en embuscade n'empêchent pas ce lutin facétieux de pourfendre la dévastation de la planète par une surconsommation irresponsable : sous l'ironie, un constat navré de l'espèce humaine qui s'autodétruit dans une indifférence coupable.

Ce livre, conçu comme autant de cartes postales autour du monde qu'il envoie à ses lecteurs, est un petit bijou d'intelligence et d'analyse percutante des situations qu'il traverse : l'autopsie d'un monde en déclin qui se saborde sans états d'âme. Sous l'espièglerie rigolarde et la plume corrosive affleure la sourde inquiétude de l'érosion d'une joie de vivre qui s'éteint peu à peu, dans un climat délétère.


Julien Blanc-Gras : Envoyé un peu spécial (Le livre de poche, 264 p, 8,40 €)

La vie... et au-delà

Joie et douleur mêlées : un père déboussolé tenant son nouveau-né… et son épouse adorée qui décède en mettant au monde leur deuxième enfant.

Malgré son immense chagrin, il va devoir faire face pour élever, seul, Romain, son aîné, et Hadrien, petit garçon ultra-sensible qui voit et communique avec les morts. Mais surtout avec sa maman, toujours à ses côtés. Comment se comporter pour que ce petit être, que l'on a tendance à prendre pour un fou, vive une existence la plus apaisée possible, dans un monde où une rationalité intransigeante impose sa loi, sans laisser la moindre place à ce qui échappe à une explication matérialiste, et qui refuse de s'imposer le moindre doute face à ce qu'elle ne comprend pas ?

Mais les faits, même invisibles pour beaucoup, sont têtus et grâce à une spychologue non dogmatique et une médium très dynamique et bien ancrée dans la réalité, père et fils vont enfin tracer une route possible entre ce qui se démontre et ce qui ne s'explique pas encore. « Avant, la mort […] ne signifiait pas la fin, elle avait un sens. […] La laïcisation de la société a mis le bazar là-dedans. Maintenant la mort n'a plus de sens. Et la vie non plus ».

Ce livre a le mérite d'ouvrir, avec bienveillance, quelques portes sur un monde qui nous fascine même s'il nous fait peur parce qu'étrange, hermétique et inaccessible pour la plupart d'entre nous. Nous avons tant besoin de certitudes.

Laurent Esnault : Parce qu'ils sont là (éditions Sixième(s), 351 p, 19 €)

A la dérive

Alexis, un homme au bout du rouleau, débarque un soir à Brest, chez sa sœur Véronique. Après avoir exercé plusieurs années comme médecin urgentiste, il revient dévasté par ses missions humanitaires sur les zones de conflits. Ce n'est pas seulement cet hôpital syrien où il tentait de sauver des êtres broyés qu'une bombe meurtrière a détruit : toute son existence, sa raison d'être, le sens de son métier ont explosé au même instant.

C'est donc un être à la ramasse qui retrouve ses copains « d'avant » dans leur bar de prédilection. Matthieu, son pote de toujours, lui propose de remplacer quelques temps le médecin de Groix, son père, qui refuse une opération urgente de la hanche pour ne pas abandonner sa patientèle.

D'abord réticent, il finit par accoster sur l'île, désenchanté, en survivant. Et pourtant, la vie qui se montre toujours plus créative que l'on imagine, va le bousculer et le pousser sur des chemins sur lesquels il n'avait pas forcément envie de s'engager, lui qui refuse de s'accorder le droit d'être heureux, quand tant d'autres, ailleurs, vivent dans un enfer permanent.

Parviendra-t-il à trouver enfin sa place, au milieu de ces habitants si accueillants et bienveillants ? Qui voit Groix, voit sa joie : l'adage se vérifiera-t-il encore ?

Sophie Tal Men : La promesse d'une île (Albin Michel, 352 p, 20,90 €)

Résurrection

Un père qui ne se remet pas de la mort de sa femme passionnément aimée quelques années plus tôt, un fils qui en éprouve toujours le manque lancinant. Un impossible deuil. L'épouse et mère disparue, ciment de l'indéfectible reliance : une absence qui prend toute la place dans la vie de ces deux hommes. « Les morts nous laissent bien plus que du vide ». Une omniprésence qui dévore et rend l'abandon plus obsédant.

Quand Victoire, la nouvelle compagne, appelle avant de partir – définitivement ? - Gontran à la rescousse parce que son père va très mal, ce dernier saute dans le premier avion pour l'Espagne. Commence alors le difficile cheminement du fils vers son père. Et réciproquement. Parce que la pudeur qui bâillonne l'un rend impossible l'expression de sa tendresse, parce que l'autre a toujours construit sa vie sans lui, la communication entre les deux s'installe difficilement, oscillant entre blocage et colère.

C'est Léo, le petit fils de quinze ans, pourtant habituellement accro à ses écrans, qui va réparer dans un bel élan de fraîcheur la trame déchirée entre ces deux-là.

Au final, une belle rencontre. Et un très beau livre, fort, poignant, qui dit tout.

Gavin's Clemente Ruiz : Les jours heureux ne s'oublient pas (Albin Michel, 208 p, 18,90 €)

Une vie au rabais

Marcher. Son alpha et son oméga. Son horizon indépassable. Pour oublier cette foutue myopathie et son cortège de douleurs atroces qui rongent lentement ses muscles comme un cancer, et métastase son quotidien. Pour s'affranchir des regards de condescendance, de pitié ou de répulsion. Pour ne plus souffrir d'être transparent aux yeux du monde et subir le rejet des bien-portants. Pour ne plus dépendre des amis affectueux et attentionnés qui l'entourent. Ne plus être réduit qu'à un statut d'handicapé. Libre. Et se débarrasser de la laideur, de la violence, de la solitude qui détruit et de la désespérance qui désagrège.

Quand on lui propose de se porter volontaire pour un nouveau traitement en phase d'essais, il accepte tout de suite. S'émanciper du poids du malheur. Ne plus être un esprit en surchauffe dans un corps léthargique. Connaître enfin le bonheur d'être aimé. Oublier la dégénérescence inéluctable. Atteindre, enfin, comme une échappée belle, l'inaccessible étoile.

Pas de misérabilisme dans la description de la souffrance de ce condamné à vie par l'infirmité, mais une rage bouillonnante galvanisée par un humour foudroyant, la dérision en embuscade, la répartie percutante, comme autant d'uppercuts pour compenser l'atrophie musculaire.

On ressort de la lecture de ce petit chef d'œuvre bouleversant, tragique et magnifique complètement essoré. Ferdinand Laignier-Colonna : un grand auteur est né.

Ferdinand Laignier-Colonna : Marche ou rêve (Héloïse d'Ormesson, 224 p, 19 €)

Sobriété, solidarité

Aux alertes de plus en plus impérieuses du Giec concernant le réchauffement climatique et aux constats accablants des scientifiques de terrain, la classe politique dans son ensemble oppose une redoutable force d'inertie et laisse se détériorer la planète dans une indifférence indigne : « Personne dans la biosphère ne nous surpasse en connerie et en capacité d'autodestruction », reconnaît Guillaume Meurice.

Est-il encore temps d'éviter la catastrophe et par quels moyens ? Pour répondre à ce défi, Dorothée Moisan est allée à la rencontre de ceux qui se battent pour imaginer des solutions et renverser (sans mauvais jeu de mots) la vapeur. Pour ne pas se laisser sombrer dans une éco-anxiété paralysante, tous, quels que soient leurs domaines de compétence, sont unanimes : le seul remède est dans l'action. « Grands ou petits, [nos] actes ont cette puissance inouïe de participer à bâtir une nouvelle société, plus sobre, plus engagée, plus conviviale que celle des gros sous et du chacun pour soi ». Entraide et coopération, plutôt que violence et compétition.

Ecologue, maire, humoriste, étudiant, ingénieur, glaciologue, père de famille, émergicienne ou paysagiste poursuivent le même but et tiennent le même discours : ne pas se décourager, changer ce qui peut l'être, créer de nouvelles technologies en utilisant les ressources locales. Et surtout éduquer les jeunes générations en les amenant à explorer de nouvelles façons de vivre, sans les culpabiliser ni abolir les plaisirs : « lutter "pour" une société désirable, plutôt que "contre" le système industriel actuel ». Créativité devient le maître mot.

« L'homme est capable de tout, y compris d'inverser la tendance ». On ne demande qu'à voir.

Dorothée Moisan : Les écoptimistes (Seuil, 192 p, 13,50 €) Dorothée Moisan 

Femmes libres

L'Amérique triomphante et prospère des années 50 fait rêver le monde avec son american way of life.

Mais sous ce tapis glamour se cache une sacrée crasse. A deux pas d'un Las Vegas dégoulinant de lumières, de casinos et de frivolité, les recherches en physique nucléaire se poursuivre dans le caniculaire désert du Nevada : les essais de bombes atomiques se perpétuent, gagnant chaque fois en puissance. Terrasser le communisme devient l'idée fixe de la belle démocratie américaine.

A proximité du terrain des expériences, une base abrite les familles de militaires et techniciens fiers de participer à la grandeur du pays, qui se réunissent autour de mémorables barbecues pour admirer le spectacle grandiose les jours du lâcher d'ogive.

Dans ce petit monde inconscient et désinvolte, où futilité et commérages fielleux vont bon train, deux femmes sortent du lot. Summer, l'épouse du chef scientifique du NTS, et Charlie. L'une étouffe dans son rôle d'épouse parfaite faire-valoir de son mari. L'autre se détruit sous les coups d'un conjoint alcoolique et violent.

En décrivant la rencontre et la trajectoire de ces deux êtres, Zoe Brisby replonge ses lecteurs dans l'Amérique d'après-guerre, ivre de puissance, qui pose un glacis indifférent sur tout ce qui pourrait une ombre à l'euphorie collective des nantis et à cet idyllique tableau de la toute-puissance nationale : discrimination raciale, maccarthisme, manipulation de l'information concernant les effets à long terme des retombées radioactives…

Toxique mais éclairant !

Zoe Brisby : Les mauvaises épouses (Albin Michel, 336 p, 20,90 €)

Les pétroleuses

Ingrid Diesel, blonde américaine sculpturale, strip-teaseuse incendiaire qui met le feu à la gent masculine. Lola Jost, commissaire à la retraite, qui n'a jamais vraiment raccroché. Deux amies à la vie à la mort, aussi différentes que l'eau et le feu mais très complémentaires, venues passer quelques jours de vacances en Bretagne.

Un incendie criminel qui ravage un élevage intensif de volailles, des antispécistes un brin exaltés, un PDG d'usine voulant imposer la fabrication de viande synthétique, des cadavres qui pleuvent comme à Gravelotte, et les voilà sur le pied de guerre pour démêler un écheveau qui multiplie les nœuds tordus. Sans oublier le séduisant capitaine de gendarmerie, Basile Chauvigny, dit Baz, qui voit d'un très mauvais œil ce duo de détectives amateurs ficher un coin malvenu dans son enquête.

Une intrigue bien ficelée à cent à l'heure, de l'humour à foison, des héroïnes attachantes et dynamiques : on ne s'ennuie pas une seconde.

Dominique Sylvain : Panique en Armorique. Ingrid et Lola enquêtent (Robert Laffont, coll. La bête noire, 264 p, 15,90 €)

Le refuge de la dernière chance

Adrien et Capucine. Deux êtres que la vie a gravement secoués avant qu'ils ne se réparent l'un l'autre (1), par la grâce d'un amour profond et un beau projet : édifier une ferme au milieu de nulle part, perdue dans les sublimes paysages vosgiens, afin d'accueillir d'autres victimes qui ont connu l'enfer, le temps pour elles de se rétablir, sortir de leur champ de ruines et cicatriser leurs estafilades au cœur.

Rémy, Karine et Clémence. Des âmes fracassées qui tentent de se reconstruire dans la poésie du quotidien et la sécurité maternante de la nature, parce que se colleter à "la beauté du vivant et de sa diversité" et prendre soin des plus fragiles s'avère une excellente thérapie pour reprendre pied et sa route. Rémy, l'être le plus charmant qui soit, en libération conditionnelle après avoir purgé une peine de quatre ans de prison ; Clémence, petite souris anorexique qu'une enfance vécue dans la violence a détruite ; Karine, professeure d'histoire et mère d'un grand adolescent, qui a dévissé dans un burn-out pour cause de harcèlement moral. Et Jean, coryphée moderne, vieillard rusé et bienveillant, qui de son banc les surveille de loin et commente ce qu'il observe.

Une découverte inattendue va bouleverser tout ce petit monde.

On retrouve dans ce dernier livre d'Agnès Ledig tout ce qui a fait le bonheur et le succès des précédents : histoire bien ficelée, identification immédiate aux personnages qui finissent par trouver leur juste place, relations authentiques et bienveillantes. Un bonheur de lecture.

Agnès Ledig : Un abri de fortune (Albin Michel, 368 p, 21,90 €)

(1) Voir La toute petite reine.

En sursis

Etat des lieux : "coronukraine", dérèglement climatique, épuisement des ressources, saccage de la biodiversité, indifférence ou choix calamiteux des décisionnaires mondiaux irresponsables. Ça chahute drôlement sur la planète. Conséquence : nous en sommes à la sixième extinction de masse qui pourrait bien se solder par celle de l'espèce humaine.

Comment alors naviguer entre Charybde et Scylla sans être définitivement englouti, corps et bien ? Quelles solutions pour échapper à cet Armageddon et en ressortir sans trop de casse ? Est-il encore temps de fuir l'agitation d'un monde déréglé que quelques décennies de douceur de vivre et d'insouciance n'ont pas préparé à affronter ?

Peu de pistes, mais impératives : se transformer intérieurement avant de changer son environnement ; renoncer à une consommation intempestive ; faire le choix d'une sobriété heureuse sans être sacrificielle ; combattre sa peur de l'inconnu et innover d'autres comportements solidaires et plus responsables. Une transition délicate, voire douloureuse, qui peut en décourager plus d'un.

En déambulant avec une amie à travers toute la France, l'auteure inventorie les modèles de vie en communauté existants, mis en place par des précurseurs partageant des valeurs communes. Mais choisir de s'installer dans un nouveau lieu de vie collectif n'est pas chose aisée. Il faut s'accommoder de l'écart entre son désir et la réalité, tester sa capacité d'adaptation, prendre en compte la situation géographique et climatique du lieu, son potentiel évolutif à long terme, l'implantation médicale, des transports et des services publiques : autant d'inconnues dans une équation difficile à résoudre.

Le confinement a donné un coup de frein salutaire pour redéfinir ses priorités, opérer un retour à la nature et à un mode de vie plus conforme aux aspirations de l'homo sapiens, loin des contingences imposées par une société en folie.

Il est grand temps de faire sienne la sagesse du Candide de Voltaire et cultiver notre jardin pour le transformer en éden.

Laure Noualhat : Bifurquer par temps incertains (Tana éditions, 256 p, 19,90 €)

Protections

Nous avons trop longtemps rendu un culte aux dieux du matérialisme débridé pour ne pas ressentir aujourd'hui l'impérieux désir de nous recontacter au sacré sous toutes ses formes. D'où un appel pressant de se construire, chez soi, un autel personnel, accès intime au divin, hommage respectueux envers ses défunts ou vœux à exaucer. Une parenthèse pour accéder à cet au-delà de soi, qui crée un pont entre le visible et l'invisible apportant harmonie et plénitude.

Rien de plus facile de le concevoir, il faut juste mettre en marche son imagination et activer sa créativité pour opérer un retour sur ce qui est important dans sa vie. Peu importe qu'il soit religieux ou profane, éphémère ou pérenne : l'essentiel est de se recentrer pour mieux continuer sa route dans la plénitude et la joie, dans un monde de plus en plus chaotique. S'y recueillir est un moment magique d'intense émerveillement et de paix, une bulle de régénération, "un endroit pour ralentir et se retrouver".

Dans ce livre merveilleusement illustré, les auteures réalisent toutes sortes de petits sanctuaires pour nous guider dans l'optimisation de cet espace si particulier : lumières, encens, symboles, décorations, objets personnels, offrandes... et s'inventer des rituels pour la paix de l'âme et "relier notre existence matérielle à notre dimension subtile et spirituelle".

Raphaële Vidaling, Sandy Rousson : Autels intimes. Un coin sacré pour soi (Tana éditions, 208 p, 25 €)

Tombé(e)s sur la tête


Bienvenue chez les dingues ! Pour la troisième année consécutive, Michel Onfray publie son journal de bord, ici pour l'année 2022, et l'on constate que l'insondable bêtise, l'infinie médiocrité, la prétention décomplexée et l'abyssale inculture de ceux qui se prennent pour l'élite de la nation et abusent de leur petit pouvoir pour squattent ad nauseam les plateaux télé et autres médias, sont plus vigoureuses que jamais. Beaucoup dans la crétinerie atteignent des sommets, surtout lorsqu'ils se mêlent de l'intimité d'autrui et font du wokisme, de la théorie du genre ou des questions sexuelles l'alpha et l'oméga de leurs combats. Dans ce domaine, certains tutoient même les étoiles.

Ces idiots pitoyables, arrogants et donneurs de leçons, qui ne sont pas à une incohérence près, prêteraient à rire s'ils n'étaient à ce point pétris de leur importance et n'avaient l'impudence, toute honte bue, de vouloir imposer à l'ensemble de la population leur vision démente et névrosée de la société. Occupant dans tous les domaines des postes-clés, ils pratiquent violemment et sans vergogne un terrorisme de la pensée, promettant les pires châtiments aux réfractaires à leur monde orwellien. Staline pas mort.

Alors que faire ? Profiter de la vie et attendre patiemment que ces baudruches inconsistantes se dégonflent d'elles-mêmes et imiter Le Canard enchaîné en décernant des noix d'honneur à tous ces arrogants méprisants qui plastronnent, bouffis de leur importance. Faire partie du jury serait savoureux, mais nous condamnerait à un travail de Titans : ils sont trop nombreux et difficiles à départager.

Michel Onfray : La nef des fous. Des nouvelles du bas-empire. Tome 3 (Bouquins essai, 264 p, 20 €)

Le bras séculier de la justice


Pas flambard le major Windham, quand il entreprend une cure de désintoxication dans un ashram paumé de l'Assam. Le sevrage d'une longue addiction à l'opium est douloureux. C'est même ce qui se rapproche le plus de l'idée qu'il se faisait des tourments de l'enfer.

Mais le pire est à venir : un curiste se fait assassiner et voilà qu'un fantôme malveillant resurgi du passé ravive de cuisants souvenirs, ajoutant de la tourmente à l'angoisse.

L'intrigue se révèle cette fois particulièrement corsée, avec d'incessants allers-et-retours entre passé (Londres, février 1905) et présent (Jatinga, février 1922). Dans ce nouvel opus, Abir Mukherjee innove en accordant une large place aux problèmes suscités par l'immigration, le racisme et l'antisémitisme, à la situation bouillonnante de cette Inde qui voit monter une haine contre ce si méprisant colonisateur bouffi de sa supériorité.

Grâce au ciel, l'on retrouve quand même, tout au long de l'ouvrage, cet humour anglais si particulier de l'auteur, que l'on ne peut pratiquer que par un grand détachement face à des situations compliquées. Il faut savoir prendre du recul par rapport à ce qui arrive pour en apprécier toute la subtile dérision.

Abir Mukherjee : Le soleil rouge de l'Assam (Liana Levi, 416 p, 21 €)

Petits meurtres entre amis


L'aristocratique Archibald de La Rochette, propriétaire du château, Philippe Dessart, professeur à la retraite qui joue les intellectuels, Bernard Poisson, pharmacien timide et introverti, Iris, mère au foyer, Joanne Servier et son frère Eliot et enfin la très perspicace Pierrette Bozoul, la doyenne qui en huit décennies a vu passer tous les habitants de Marcolès dans son épicerie, recueillant leurs secrets, petits et grands : tel est l'indéfectible fan club d'Agatha Christie qui se réunit chaque semaine à la médiathèque animée par la très charmante Odile, pour débattre à l'infini de tous les romans de la « Duchesse de la Mort ».

Mais les séances hebdomadaires de discussions fébriles autour de l'œuvre de la grande dame ne leur suffit plus : ils imaginent lui consacrer un colloque dans leur petit village du Cantal et envisagent de faire venir pour l'occasion des experts.

La brochette de ceux qui ont répondu à leur invitation ne sera peut-être pas à la hauteur de leurs attentes, mais les meurtres qui se dérouleront durant le week-end seront plus rock-and-roll et plus tordus que l'escape game que certains membres ont imaginé en secret pour corser ce séminaire, en s'inspirant des romans de la reine du crime.

Sylvie Baron : Les petits meurtres du mardi (Calmann-Lévy, 270 p, 14,90 €)

Da Vinci code : le retour ?


Patricia Darré se fait de plus en plus connaître comme la médium privilégiée des personnalités de l'Au-delà. Dans son dernier livre, ce n'est rien moins que le Grand Maître de l'ordre des Templiers, Jacques de Molay brûlé jadis en place publique sur l'ordre de Philippe le Bel, avec la complicité du pape Clément V, et quelques Templiers condamnés avec lui qui lui adressent leurs directives : notre planète et l'humanité sont en grand danger et nécessitent plus que jamais l'intervention d'initiés dépositaires de leur enseignement. Que ne se sont-ils manifestés à des périodes plus sombres de l'Histoire qui ont sacrifié tant de centaines de millions de gens !

Pour répondre à leurs injonctions, l'auteur se plonge dans l'histoire de ces moines-soldats qui vont lui faire rencontrer les personnes idoines pour mener à bien sa mission et lui proposer de se faire initier dans l'Ordre.

On reste perplexe à la lecture de cet ouvrage. L'auteur est-elle une allumée (mais pour quelqu'un qui recherche la lumière, elle est sur la bonne voie) qui croit à ce qu'elle raconte et interprète dans le sens de sa chimérique idée fixe tout ce qui lui arrive et voit des synchronicités dans la pluralité de ses étonnantes rencontres ? A-t-elle trouvé le bon filon pour multiplier conférences et ses livres best-sellers qui se vendent si bien en ces temps troublés ?

Accordons-lui le bénéfice du doute. A chacun de trouver la réponse qui lui convient.

Patricia Darré : Le templier m'a dit (Michel Lafon, 208 p, 18,95 €)

Exploration en terre inconnue


Au début, on se demande si le titre du livre ne serait pas quelque peu usurpé. Dans un état des lieux sans concessions, le très scrupuleux médecin Philippe Abastado se garde de jeter un voile pudique sur les importantes modifications de l'âge. De renoncements en capitulations, la vie des seniors se racornit : outre les inévitables dégradations physiques (et parfois mentales) et les maladies lourdement invalidantes qui réduisent le champ des possibles si nombreux de la jeunesse, le 3e âge se voit contesté son utilité dans la société. L'image de la déchéance qu'il revoie est si sordide, qu'on préfère l'enfermer dans les Ehpad, ces nouveaux mouroirs.

La longévité, à laquelle on peut prétendre grâce aux progrès de la médecine et l'amélioration des conditions de vie, devient un champ d'expérimentations uniques pour la génération des baby-boomers, qui doit créer un nouvel art de se comporter dont il ne peut trouver exemple dans les générations précédentes. Et si quelques portes sont à jamais fermées, d'autres restent grandes ouvertes pour tester ce que toute une vie de labeur a empêché d'approfondir : prendre le temps de vivre à son rythme, consacrer de précieux moments à leur famille et aux multiples loisirs qui désormais leur sont offerts, être enfin libres de s'organiser selon son bon plaisir, sans obligations...

Et, comme le reconnaît si bien le sage Bernard Pivot, « le grand privilège de l'âge, c'est d'être encore en vie » . Heureux homme !

Philippe Abastado : Petit traité du vieillissement heureux (Albin Michel, 288 p, 21,90 €)

France : bilan globalement... ?


Depuis quelques années, on allait droit dans le mur. La Covid 19 et la guerre qui fait rage en Ukraine ont donné un méchant coup d'accélérateur à l'effondrement qui se préparait. Le monde a sérieusement dévissé et nous sommes entrés dans une zone de turbulences où plus rien ne semble maîtrisable : certitudes et avenir assuré ont volé en éclats, creusant le lit de la peur, du repli sur soi, gelant toute tentative pour y faire face. Nous sommes à un cheveu d'une catastrophe mondiale qui entraînera tous les pays dans la chute.

Comment, avec tous nos atouts, avons-nous pu en arriver là ?

Dans une analyse claire et circonstanciée, François Lenglet énumère tous les facteurs qui ont conduit la France, jadis prospère et heureuse, à un tel déclin : mondialisation sauvage siphonnant les emplois mais qui, grâce à une production à un coût dérisoire à l'autre bout de la planète, décuple le pouvoir d'achat de ses habitants, avec cependant pour corollaire une grave dépendance pour (entre autres) la fourniture de médicaments et la fabrication de tous éléments électroniques; dette abyssale; sujétion au modèle dominant (les Etats-Unis) qui impose dans tous les domines un système de valeurs basé sur une surconsommation effrénée et un captage sauvage des ressources de la planète; émergence de pays (Chine, Inde) qui veulent aussi leur part du gâteau et taillent de sévères croupières à la domination occidentale... la liste est longue.

Alors tout est perdu et n'avons-nous plus qu'à nous couvrir la tête de cendres ?

Pas forcément car...les prix du transport par bateau qui ne cessent de flamber, l'immobilisation de milliers de containers pour cause de pandémie nous laissant démunis de produits de première nécessité couplés à la crise climatique et ses contraintes de réduction kilométrique, rendent moins attractifs une fabrication délocalisée qui commence à vouloir regagner sa base : "L'illusion [...] d'une économie toute puissante qui dictait ses lois aux citoyens et à leurs représentants, est dissipée". S'ajoutent la renationalisation des capitaux générée par le dégonflement de la bulle boursière, la revendication accrue d'une souveraineté nationale, un savoir-faire et une créativité toujours en mouvement, des terroirs viticoles toujours plus attractifs, sans oublier les beaux fleurons de l'aéronautique et du spatial dans notre manche... "Partout, les électeurs veulent reprendre le contrôle. Face aux élites qu'ils récusent, pour être faibles ou impuissantes face aux intérêts du grand capital et de l'étranger"... La résistance s'organise.

Des lendemains qui chantent en préparation ?

François Lenglet : Rien ne va mais... (Plon, 256 p, 16,90 €)

A la fin de l'envoi... je touche !


Qui, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, n'a rêvé de clouer, d'une phrase cinglante, le bec au malappris qui le prenait de haut ? Qui ne s'est maudit d'avoir si peu l'esprit d'à-propos pour se retrouver humilié par un mufle sans intelligence le crucifiant d'un trait, même pas d'esprit, trempé dans le curare de la méchanceté, de la fatuité et du mépris facile ?

Trouver (beaucoup) plus tard la répartie mortifiante qui anéantira le goujat sur l'autel de sa bêtise crasse ne répare en rien son ego bafoué. N'est pas Cyrano qui veut.

Un livre vient fort pertinemment au secours de notre cruel manque d'imagination, en proposant pas moins de trente-sept ripostes pour moucher avec panache toutes sortes de fâcheux.

Drôle, caustique, absolument délicieux !

Julien Colliat : L'art de moucher les fâcheux. Les secrets de la répartie en 37 stratagèmes (Le cherche midi, 204 p, 14,80 €)