Livres

Vous trouverez dans la page ci-dessous les chroniques de livres que j'ai aimés. Mon objectif : jouer le rôle du passeur qui fait découvrir des écrivains et des ouvrages dont on ne parle pas forcément ailleurs et qu'il serait dommage de méconnaître. Attiser le désir du lecteur de savourer avec gourmandise le plaisir et l'enchantement de découvrir d'autres imaginaires


Prends garde à l'homme d'un seul livre  (saint Thomas d'Aquin)

2021

Une tragédie grecque

Daniel Dravot, politicien cynique et corrompu, et Tom un artiste raté, dégringolent à la suite d'une querelle dans une faille spatio-temporelle pour débouler dans la Grèce de Périclès au Ve siècle avant notre ère. Un choc des cultures, un grand écart que Daniel, devenu Danielos pour la couleur locale, va se régaler à réduire, en appliquant toutes les manipulations perverses du XXIe siècle à cette société quasi édénique qui se contente de peu et ne rêve que d'apprentissage philosophique pour atteindre le Beau, le Bien, la sagesse comme horizon indépassable de toute vie.

Peu à peu, et sans que les Athéniens s'en rendent compte, il va tisser les rets dans lesquels vont s'enfermer les citoyens jusqu'à l'étouffement, jusqu'à la perte de leur liberté et de leur joie de vivre. Par la création de besoins dont ils n'avaient pas connaissance, en jouant sur les ressorts toujours pérennes de la jalousie, de l'égoïsme, du plaisir immédiat, du narcissisme, de la versatilité populaire et de la soif de pouvoir et de reconnaissance, Danielos va asservir un peuple libre jusqu'alors, le coupant de toute réflexion par anesthésie de la pensée.

Dans cette fiction jubilatoire et goguenarde à l'humour féroce, qui se joue des anachronismes, l'auteur nous fait percevoir comment l'araignée mortifère du consumérisme tisse sa toile jusqu'à attirer les proies que nous sommes par un mortel chant des sirènes. Un mécanisme bien rodé qui nous fait délibérément adhérer à ce qui nous broie : "toujours plus, jamais assez".

Tout autocrate vit aux dépens de ceux qui l'écoutent. Et le suivent !

Stanislas Graziani : Le cauchemar de Socrate (Éditions Beaurepaire, 270 p, 18 €)

L'origine du mal

Dans son ouvrage L'enseignement du mépris, Jules Isaac dénonçait en 1962 la profonde implication du christianisme dans la mise à l'écart des juifs dans la vie sociale, ainsi que l'hostilité et la haine dont ils furent les victimes expiatoires, de longs siècles durant.

L'ostracisme dont il est question dans le livre de Sébastien Le Fol est d'une toute autre nature et trouve sa source dans la longue tradition de mépris et de suffisance de la noblesse à l'encontre de ce que l'on nommait sous l'Ancien régime le tiers-état. Ce clivage séculaire perdure plus que jamais dans notre France républicaine et résiste à toutes les injonctions égalitaires pourtant prônées, toutes tendances confondues, par nos "élites" : "Hiérarchisée, cloisonnée et centralisée, notre organisation sociale est encore largement gouvernée par les préséances, les codes et les usages".

Cet écrasant sentiment de supériorité des classes dirigeantes, bloquant aux classes populaires toutes les issues aux premières places, a sacrifié de précieuses compétences et broyé trop d'individus doués qui font cruellement défaut à la France et sont pour beaucoup dans son déclin. Mais il a parallèlement donné à d'autres une niaque d'enfer pour atteindre envers et contre tous, et coûte que coûte, leur but et se hisser sur les plus hautes marches du podium.

Marcel Gauchet, Nicolas Sarkozy, Jacques Attali, Laurence Bloch, François Pinault, Bernard Tapie, Xavier Bertrand, Fabrice Luchini, Michel Onfray, Eric Dupont-Moretti, Manuel Valls, Elisabeth Moreno et beaucoup d'autres tous issus de familles modestes ou socialement défavorisées, se sont forgé un destin hors normes, loin de l'arrogance des nantis de naissance, d'une intelligentsia odieuse et des réseaux très fermés des grandes écoles et de leurs privilèges, grâce à leur talent, leur intelligence, leur opiniâtreté, leurs compétences, leur volonté, un caractère en acier trempé et une foi inébranlable en eux-mêmes. Ils se sont affranchis de la condescendance, voire de la morgue, d'une caste habituée depuis toujours à s'arroger les meilleures places et ont ignoré avec insolence ses procès en légitimité, suscitant souvent une haine et une jalousie féroces.

Le très bel essai de l'auteur est une radioscopie sans concessions d'un dysfonctionnement dramatique et quasi névrotique de la société française, très finement analysé et très sérieusement documenté. Un réquisitoire virulent sur l'un des blocages les plus puissants de notre pays. Passionnant !

Sébastien Le Fol : Reste à ta place... ! Le mépris, une pathologie bien française (Albin Michel, 336 p, 19,90 €)

Sympathiques petites fouines


Rien de mieux qu'une charmante vieille dame anglaise, croisement de Miss Marple et d'Hercule Poirot, aidées de deux amies aussi curieuses qu'elle, pour démêler l'écheveau compliqué d'une enquête policière.

Quand l'excentrique Judith, qui adore se baigner nue dans la Tamise, entend chez son voisin un cri suivi d'une détonation, elle alerte illico la police... qui ne trouve rien de suspect. Mais Judith appartient à la redoutable espèce des "pittbelles", qui ne lâchent pas leurs proies. D'autant que deux autres meurtres sont perpétrés dans cette si charmante et si tranquille ville de Marlow. Aidée de Suzic, promeneuse de chiens et sans-gêne au grand cœur, et de Becks, la femme du pasteur, si respectueuse des conventions, elle va fourrer son nez partout, surtout là il ne faut pas et finir par faire triompher une vérité... déroutante.

Un bon moment de détente à assortir impérativement de thé et de petits gâteaux. So british !

Robert Thorogood : Les Dames de Marlow enquêtent. Mort compte triple (La Martinière, 464 p, 14.90 €)

Sur terre, rien ne va plus

Avec Benacquista et Barral, le mythe du Dieu omnipotent et omniscient en prend un coup dans l'aile. Contrairement aux humains que le doute n'effleure pas, il n'a pas réponse à tout. A sa décharge, ses créatures ne cessent de déployer une activité créatrice stupéfiante pour complexifier leurs comportements, surtout bien sûr pour suivre le mauvais chemin. L'innovation sans limite de leur (in)conduite ne cesse de dérouter le Tout-Puissant qui ne sait plus comment apporter un peu d'ordre dans ce grand n'importe quoi qu'est devenue l'espèce humaine.

Heureusement, dans sa grande sagesse, il sait puiser dans le vivier quasi infini de son paradis où résident désormais les grandes et belles âmes qui ont éclairé le monde et ont donné leurs lettres de noblesse aux humanoïdes.

Dans ce troisième tome, sont mis à contribution Gandhi, Michel Audiard, Maria Callas et Victor Hugo qui, chacun muni de son empreinte sur terre, vont aider quelques personnes en situation de détresse morale grave, même s'ils n'en sont pas toujours conscients, à se recentrer.

Comment remettre sur le chemin de la raison et de la bienveillance un magnat américain ivre de puissance, un intellocrate méprisant, une gamine attirée par les sirènes de la notoriété et de l'argent faciles et un homme qui veut racheter sa mauvaise conduite en se punissant, tombant toujours plus bas dans la précarité ?

Tonino Benacquista pointe d'une plume vengeresse les travers de notre société superficielle et égoïste, uniquement attirée par l'argent, le pouvoir et la célébrité, que son comparse Nicolas Barral illustre de dessins hilarants.

Benacquista et Barral : Dieu n'a pas réponse à tout. Mais il sait déléguer (tome 3) (Dargaud, 64 p, 16 €)


Les éditions Dargaud ont eu la bonne idée de rééditer, pour l'occasion les tomes 1 (Dieu n'a pas réponse à tout, mais il est bien entouré) et 2 (Dieu n'a pas réponse à tout, mais il sait à qui s'adresser). Un bonheur de lecture supplémentaire.

Sexe faible ? Vraiment ?


Selon le poète, les femmes seraient l'avenir de l'homme. Et leur présent, à elles, qu'en a-t-il été ?

A l'heure où les exposées médiatiques n'aspirent qu'à un statut de victimes ou de minorités (soi-disant) opprimées pour s'affirmer, d'autres, bien avant elles, ont su faire preuve d'audace et de détermination dans un monde dominé par une misogynie agressive et triomphante qui ne leur consentait pas la moindre place hors du domestique.

Pour occuper, envers et contre tous, la place qu'elles estimaient à juste titre être la leur et que leur intelligence et leur culture légitimaient, elles ont eu le courage de résister aux pressions de leur milieu, de braver les préjugés de leur époque et de tenir le cap coûte que coûte, au risque parfois de leur vie.

On retrouve ces initiatrices dans tous les domaines : politique, sciences, arts, culture. Certaines, Hatchepsout, Christine de Pisan, Marie Curie, Alexandra David-Néel, Joséphine Baker, Marguerite Yourcenar... ont passé avec succès le barrage de la notoriété. Mais combien d'autres laissés dans l'ombre et qui pourtant ont contribué de façon importante, pour ne pas dire capitale, aux avancées scientifiques ou artistiques ?

Dorica Lucaci rend justice à ces pionnières inconnues du grand public sans qui le monde des Lumières d'aujourd'hui ne serait pas ce qu'il est. On leur dit merci.

Dorica Lucaci : Premières. 50 femmes pionnières (L'Opportun, 320 p, 14,90 €)

Un magnifique imbécile

Hubert Bonisseur de la Bath, alias OSS 117 : abruti flamboyant, arrogant candide, d'une ignorance abyssale des codes et des bonnes manières en vigueur, quel que soit le milieu dans lequel le plongent ses missions successives, inapte à l'exercice du tact et de la délicatesse, sans filtre, il traverse la vie avec un aplomb aussi phénoménal qu'inconscient. Incapable du moindre doute, bourré de préjugés, politiquement incorrect : un bouffon, une caricature sur pied, imperméable au ridicule. Dans la beauf attitude, il touche au sublime.

Mais qu'est-ce qui fait qu'on trouve, par ailleurs, touchant et finalement sympathique cet inadapté infantile, à la perception très limitée de la réalité ? Son ingénuité, son inaltérable capacité à rester lui-même, sans aucun complexe, parfaitement insensible aux regards moqueurs, opposant en toutes circonstances une indifférence naturelle, sans mépris aucun, au jugement d'autrui.

Au final et paradoxalement : une grande force de caractère. Malgré lui.

Chris Le Guelf : La philo selon OSS 117 (L'Opportun, 208 p, 14,90 €)

Livres qui font du bien pour une époque qui va mal

Le syndrome du nid vide. Les enfants partis ailleurs profiter de leur toute nouvelle existence, un mari qui l'a quittée pour une plus jeune : tel est le bilan calamiteux d'Alice, qui a consacré à sa famille toute son existence pour se retrouver, à cinquante ans, mener une vie aussi vide que son appartement, dans lequel elle se recroqueville comme un escargot dans sa coquille, figée par une peur du regard des autres et son manque d'estime de soi. Mais ne serait-ce pas l'occasion, enfin, de penser un peu à elle et de se donner une chance de vivre selon son cœur et ses désirs, s'affranchir du regard d'autrui et laisser s'épanouir la femme en elle ? De hasards en rencontres, va-t-elle saisir les opportunités qui s'offrent à elle de déployer ses ailes pour devenir un beau papillon épris de liberté ?

Lisa Azuelos : La vie en ose (Pocket, 222 p, 6,70 €)


La belle fraternité des lecteurs. Quitter Paris, son vacarme, la saleté de ses rues, son agressivité et la bousculade des métros, sonne comme une urgence pour Nathalie qui embarque mari et enfants à Uzès. Et parce qu'un livre est un rendez-vous avec soi-même et avec les autres, elle rachète la petite librairie de la place aux Herbes, " lieu de lumière et de chaleur [...] et de confidences" dans laquelle vont défiler toutes sortes de lecteurs, de passage ou qui reviennent souvent, par fidélité au lieu et à son hôtesse, porteurs d'histoires uniques propices aux échanges rares et enrichissants. Parce que tout homme est une histoire sacrée". Cloé, Philippe, sœur Véronika, Arthur et tous les autres vont marquer à jamais l'histoire d'une Nathalie faiseuse de miracles.

Histoires vraies et fantasmées se chevauchent. Lire, c'est ouvrir une fenêtre sur le monde, mais aussi enrichir son existence, par procuration, peut-être, mais si intensément. Le voyageur immobile va souvent plus loin grâce à ses lectures et s'offre mille vies en une, qu'il partage aux hasard des rencontres.

"Un livre, un vrai livre vous bouleverse. Il réveille en vous le royaume des désirs, le peuple des possibles, l'indomptable armada des "pourquoi pas" ?" (Erik Orsenna)

Eric de Kermel : La librairie de la place aux Herbes (J'ai Lu, 286 p, 7,10 €)

Itinéraire d'un combattant

Grande gueule à la niaque proverbiale, flamboyant, charismatique, volontaire, généreux, culotté, n'ayant peur de rien : Bernard Tapie avait tout pour réussir un parcours sans faute. L'entrée en politique fut sa Roche Tarpéienne.

Dans la très belle biographie qu'il lui consacre, Franz-Olivier Giesbert retrace le parcours de ce guerrier indomptable à l'instinct très sûr, qui passa sa vie en allers-et-retours entre Olympe et placage brutal au sol. Personnage controversé mais terriblement attachant, chef de clan protecteur, volontiers hâbleur, tour à tour Robin des Bois ou gladiateur dans l'arène, le petit garçon pauvre de banlieue a taillé, à force de ténacité, des croupières aux nantis du sérail... qui ne le lui ont jamais pardonné. Ils le lui ont fait payé très cher, et pas à la loyale, en déclenchant une implacable curée politico-médiatique, débouchant sur une mise à mort méthodique, avec la complicité de juges ultra-politisés, du monde politico-financier et de journalistes ("Il est vrai que dans une presse aussi impatiente qu'idéologisée, la vérification est une perte de temps").

Que lui reproche-t-on à travers quelques erreurs et d'insolentes réussites ? De n'être pas resté à sa place, d'avoir pris des risques et gagné des combats : l'OM, Adidas, Wonder, Look, Terraillon... Son défaut ? D'être un sauveteur, pas un gestionnaire au long cours. Cela ne l'intéresse pas, une fois les entreprises remises à flots, de les développer. Il préfère les céder à des repreneurs, à charge pour eux de les faire fructifier. Car d'autres défis attendent ce passionné en perpétuelle fringale de changements, qui n'aime rien tant que l'abordage et la conquête.

Le cancer est le dernier combat de cet insoumis qui refuse de mettre un genou à terre. Bon courage, Monsieur Tapie.

Franz-Olivier Giesbert : Bernard Tapie. Leçons de vie, de mort et d'amour (Les Presses de la Cité, 294 p, 21,90 €)

Un ailleurs si proche...

C'est devenu un véritable phénomène d'édition. Entre pandémie isolationniste et anathèmes violents contre les émissions de CO2 de l'aviation civile, les Français sont assignés depuis trop longtemps à résidence. Les débats houleux sur le passe sanitaire qui ne passe pas et met le pays en ébullition n'arrangent en rien la libre circulation des individus.

Pour calmer les frustrés de la transhumance estivale vers de lointaines et exotiques contrées, surgissent sur les présentoirs des libraires des ouvrages qui, photos à l'appui, illustrent le parallèle entre les lieux remarquables du monde entier et leur correspondance frappante avec ceux de l'Hexagone.

Parmi les meilleurs, celui de Stéphane Francés, aux très belles illustrations, grâce au talent des photographes qui "ont su capter la poésie et l'éphémère, immortaliser l'impermanence" (Frédéric Lopez) : il confirme que notre pays est bien le précieux dépositaire de la diversité et de la beauté des paysages de la planète.

Cela fait rêver. Mais pour que l'émotion de la découverte soit totale, il y manque juste les bruits, les parfums, les musiques, les particularités de ces populations d'"ailleurs". Car une similitude d'apparence dans la géographie n'engendre pas le même profil culturel, ni les mêmes comportements, pas plus qu'une similarité de réponses face à un environnement identique. Preuve, si besoin était, que l'environnement seul ne peut modeler les comportements humains.

Mais cela n'enlève en rien le côté magique de ce sésame ouvrant sur un autre monde... si près de chez nous.

Stéphane Francés : Ailleurs en France (Flammarion, 256 p, 24,90 €)

Les derniers feux d'un bel automne

A plus de 70 ans, veuve, Monique retrouve son amour de jeunesse. Véronique, sa fille, elle-même épouse et maman, mène une existence calme et bien remplie. Mère et fille sont depuis toujours des complices fusionnelles à l'affection rare.

Ce bloc va pourtant peu à peu se fissurer avec l'apparition, dans la vie de Monique, de Xavier, l'homme qu'elle aima passionnément à l'âge tendre, disparu un beau matin sans un mot. La voilà qui se transforme en adolescente enflammée, des étoiles plein les yeux. Pour la plus totale incompréhension de sa fille qui, la voulant pour elle toute seule, refuse d'admettre la perte de sa place privilégiée dans son cœur. L'amour rend les enfants tellement égoïstes.

Ce que Véronique va découvrir et vivre dans la douleur et le chagrin est une évidence : jamais une femme ne se dissout totalement dans un rôle exclusif de mère ou d'épouse. Et qu'une mère peut partager toutes les confidences de sa fille adulte, cela ne peut être réciproque. Un choc pour Véronique qui refuse cette évidence : qu'à tout âge on peut encore éprouver désirs, sentiments, plaisir, jouissance, attrait l'un pour l'autre. Malgré le vieillissement des corps, le cœur et ses emballements restent intacts. Et qu'on ne peut lutter contre les retrouvailles de deux êtres qui se sont manqués cinquante ans plus tôt et qui veulent vivre dans l'accomplissement et la plénitude ce qu'ils n'ont su réaliser alors, retrouvant une jeunesse intacte. Le temps qui passe n'y change rien.

Le désir des parents est souvent vécu comme une honteuse agression par les enfants, qui jamais ne considèrent leurs géniteurs comme des êtres de chair et de sang. A travers cette douloureuse expérience, la fille parviendra-t-elle à cette maturité, qui marque l'entrée apaisée dans l'âge adulte ?

L'auteur dépeint le doux paradis des amours tardives d'une plume légère, sensible et délicate, qui irrigue son récit d'une tendre élégance. Un beau roman d'apprentissage. Tous âges confondus.

Véronique de Bure : Un amour retrouvé (Flammarion, 288 p, 20 €)

Le phénix et ses cendres

L'esprit des Lumières s'éteint peu à peu. Sous les coups de boutoir d'une volonté infantile de toute puissance de la part d'une poignée de frustrés incultes, couplée à la lâcheté repue de tous ceux qui ont laissé s'installer un nihilisme mortifère débouchant sur du grand n'importe quoi. Avant liquidation totale.

Comment en sommes-nous arrivés là ? La vigueur de la culture française, qui avait irrigué, l'Europe d'abord puis le reste du monde, de son universalisme et de son éthique, semblait pourtant infinie et indestructible : Montaigne, sa liberté d'agir et de pensée nourrie de sagesse antique; Rabelais et sa joyeuse sensualité, truculente et libertaire; Descartes et sa méthode de raison critique; Voltaire et sa vivifiante insolence, son ironie mordante pourfendant avec jubilation préjugés et mensonges; Marivaux et son libertinage, délicieux et élégant; Victor Hugo, l'ogre généreux, humaniste et empathique, d'un courage exceptionnel, qui invite à la résistance contre la tyrannie, toutes les tyrannies. Tous semblaient des antidotes puissants contre la dégénérescence de la pensée. Le ver était-il déjà dans le fruit ?

Le cancer s'installa subrepticement au début du XXe siècle avant de métastaser dans sa seconde partie. Avec une minutie et une patience d'entomologiste, Michel Onfray décrypte étape par étape le processus d'anéantissement d'une pensée libre qui tentait de conduire l'humain à son accomplissement. Avec l'aide soutenue d'intellectuels irresponsables, méprisants et indignes de leur magistère, qui se sont arrogés un droit de destruction massive. Une haine de soi bien française perpétrée par quelques individus au détriment de tous et qui aboutit à toutes les dérives identitaires et autres.

Ce qui caractérise Michel Onfray ? Sa puissance de travail, son courage de lutter vent debout et sans compromission contre la doxa, sa recherche méticuleuse des sources, son analyse tatillonne des textes et des faits, la clarté et la rigueur de sa démonstration. Après, libre à chacun de ne pas partager ses points de vue et ses conclusions. Mais en toute connaissance de cause.

Michel Onfray : L'art d'être français. Lettres à de jeunes philosophes (Bouquins, 398 p, 22 €)

Une si longue absence

Un père et un fils dans un ultime voyage, pour se rejoindre et enfin combler toute une vie de rendez-vous manqués qui font mal, effacer les malentendus et oublier les années d'éloignement destructeur, panser les blessures d'une absence qui empêcha l'enfant de grandir et le père de se construire en tant que tel.

Sur la route qui les mène, sur un coup de tête, du Pays basque à Nazaré au Portugal, sous le signe du surf qui fait affronter les vagues géantes symboles du mur dressé entre eux, ces deux-là s'offrent le road trip de la dernière chance. Pour mettre les compteurs à zéro, suturer les plaies d'un passé qui ne passe pas et effacer dans ces retrouvailles et dans l'alcool les ruptures et la tristesse poignante des regrets qui ont empêché deux vies de se déployer dans l'accomplissement. Et réparer une communication défaillante qui empêcha la rencontre salvatrice : "Nous avons cela en commun mon père et moi; l'élégance de l'évitement".

Une profondeur dans la description des sentiments et des émotions donne à ce roman sur les ravages de l'incommunicabilité, souvent causée par une pudeur excessive et la peur d'affronter ses propres failles, un style particulier, un ton nouveau, à la fois grave et léger. Et une fraîcheur narrative qui procure un vrai plaisir de lecture.

Barthélémy Desplats : L'élégant (Grasset, 180 p, 17,50 €)

Un tour du monde... sans quitter la France

Un pays étonnant, la France ? Une lapalissade ! Est-ce sa situation de fin de continent qui lui confère sa richesse paysagère, modelée par des siècles de culture raffinée et innovante ? Force est de constater que les sublimes merveilles naturelles du monde entier semblent s'être donné rendez-vous dans notre Hexagone privilégié. La Grèce dans le Var, le Costa Rica à Hossegor, Venise à Annecy, Tahiti à Oléron... pas moins de trente-deux destinations bien françaises pour présenter à nos yeux éblouis un condensé sublime de toute la planète.

Un livre précieux, un guide clair, original et ludique, bien illustré, qui pour chaque lieu présenté décline des rubriques bienvenues : une petite introduction comparant la région à son modèle lointain (photo à l'appui), description des particularités à ne pas manquer et les incontournables (et indispensables) chroniques "gastronomie et shopping" et "hébergement et restauration".

Un petit bémol cependant : on eût aimé que l'auteure mette en veilleuse son culte de la personnalité et ne nous impose pas son portrait, souriant certes, mais lassant et inopportun, bien exposé sur tous les sites. Un travers inhérent à son rôle d'animatrice télévisuelle ? Il eût été préférable qu'elle libère cette place précieuse pour une photo supplémentaire illustrant la particularité de la région présentée.

Caroline Ithurbide : Un tour du monde en France (Hugo Images, 224 p, 19,95 €)

Contes et légendes du règne animal


Depuis l'Antiquité, des tombereaux d'inepties ont été colportés et écrits par toutes sortes de naturalistes, ornithologues et autres observateurs patentés, sur la faune de notre planète. De bonne foi, souvent, mais généralement dénuées de la plus élémentaire rigueur scientifique, l'anthropocentrisme, les croyances religieuses chrétiennes, surtout médiévales, et la morale puritaine des différentes époques menant allègrement la danse... quand tous ces messieurs ne leur faisaient pas subir de tortures dignes de l'Inquisition, pour justifier leurs bourdes sidérantes au nom de la recherche.

Heureusement, depuis le siècle dernier, des chercheurs sérieux se sont penchés sur le comportement de nos amies les bêtes en les observant méthodiquement et sans a priori. Parmi eux, la zoologiste Lucy Cooke, qui au passage se moque des délires, aberrations et autres propositions saugrenues de ses collègues antérieurs qu'elle égratigne et dont elle se fait un malin plaisir de pilonner le manque de rigueur. Elle nous livre ici une étude très documentée d'une drôlerie irrésistible sur quelques spécimens aux conduites pour le moins curieuses.

Depuis le sexe des anguilles, qui suscite encore plus de débats que celui des anges en son temps, du paresseux dont on raille la lenteur proverbiale mais qui fait preuve d'une fulgurance étonnante dans la copulation, des chauves-souris maudites qui s'adonnent à la fellation et au cunnilingus ou des grenouilles qui ont le feu au derrière et partouzent sans vergogne, des orignaux qui se biturent aux pommes fermentées et autres orangs-outans, éléphants et autres perroquets qui s'arsouillent aux fruits trop mûrs, des déviances des manchots qui n'hésitent pas à recourir au viol et à la nécrophilie pour se reproduire : on en apprend de belles sur les mœurs dépravées de la faune terrestre.

Lucy Cooke remet également les pendules à l'heure en réhabilitant des espèces maudites : hyènes, vautours et autres hippopotames remontent ainsi de quelques échelons dans notre estime.

Loin d'être rébarbative, cette étude pointue sur tout un monde qui s'encanaille gaiement se lit comme un roman. Sous la plume désopilante de l'auteur s'anime un bestiaire étrange qui pose encore de sacrées colles aux scientifiques les plus chevronnés. Et cela nous renseigne aussi sur nos propres comportements :"Le malaise que provoque chez nous la vérité sur ces animaux en dit long sur nos espoirs comme sur nos peurs [...] Mais dépeindre le règne animal avec notre pinceau éthique artificiel, c'est nous priver de la diversité stupéfiante de la vie dans toute sa splendeur, avec ses buveurs de sang, ses dévoreurs de frères et sœurs et ses baiseurs de cadavres".

C'est hilarant, goguenard et joyeux. On ne s'ennuie pas une seconde.

Lucy Cooke : L'énigme de l'anguille et autres bizarreries animales (Albin Michel, 496 p, 22,90 €)

Un doux naufrage


Arthur, le grand-père, et Louis, son petit-fils. L'un au bout du chemin, l'autre au commencement de sa vie. L'un qui voit sa mémoire s'effilocher et l'autre avide d'apprendre. Ils vont mutuellement s'entraider à cheminer sur la route qui est la leur : Arthur va donner à Louis le goût de la pêche, du plongeon dans les vagues glacées, de la glace au chocolat, des papillons... Et au détour du chemin, lui prodiguer de très utiles conseils : "Ne fais jamais rien pour faire plaisir à quelqu'un. N'attends jamais l'autorisation d'être qui tu es. [...] Le plus important, c'est que tu sois épanoui, heureux, et que tu te sentes à ta place, c'est tout". Louis, fine mouche qui a vite compris que son papy commençait à souffrir d'absences, va inventer de multiples stratagèmes pour retarder les effets inéluctables de la maladie et subtilement faire resurgir les souvenirs d'Arthur, notamment sur son métier d'acteur. Pour faire travailler la mémoire de son grand-père, mais également se constituer un socle d'histoires qui l'aidera à se construire tout au long de sa vie.

Dans un récit poignant, à fleur de larmes et de rires, à fleur de vie, tout de tendresse, Aurélie Valognes construit un beau récit de transmission d'une précieuse expérience de l'ancienne génération et de solidarité affectueuse de la nouvelle, bien plus sensible et délicate qu'on ne le croit. L'amour inconditionnel du petit-fils va illuminer les dernières années du grand-père avant qu'il ne s'enfonce dans la nuit.

Aurélie Valognes : Le tourbillon de la vie (Fayard, 288 p, 18,90 €)

Satanée question...

Dieu ! En toute simplicité. Fallait-il de l'aplomb pour circonscrire un tel sujet. De l'aube de l'humanité à nos jours, les auteurs relèvent un sacré défi en passant en revue les tribulations des notions de Dieu et des valeurs y afférent, à travers les âges et dans toutes les cultures (ou presque) : sacré, mystique, spiritualité, immortalité, transcendance et immanence.

Pour ce qui est de la prétention de détenir la seule vérité, les trois monothéismes en prennent pour leur grade. Le polythéisme aussi. D'où qu'elle vienne, aucune religion n'en ressort indemne. Et pour cause, puisqu'elles sont toutes une convenance sociale destinée à homogénéiser le groupe, apportant une collusion politique, autre idéologie qui va contaminer et pervertir la pureté de l'acte divin.

A travers leur fonctionnement, toutes les pratiques sacrées nous en apprennent beaucoup sur le processus de la psyché de l'homo sapiens, quelle que soit son empreinte culturelle. Dis-moi pour qui et comment tu t'élèves et je te dirai qui tu es.

Une chose est sûre : aucun groupe humain n'est exempt du sentiment que quelque chose d'immense le dépasse. Et tous ont tenté d'apporter une réponse à ce mystère. Les athées les plus radicaux n'y échappent pas.

Une analyse historique, philosophique, culturelle et sociologique passionnante.

Frédéric Lenoir, Marie Drucker : Dieu (Éditions Retrouvées, 352 p, 14,50 €)

Une femme épatante

Tout le monde connaît l'aristo rigolote en rupture de ban qui fait rire de la situation financière calamiteuse de sa famille, l'artiste originale pleine de joie de vivre, qui s'amuse à casser les codes de sa classe sociale et joue avec son image de sang-bleu, la bonne vivante sensuelle, généreuse, gourmande et gourmet, qui parle avec délices de recettes de cuisine et des bons petits plats dont elle se régale : "La gourmandise, chez les Turckheim, c'est culturel".

Mais beaucoup ignore (et c'est dommage) la femme intelligente, curieuse de tout, bienveillante, sensible et engagée, qui se démène à travers le continent asiatique pour sauver les petites filles de la prostitution et leur donner un cadre où elles apprendront un métier qui les sortira de la rue et de la misère; la touche-à-tout au goût sûr, accro au bricolage et à la couture, qui s'interroge avec sagacité sur les dérives mortifères de notre société qui abandonne une jeunesse qui se perd dans de mortels paradis artificiels : "Trop de pression, de stress, de solitude, de compétition, de matérialisme".

Se dessine également le portrait d'une femme énergique qui ne baisse pas les bras malgré son lot de chagrins et de drames, à la vie professionnelle multiple, hôtesse d'une maison d'hôtes dans les Alpilles, qui parle avec tendresse de son amoureux et sans complaisance des combats féministes, dénonce sans haine mais fermement la violence des hommes, sans occulter la part de responsabilité des femmes dans ce genre de comportement, tant dans la sphère professionnelle que privée : "Nous avons été trop longtemps complices [...]; Nos armes sont trop souvent la séduction, comme si pour réussir il fallait toujours en passer par le désir des hommes". Et d'asséner : "Je ne veux pas qu'on me choisisse parce que je suis un quota mais parce que j'ai du talent".

De A à Z, un dictionnaire où l'élégance le dispute à la dignité, le raffinement au savoir-vivre, la subtilité au tact.

Une belle personne Madame de Turckheim !

Charlotte de Turckheim : Le dictionnaire de ma vie (Kero, 216 p, 17 €)

Bouger, enfin ?

Les beaux jours arrivent : inutile de rêver franchir une frontière (d'ailleurs elles se ferment toutes les unes après les autres), alors que l'on se trouve assignés à résidence. La solution pour s'évader loin du béton des villes ? Les livres, comme celui de Feterman et Giraud, qui recense les merveilles apparaissant tout le long des chemins de France. La diversité, la beauté et la richesse des paysages hexagonaux ont vite fait de nous pousser sur les sentiers de notre belle France.

Ce livre-guide est d'autant plus agréable à consulter qu'il n'abreuve pas le lecteur de longues explications fastidieuses mais l'accroche par de belles photos, légendées de textes clairs et passionnants.

Il nous pousse au bout des mains un bâton de randonneur pressé d'aller voir sur place si l'on y est.

Georges Feterman, Marc Giraud, Bernard Deman (photographies) : Paysages de France en bord de chemin (Delachaux et Niestlé, 256 p, 24,90 €)


Préparer notre prochaine levée d'écrou. Alourdir son bilan carbone en prenant l'avion est très mal vu. C'est LE sujet sensible du moment et les fatwas ont vite fait de pleuvoir sur les inconscients qui prétendraient traiter par le mépris ce problème crucial. Cela dit, on peut parfaitement sillonner la planète dans le respect des normes sans devenir un ayatollah de l'écologie. A pied, en train, en bateau, à cheval, à bicyclette, en voiture, l'imagination caracole, les rencontres improbables se multiplient, les paysages déploient lentement leur beauté et offrent aux voyageurs slow life le bonheur de découvrir un monde nouveau dans un enchantement permanent.

Un ouvrage truffé de détails précieux qui nous fait cheminer sur des chemins de traverses riches en émotions et en surprises et propose des échappées belles à un rythme de croisière que l'on avait oublié.

Audrey Baylac, Cindy Chapelle : Voyager sans avion (éditions Plume de carotte, 136 p, 21 €)

Co-coach C.

Séduisante, au départ, cette idée d'élaborer tout un argumentaire de développement personnel en se basant sur la vie d'une personnalité qui a marqué son époque. Et pourtant...

Un sacré tempérament, Mademoiselle Chanel ! Qui a un sérieux compte à régler avec son enfance. Partie de rien, elle décide qu'elle intègrera cette haute société dont elle est exclue. Et elle n'est pas regardante, c'est le moins que l'on puisse dire, pour y arriver et n'hésite pas à anéantir sans état d'âme ceux qui ont l'audace de se poser en travers de son chemin : elle dénonça sans vergogne les frères Wertheimer - juifs - aux autorités nazies pour se réapproprier les droits que ces derniers possédaient dans sa société. Fieffée salope ! Sa collaboration aux envahisseurs ne s'arrêtera pas là : elle fut la maîtresse d'un officier allemand, le baron Von Dincklage, et Hal Vaughan, un auteur américain, va jusqu'à certifier qu'en tant que membre de l'Abwehr, elle espionna pour le IIIe Reich. Et patriote avec ça !

Arriviste forcenée, elle choisit ses amants en fonction de leur rang et de leur fortune et les utilise sans remords. Exception faite pour Boy Capel, le seul qu'elle aima profondément, mais qui lui résista, collectionnant les maîtresses et refusant de quitter sa femme pour elle.

Côté création, elle plagia allègrement les maillots à rayures des marins pour en faire les pièces phares de ses créations et adopta le costume masculin pour les femmes. On peut lui reconnaître d'avoir voulu libérer le corps des femmes en créant des vêtements simples et faciles à porter.

Menteuse, radine, exploitant sans vergogne des employés qu'elle voulait à sa botte, monstrueusement égocentrique, dénuée de tout sentiment d'empathie, d'entraide ou de solidarité, elle finit sa longue existence en vieille fille aigrie confite dans sa solitude : difficile alors de désirer s'identifier à un personnage aussi peu reluisant et de vouloir s'en faire un modèle.

Il était pourtant simple de donner en exemples des femmes autrement plus classieuses et moralement plus élégantes : Olympe de Gouges, Simone Veil, Joséphine Baker, Rosa Parks, Audrey Hepburn, Rosa Luxemburg, Grace Kelly, Michèle Obama, Elisabeth Badinter, Colette, George Sand, Angela Davis, Marie Curie... Liste non exhaustive.

Aurélie Godefroy : Agir et penser comme Coco Chanel (éditions de l'Opportun, 256 p, 12,90 €)

Apprendre à se renouveler

Chômage : cancer social, cancer personnel. Désespérance de l'individu rongé par la vacuité et l'inutilité de son existence, dépossédé de lui-même, devant arpenter un long chemin de croix dans les dédales du Pôle emploi, aussi sinistres que les couloirs des services de cancérologie. Chômeurs : personnes passées sous les écrans radars d'un système absurde qui les parquent dans un lazaret social, manière de cacher aux éternels exploités taillables et corvéables à merci, qu'ils ne sont tolérés que tant qu'ils sont utiles.

Dija Ben, de son vrai nom Khadija Ben-Abdelhilalilakbir, patronyme rétréci comme sa nouvelle vie, rédactrice mise au rebut (rentabilité oblige) tourne en rond dans cet épisode d'une vacance forcée à durée indéterminée. Son ex-employeur, qui comme tous ceux de son espèce n'en est pas à une abjection près, lui propose de se mettre à son compte et la charge de faire le compte-rendu d'une expérience qu'il a mise lui-même sur pied pour le seul profit de sa fatuité et de sa boîte : la réinsertion de quelques laissés-pour-compte, irrécupérables pour la société laminoir d'êtres humains, confite dans la rentabilité toute puissante, dans un stage d'apprentissage de la cuisine.

Il y a d'abord Achour, le Chef, sage à sa manière, qui impose les règles d'un vivre ensemble plein d'humanité, les Gens de la Cuisine : Véronique, une infirmière sur la touche pour cause de burn-out; Jean De La Belle Tour, maladivement timide que l'on n'entend pas lorsque, par hasard, il se met à parler; Johnny-Bryan, difficile à cerner tant il est secret; et Gérald, un repris de justice violent et qui refuse de se plier à des tâches "de gonzesse".

Et Dija Ben : Marocaine de naissance, Française de cœur et d'âme, que les Hexagonaux "de souche" renvoient régulièrement à la lisière de ses origines. "Je ne veux être ni origine, ni peau, ni sexe. Juste être moi-même. Je suis libre d'être de partout. Ni racine étouffée, ni aile brisée. Non, ni racine ni aile, un être de mots et de sang dont le propre est de circuler et de se renouveler".

L'action fédératrice de la conception et de l'élaboration d'un repas, va réussir à monter une merveilleuse mayonnaise homogène avec ces formidables ingrédients hétérogènes. Et prouve, s'il en était besoin, que cette action commune développe solidarité et entraide.

Une belle histoire, touchante, drôle et tendre, d'un humanisme chaleureux, que la verve corrosive de l'auteur, persillée d'esprit et de malicieuse ironie, que le lecteur déguste en gourmet.

Leïla Bahsaïn : La théorie des aubergines (Albin Michel, 256 p, 16,90 €)

Félin pour l'autre

Parallèlement à la parade des Chats de Geluck s'affichant fièrement sur les Champs-Élysées, et qui doit perdurer jusqu'au 9 juin, Casterman publie un catalogue d'exposition tout à fait original, présentant le parcours de cet artiste protéiforme dans sa dimension de peintre, de bédéiste et de sculpteur : "Lorsque je me passionne pour quelque chose, je me laisse aspirer totalement".

Autour des vingt œuvres exposées, assorties de leur commentaire, l'ouvrage s'enrichit d'une réflexion insolite sur l'art. Tout en soulignant l'ironie et le comique des représentations de l'animal fétiche de ce talentueux artiste belge, il révèle le colossal travail de groupe qu'il a fallu effectuer pour arriver à présenter, sur la plus célèbre avenue du monde, l'emblématique félin dans toute sa majesté insolente, sa malicieuse ironie, son humour décalé, sa moquerie bon enfant et sa gaîté dans la dérision.

Un album magistral, de haute qualité, richement illustré. Une merveille.

Philippe Geluck : Le chat déambule (Casterman, 160 p, 25 €)



Breizh atao! Le Breton ? Un sacré bonhomme, chaleureux, généreux, accueillant spontanément "l'étranger", pratiquant le partage et l'entraide, aimant rire (se moquer ?), à la fois convivial et ombrageux (la Celtie, c'est sacré), fier de sa langue et de sa culture, de ses galettes et de ses bagads.

Dans un livre qui fait avec humour le tour de la question dans toute son ampleur, les auteurs s'en donnent à cœur joie, à coups de dessins drolatiques et d'observations désopilantes, pour prévenir le touriste, toujours plein de bonne volonté, qu'il avance parfois en terrain miné et qu'il vaut mieux savoir ce qui se dit (ou pas) et ce qui se fait (ou pas).

Fabien Delettres, Alteau : Tout est bon dans le breton! (Casa éditions, 96 p, 14,95 €)



Wedding burn-out. Ce qui devrait être le plus beau jour de notre vie a tendance à prendre les allures d'un Koh-Lanta survolté. On l'a tellement désiré et attendu, on le voudrait tellement parfait, que l'on se met sur les épaules une pression d'enfer qui nous fait vite voguer de crises de nerfs en dépression. Rien, ni personne ne vient nous soulager, bien au contraire. Avec la meilleure volonté du monde (mais l'enfer est pavé de bonnes intentions), tous se mêlent de donner des avis (contradictoires) sur la robe, la tenue des demoiselles d'honneur, le plan de table, le repas, la liste des invités... Au secours ! A vous donner des envies de célébrer l'événement en douce, à l'autre bout du monde. Zen !

Camille Burger, Nathalie Bernard : La mariée en colère (Jungle, 64 p, 12,90 €)

Le 8e art à l'honneur

La photographie est un art majeur qui à la fois restitue la réalité, mais aussi la transcende. Témoin privilégié des soubresauts de la planète, elle se présente comme une large fenêtre sur le monde, dans sa beauté et sa laideur, sa tristesse et sa gaîté, sa richesse et sa pauvreté. Elle fixe pour l'éternité les instants éphémères d'une vie changeante. Grâce à elle, le passé devient éternité, fixant à tout jamais les célébrités comme les anonymes, le présent comme les époques disparues, nourrissant et enrichissant notre mémoire d'un héritage qui constitue le terreau d'une culture universelle, nous offrant le précieux cadeau d'une pérennité ineffaçable, récente dans l'histoire de l'humain.

Art de lumière et de cadrage, de spontanéité et de patience, médium exceptionnel qui fait entrevoir la nature plurielle des êtres et des choses, jouant entre rigueur et illusion, elle affine et renouvelle notre regard, nous racontant une histoire à laquelle adhèrent nos sens. Passant du sépia de ses débuts à la couleur d'aujourd'hui, après un long passage toujours d'actualité dans le noir et blanc, elle a su s'adapter à tous les progrès techniques, renouvelant sans cesse sa créativité et par là-même notre ouverture au différent et à l'étrange.

Pour amateurs éclairés et tous les amoureux ce la photo, ce très beau livre de Ian Jeffrey recense tous ceux qui, de William Henry Fox Talbot, Roger Fenton et Julia Margaret Cameron à Daido Moriyama, Cindy Sherman, en passant par Henri Cartier-Bresson, Brassaï, Erich Salomon et beaucoup d'autres. Chaque photographe a droit à une petite notice biographique, quelques exemples de son œuvre et une explication des clichés choisis.

Instructif et passionnant !

Ian Jeffrey, Max Kozloff : Une histoire de la photographie pour tous (Hazan, 380 p, 35 €)

L'anéantissement, c'est maintenant

Mai 2031. Coccinelles et ours blancs : disparus. Ne restent à l'état sauvage que quelques tigres, éléphants, gorilles et girafes. Quand Déesse (oui, Dieu a disparu dans les oubliettes féministes) s'aperçoit du carnage, elle pique une sainte colère et somme Noé de faire cesser le carnage sous peine de pourrir en enfer pour l'éternité.Sur Terre, Martin, brillant scientifique nobélisé, fait tout ce qu'il peut pour perpétuer dans son parc géologique les derniers spécimens d'espèces en danger. Son ultime recours : organiser une conférence mondiale afin d'alerter tout ce que la planète compte de chefs d’État, décideurs et lobbyistes sur les ravages de l'industrialisation à outrance et d'une surpopulation qui s'emballe. Il espère ainsi réveiller les consciences et les amener à signer un traité de protection de la nature, qu'ils s'engageraient à respecter. Mais comment faire entendre raison à ces (ir)responsables ? Tout à la préservation de leurs privilèges, ces derniers pensent... qu'il est urgent de ne rien faire, fidèles en cela à l'injonction d'Henri Queuille : "la politique, ce n'est pas de résoudre les problèmes, c'est de faire taire ceux qui les posent." Le sort de la planète ne pèse rien en regard des richesses qu'ils accumulent, des honneurs dont ils jouissent et du pouvoir qu'ils exercent.

La solution imaginée par Noé du haut des cieux ? Envoyer sur cette fichue planète quelques animaux dotés d'une apparence humaine qui sauront mieux faire triompher leur cause. Ce serait une idée intéressante s''ils ne conservaient les réactions et comportements propres à leur espèce... ce qui les conduit invariablement à de savoureuses situations.

D'un style alerte tout de dérision, d'ironique nonchalance et de drôlerie, l'auteur nous livre une fable glaçante sur la sixième extinction de masse perpétrée par l'homme, égoïste inconscient qui, par son inconséquence, se saborde allègrement.

Une petite blague : Pourquoi Dieu n'a-t-il pas créé de prédateur pour l'homme ? Parce qu'Il l'a fait assez stupide pour s'éliminer tout seul !

Sophie Hénaff : Voix d'extinction (Albin Michel, 368 p, 19,90 €)

Ils se marièrent...

Ce qui se passe au début de l'histoire sert traditionnellement de conclusion : Fleur, divorcée de Charlie avec lequel elle a eu son fils Eric, épouse Merlin, veuf et père d'une adorable ado Coline. Ces deux-là s'aiment et décident de convoler sur l'île de Groix. Pourquoi ce choix ? Parce qu'ils ont beaucoup rêvé sur le livre de Prune, qui n'apprécie rien tant que son antre du bord de Seine et MP son cher westie.En hommage à l'auteur, les amoureux décident donc de s'unir à Groix et d'y inviter famille et amis pour célébrer leur bonheur tout neuf. Et bien sûr Prune, leur marraine putative, qui a quitté l'île il y a dix-huit ans et ne veut en aucun y retourner.

Dans ce lieu clos où une tempête les contraint à résidence, les histoires, petits secrets et grands drames vont éclater au grand jour et remettre les protagonistes sur d'autres chemins que ceux sur lesquels il s'étaient fourvoyés.

Avec ce "livre qui fait du bien" et que l'on dévore du début à la fin, Lorraine Fouchet fait voyager son lecteur dans l'ambiance joyeuse et légère, mais aussi coups de griffes et coups de gueule, d'une saga familiale que l'on quitte à regret. "Écrire, c'est aussi une façon de soigner les gens, de panser leurs plaies". Être un auteur populaire et avoir du talent n'a jamais été incompatible.

Lorraine Fouchet : Face à la mer immense (Éditions Héloïse d'Ormesson, 320 p, 20 €)

Message personnel pour l'auteur : merci à vous, Lorraine, de m'avoir précisé les coordonnées GPS de l'île de Groix. J'y ai vu comme un clin d'œil du destin et je me promets de m'y rendre un jour. Parce qu'on y rencontre des Greks fort sympathiques. Cela m'en rappelle d'autres, égéens ceux-là, dont le pays a enchanté ma jeunesse. J'espère que l'adage ne ment pas et qu'à Groix je verrai ma joie.

L'autre part de nous-mêmes


Hélène et Diane : deux amies aussi proches que dissemblables. Toutes deux seules. Leur point commun ? Les hommes, toujours de passage.

Tandis qu'Hélène oublie dans d'autres bras la mort de son mari assassiné dix ans plus tôt dans leur belle maison, Diane comble sa solitude par les personnages de ses romans. Et comme elle ne veut pas affronter l'éternité toute seule, elle achète au cimetière proche de chez  elle une concession pour deux.

Mais, qui, parmi tous les hommes qui ont traversé sa vie, veut-elle ou peut-elle choisir pour cette colocation d'un genre un peu particulier ? Commence alors une introspection pour comprendre la raison de leurs multiples désertions. Certains ont quitté ce monde avant elle, elle n'a pas su (ou voulu ?) garder les autres : "Tu attires comme un aimant les fantasques, les extravagants et les délirants de ton espèce. Rechercher un compagnon pour ta tombe alors que ton lit est vide relève de la folie" , lui dit son amie.

Par l'écriture, Diane sature son quotidien de personnages fictifs, les seuls à rester durablement dans sa vie, bien plus présents que les fantômes de chair et de sang qui traversent sa réalité. Pour fuir une déréliction crépusculaire qui la plonge dans les eaux glauques du souvenir ?

Ce roman atypique dilue le lecteur dans le gris glaçant des aubes hivernales. Intéressant.

Vénus Khoury-Ghata : Ce qui reste des hommes (Actes Sud, 128 pages , 13,80 €)

Polars de vacances

Des dîners très privés. L'incorruptible inspecteur Chen Cao est sur le banc de touche. Son intégrité a blessé l'honneur chatouilleux de certaines huiles du Parti. Le voilà donc en "congé de convalescence" (la version chinoise du placard), pour avoir fait correctement son travail en révélant les affaires douteuses menées par certains princes rouges et la corruption endémique qui gangrène les cadres dirigeants. Ce congé forcé le rend disponible pour enquêter dans l'ombre sur la curieuse disparition de Min, très jolie femme qui organisait chaque semaine des dîners chics et gastronomiques auxquels étaient conviés des hôtes riches et puissants. Elle est accusée d'avoir assassiné son aide cuisinière. Qui donc se cache derrière sa secrète mise à l'écart ? La Sécurité intérieure, alertée par de possibles secrets confiés par ses invités sur des personnages haut placés, et qui voudrait la réduire au silence sans faire de vagues ? Un amoureux froissé de son indifférence à l'égard de ses sentiments ? Les cadavres s'amoncèlent autour de Chen qui aura beaucoup de mal à démêler le vrai du faux. Avec l'aide de son assistante Jin et en s'appuyant sur les célèbres enquêtes de Ti, juge de la dynastie Tang, et, qu'il parviendra à éviter les chausse-trappes semés sur sa route.

L'auteur nous offre là un scan sans concession de l'esprit cauteleux des serviteurs du pouvoir rongé par la corruption, de l'hypocrisie de son fonctionnement qui en découle et des affrontements de factions rivales qui le gangrènent.

Qiu Xiaolong : Un dîner chez Min (Liana Levi, 320 p, 18 €)

Destins tordus. C'était plié, ça ne pouvait pas rater : enlever le frère gogol, jumeau d'un très puissant patron du CAC 40, le faire passer pour ce dernier à la très riche banque suisse où l'industriel possède de multiples comptes, en ponctionner quelques millions et replacer tranquillement le sosie dans l'établissement "médical" de luxe où il se fait oublier de sa famille. Ça ne pouvait vraiment pas rater... sauf pour les trois branquignols poissards qui ont imaginé ce coup fumant. Rien ne se passe comme prévu. La machine va se gripper et tout part en vrille. Le trio de bras cassés se fait rapidement déborder par des événements rocambolesques qui se mettent en travers de sa route, car d'autres escrocs attirés par l'appât du gain viennent se greffer sur cette juteuse affaire.

Une odyssée louftingue menée à un rythme d'enfer. C'est drôle et pêchu. Et parfaitement immoral.

Colin Thibert : Mon frère, ce zéro (Éditions Héloïse d'Ormesson, 240 p, 18 €)


Le talisman des Bonaparte. 1799 : le jeune général Bonaparte cache dans le lazaret des pestiférés de Jaffa un objet qui doit protéger à tout jamais sa famille. 2012 : Pénélope, enfin promue conservatrice au département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre, va pouvoir satisfaire sa passion des hiéroglyphes. Mais notre héroïne ne peut se pointer nulle part sans déclencher vols, meurtres et disparitions : cette fois, c'est une bague attribuée à Néfertiti qui a été dérobée. Avec curiosité, patience et détermination, elle part enquêter en Égypte, toujours accompagnée de son acolyte et (ex ?) fiancé Wandrille, pigiste au long cours. Entremêlant passé et présent, histoire et fiction, cette nouvelle aventure du célèbre et inénarrable couple Pénélope-Wandrille fait voyager le lecteur dans l'espace et dans le temps.

Le berceau des pharaons n'aura jamais fini de livrer tous ses secrets et passionnera toujours les amateurs d'histoire et de mystères. Dépaysant.

Adrien Goetz : Intrigue en Egypte (Grasset, 304 p, 19,50 €)

L'école : un Janus à deux faces

Gustave est un doux rêveur qui s'intéresse à beaucoup de choses, notamment les animaux et l'histoire. Entré en CP, il a du mal à fixer son attention sur ce que raconte le maître et ne comprend pas toujours ce qu'on lui demande. Très maladroit (il fait souvent tomber ses affaires), il est le champion des notes calamiteuses, surtout en dictée. Il se fait vite une réputation de cancre et de fainéant, alors qu'il souffre juste de dysorthographie, ce que personne n'a détecté. Et la comparaison avec sa brillante sœur aînée, parfaitement égoïste et sans cœur, ne joue pas en sa faveur. Pourtant, Gustave s'accroche et travaille d'arrache-pied, aidé par sa maman qui croit en lui et consacre chaque jour un temps infini pour le soutenir dans ses devoirs.

Le problème de Gustave est qu'il est sensible, gentil, généreux, altruiste et... très intelligent. Mais d'une intelligence qui n'entre pas dans le moule très étroit du système scolaire. Son esprit et sa curiosité ne correspondent guère au système scolaire qui broie et rejette les élèves qui ne correspondent pas au modèle mis en place. La norme, toujours la norme. A l'orientation de fin de 3e, c'est décidé, il bifurquera en apprentissage. Autant dire, le rebut.

Mais rien n'est écrit d'avance et deux professeures plus futées que les autres, qui ont détecté le formidable potentiel de Gustave, vont se battre pour que l'adolescent puisse retrouver confiance en lui et accoucher du meilleur de lui-même. Une illustration de la fameuse maïeutique de Socrate.

Ce livre, non dénué de poésie, est à la fois un réquisitoire contre les (rares) enseignants incompétents, véritables jivaros coupeurs de têtes aggravant le décrochage scolaire, qui démoralisent et détruisent de jeunes intelligences par leurs commentaires dévastateurs, et une apologie des (plus nombreux) hussards de la République pour qui aider un enfant à détecter ce qu'il a de meilleur et l'aider à devenir un adulte épanoui est la véritable mission de leur métier.

"Parfois, il suffit d'une rencontre pour qu'une vie bascule".

Aurélie Valognes : Né sous une bonne étoile (Mazarine, 342 p, 18,90 €)

Mort et vie : la dynamique qui enclenche toute existence

La vie comme contrepoint à la mort, et réciproquement. La réflexion, de Delphine Horvilleur sur la mort et nos défunts, débouche sur un questionnement à entrées (et sorties) multiples, dans la plus pure tradition juive, pour s'ouvrir à l'universel. Une analyse nourrie d'exemples personnels, d'histoires et de sagesse talmudiques qu'elle met en perspective pour apporter quelques réponses possibles à l'indicible. "Le propre de l'humanité est de croire qu'elle peut garder la mort à distance, créer des barrages et des récits, manigancer pour la tenir éloignée, ou se persuader que des rites ou des mots lui confèrent ce pouvoir".

La rabbine la plus célèbre de France saisit l'occasion de régaler son lecteur sur les principes, traditions et coutumes d'un judaïsme ignoré de beaucoup, comme l'attribution d'un autre prénom donné à une personne malade pour tromper l'ange de la mort Azraël ou ces petits cailloux posés sur les pierres tombales. Et indique au passage tout ce que la langue française doit à l'hébreu.

Mais elle offre bien plus que cela : en puisant dans ses rencontres avec des hommes et des femmes au destin parfois tragique mais qui par un formidable acharnement et un intangible instinct de survie ont, comme Simone Veil et Marceline Loridan, donné ses lettres de noblesse à une existence vouée à l'extermination. En leur donnant la parole, elle montre que choisir la vie est une transmission sacrée.

Pourquoi vivre si tout doit définitivement s'interrompre ? Parce que la vie recèle des mystères qui ne peuvent être éclaircis que par sa finitude. Parce que c'est quand vie et mort "se tiennent la main que l'histoire peut continuer". Chaque être qui disparaît laisse en héritage un terrain qu'il appartient à ceux qui les suivent de faire fructifier. "La grandeur de ton existence et de ton enseignement reste à être révélée, à travers ceux qui viendront après toi."

In fine, une réflexion profonde et intelligente sur l'humain dans son intime et dans sa gloire. Et un formidable hymne à la vie.

Delphine Horvilleur : Vivre avec nos morts (Grasset, 234 p, 19,50 €)


Jésus et Judas, à jamais indissociables. Traître, un nouveau titre de noblesse ? Se basant sur quelques exemples à travers l'Histoire (De Gaulle, Churchill, Sadate, Rabin...), c'est l'argument que développe Delphine Horvilleur dans sa préface au dernier livre d'Amos Oz. "Ceux qui nous accusent de traîtrise ne tolèreront jamais [...] la polyphonie des mondes et les incertitudes qui les sauvent."

A l'instar de son oncle, Amos Oz ne voit en Jésus "qu'un être de chair, un rabbin juif non conformiste et rebelle". Loin donc du fils de Dieu, que Judas n'a pas dénoncé pour trente deniers. Infiltré parmi les apôtres, il aurait été missionné par les autorités religieuses en place : il n'a donc jamais trahi son propre camp. Difficile de démêler le vrai du faux tant l'Histoire s'écrit aussi à coups de légendes.


Amos Oz : Jésus et Judas (Grasset, 96 p, 8 €)

Le pouvoir de l'imagination

Même désagréable, le confinement présente des côtés positifs : notamment un recentrage sur soi laissant la porte ouverte au rêve et à la créativité, qui invitent, dans leur sillage, originalité, humour et fantaisie. Toutes qualités mises en œuvre dans le land art.

Maïté Milliéroux et Marc Pouyet transcendent avec grâce tout ce que la mer rejette dans ses incessants allers-retours avec la terre : bois flottés, coquillages, algues ou galets, et composent sur la plage des œuvres d'autant plus belles et précieuses qu'elles sont éphémères. Seule la photographie parvient à pérenniser leur fugacité programmée.

Mandalas propres à la méditation, offrandes au sacré, plongée dans un monde onirique, leurs réalisations ouvertes sur le large rappellent les formes généreuses de l'art primitif aux lignes pures et puissantes qui élèvent l'âme. Et offrent en prime une parenthèse de calme et de sérénité.

Maïté Milliéroux, Marc Pouyet : Inspirations mer. Land art (Plumes de carotte, 390 p, 16 €)

E la nave (ne) va (plus du tout)


Dans cet éphéméride 2020, Michel Onfray, critique infatigable de nos lâchetés et travers comportementaux, pointe et dénonce tout haut ce qu'une belle majorité de citoyens pensent de moins en moins bas. Et le bilan s'avère bien plus grave que le réchauffement climatique, et porteur de destruction bien plus imminente et inquiétante que la fonte des glaces. Le Titanic prend l'eau de toutes parts et, par inconséquence irresponsable, nous regardons ailleurs : quel qu'en soit le domaine, le bon sens est cloué au pilori, les lanceurs d'alertes sont bâillonnés, stigmatisés, ostracisés, menacés de mort... et exécutés.

Épigone monstrueux de Mai 68 - où il était interdit d'interdire, où la jouissance sans entrave autorisait les pires agissements, où l'on était sommé, au mépris de toute responsabilité, de prendre ses désirs pour la réalité, où l'on bafouait la démocratie et la liberté en scandant "élections, piège à cons" -, notre société à la dérive s'est engouffrée dans une spirale mortifère de destruction totale.

En nous entraînant dans ce voyage en Absurdie, Michel Onfray s'élève vent debout contre la sinistre pantalonnade de nouveaux Pères Ubu : défoulement de haine sur fond de racisme anti-blanc, ostracisme féroce à l'égard des mâles et des hétéros, violence dictatoriale d'une pensée unique qui envahit les réseaux sociaux et les instances universitaires, mise à mort de tous ceux qui n'adhèrent pas à la doxa des intellocrates lanceurs de fatwas qui squattent les médias et qui se permettent, Inquisition moderne, d'imposer anathèmes, exclusions et excommunications. Sans oublier l'incurie des responsables au pouvoir qui assistent impuissants et/ou indifférents à ces dérives menaçantes. Vociférations, rancœurs, déviances, lâcheté, outrances, exécration, tels sont les nouveaux modes d'échanges et de communication.

L'auteur nous gratifie d'un beau florilège de bêtise crasse, scrupuleusement et quotidiennement tenu tout au long de l'année, où l'imbécillité le dispute à la haine, où les frustrations victimaires toutes catégories exigent des têtes, aidées en cela par une cécité intellectuelle hallucinante et la totale incurie des décisionnaires chargés de faire appliquer la loi. Pour préserver la paix civile ? Pas si sûr. Michel Onfray estime que cela pourrait même déboucher sur une guerre civile. "Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre", avait fort justement prédit Winston Churchill, qui remporta l'adhésion des Anglais par cette phrase en appelant à leur responsabilité : "Je n'ai rien d'autre à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur". Exemple, s'il en était besoin, que lorsqu'on parle au peuple le langage de la vérité et que l'on fait appel à ce qui existe de plus noble en lui, on obtient toujours son assentiment.

Puisse cette nef des fous qui vogue de Charybde en Scylla ne pas entraîner tout le pays dans son inéluctable naufrage.

Michel Onfray : La nef des fous (Bouquins, 240 p, 19 €)

Le bel âge, c'est maintenant

Trop vieille à 60 ans ? Il y en a qui veulent se prendre une tarte ? A leur décharge, il faut reconnaître que les meilleures contemptrices de leur âge sont les séniores elles-mêmes : pépins de santé, tirage de peaux, injections de produits toxiques à long terme ou dont les effets ne durent pas plus de six mois leur faisant au passage des joues de hamsters obèses ou des lèvres de canard, lamentations sur leur perte de libido et leur pouvoir de séduction, étiolement d'une carrière professionnelle où on leur fait bien comprendre qu'elles deviennent inutiles... La liste est longue pour ce cortège de pleureuses qui accusent le temps qui passe, alors que ce sont elles qui, volontairement, ne veulent considérer que les inconvénients minimes (mais oui !) de leur nouvel état et rétrécissent leur vie comme une peau de chagrin.

Heureusement, l'énergique Joëlle Goron, dynamique grande gueule qui a fait les beaux jours de Frou-frou et de Cosmopolitan au temps où une joyeuse bande de gaies luronnes y sévissait, vient fort à propos donner un formidable coup de pied dans le joli valseur de ces dames, plus promptes à se répandre en jérémiades sur les méfaits de l'âge qu'à voir le côté positif des choses. Car il en est beaucoup que même les jeunes leur envient (si ! si !). Dans cette dernière ligne droite close inévitablement par le mot "fin", de surprenantes pochettes-surprises attendent ces belles plantes : liberté de dire ce qu'elles pensent sans crainte du qu'en-dira-t-on, d'agir comme bon leur semble sans rendre de comptes, se chouchouter après toute une existence à prendre soin des autres, rêver et réaliser de multiples projets en jachère, même les plus fous, fourbir de nouvelles armes pour attirer un beau mâle (même beaucoup plus jeune) dans ses filets... Liste non exhaustive.

N'est-ce pas la Princesse Palatine qui rabroua un jour un grossier courtisan qui osait lui demander si, avec l'âge, la libido féminine cessait de fonctionner ? Elle le toisa avec mépris avant de lui asséner : "Mais enfin, jeune homme, comment voulez-vous que je le sache ? Je n'ai que 80 ans! " Un exemple à suivre, comme celui de Ninon de Lenclos qui, jusque tard dans sa vie, pouvait se targuer d'épuiser de robustes jeunes amants. Et plus près de nous, ces pimpantes sexygénaires qui de Line Renaud à Anny Duperey, de Charlotte de Turkheim à Macha Méril, de Catherine Deneuve à Meryl Streep, de Fanny Ardant à Judi Dench nous prouvent que beauté et joie de vivre se décident in petto et non dans les magazines féminins frelatés.

Joëlle Goron : Trop jeune pour être vieille. Petit manuel de savoir rire (et profiter) de son âge (Denoël, 152 p, 15 €)

État des lieux

En septembre 2019, Pierre Ducrozet s'embarque pour un long périple à travers l'Asie, dont il tirera des chroniques qu'il enverra périodiquement à Libération. Qu'on ne s'attende pas à un carnet de voyage pouvant sortir le lecteur de sa morosité quotidienne, en rêvant aux rivages lointains qu'il ne connaîtra peut-être jamais que par procuration. Il le confesse lui-même : "Ceci n'est pas le voyage, pas un récit de voyage, pas la fiction, pas la vérité (mais presque). Ce sont quelques feuilles arrachées aux lieux, des cartes postales 2.0".

Il peut certes écrire de très belles pages sur la beauté et le calme du lac Inlé au Myanmar, ce qui ne l'empêche pas d'oublier, lorsqu'il est à Yangon, de se mêler de politique locale en voulant enquêter sur les Rohingyas. Et de parler, au fil de ses pérégrinations, de réchauffement climatique, de la crise engendrée par un système économique et politique moribond qui n'en finit pas de détruire a planète, de stigmatiser les Occidentaux en général et les Etats-Unis en particulier responsables de cette situation : "Le grand corps malade du capitalisme mondial fuit de toutes parts [...] Il a mené la planète au bord du chaos". En bref, il n'oublie pas qu'il écrit pour un journal à connotation marquée.

On eût aimé, parfois, plus de poésie. Et de légèreté.

Pierre Ducrozet : Partir léger. Chroniques (Actes Sud, coll. Babel, 80 p, 5,80 €)

Où l'homme passe, la nature trépasse. Il y a 5500 ans, le Sahara était une grande étendue verdoyante où les troupeaux paissaient paisiblement. L'humain, cet Attila suicidaire, contribua à sa désertification. Mais la vie peut reprendre dans cette grande étendue de sable recélant dans ses profondeurs eau douce et terre argileuse. Une aubaine pour les populations locales, qui pourraient sur le long terme régler, grâce aux changements climatiques qu'un tel projet de refertilisation initierait, ses problèmes alimentaires, migratoires, de chômage et de pauvreté.

C'est le pari fou d'une ONG suisse qui a entrepris au Burkina Faso d'aider les Burkinabè à prendre une part active à leur destin, en respectant leur façon de vivre. Elle leur enseigne comment creuser des micro-bassins qui retiendront l'eau à la saison des pluies. Les graines de différentes espèces d'acacias qu'ils auront plantées reverdiront alors, apportant nourriture aux troupeaux et prospérité aux hommes.

Très beau projet qui porte ses fruits.

Gilles Scherlé : Reverdir le Sahara (Favre, 48 p, 14 €)

Être mère

Deux femmes, deux mères : Élise, qui aborde le rivage de la cinquantaine, et Lili, jeune maman d'une première enfant née grande prématurée, qui se demande si sa fille va gagner le combat de la survie. L'une qui a toujours vécu en symbiose avec ses "bébés" et vit mal le grand vide laissé par leur départ du foyer. L'autre, tout juste sortie de sa chrysalide, accrochée aux diagnostics et pronostics des acteurs de la réanimation néonatale.

Deux personnes qui peu à peu sortent de leur emprisonnement respectif : Élise dont le monde ne tournait qu'autour de ses chérubins, va apprendre à vivre un peu pour elle et à s'ouvrir aux autres, à pratiquer d'autres activités, à donner de son temps aux prématurés de la clinique, pour seconder les parents qui n'ont pas la possibilité d'être présents quotidiennement : "Je m'ouvre à d'autres mondes, je m'éveille à d'autres vies [...] Ce n'est pas désagréable, juste différent, et cela ouvre le champ des possibles". Lili va devoir fissurer la carapace protectrice bâtie dans son enfance, vaincre son enfermement affectif pour elle aussi, pour apprendre l'empathie et le partage avec les familles qui doivent affronter les mêmes obstacles, les mêmes interrogations, les mêmes peurs, la même détresse. Et reconnaît que, sans elles, elle se serait "enfermée dans [sa] bulle, imperméable aux autres".

Deux histoires qui se croisent sans se frôler, d'un chapitre à l'autre, décrivant la profondeur, les angoisses, les attentes et les joies du puissant instinct maternel. Et qui révèlent une jolie surprise à la fin.

Comme toujours, Virginie Grimaldi décrit d'un humour tendre, pudique et plein d'humanité des situations où l'on entre de plain-pied. On se sent très proches de ses personnages, que l'on quitte avec beaucoup de regret.

Virginie Grimaldi : Et que ne durent que les moments doux (Fayard, 360 p, 18,50 €)

Ce qui ne m'abat pas...

A quatorze ans, Shelomo Selinger est brutalement arraché à la douceur et à l'insouciance d'une vie joyeuse dans sa Pologne natale, pour être déporté en Allemagne, où il séjournera dans neuf camps de concentration. Seul rescapé de sa famille, avec l'une de ses sœurs, de la barbarie nazie.

Il ne le sait pas encore, mais en sortant de l'enfer, Shelomo Selinger (terribles initiales) commence son "Œuvre au noir". L'impossible oubli qui le fait égrener, dans une longue litanie, le douloureux chapelet des souffrances, des humiliations, de la faim, des morts suppliciés, des tortures, des cruautés mentales et physiques, de l'abrutissement par le travail. Un calvaire sans fin qui érode les corps et dissout les âmes. Où l'être n'est plus rien, pas même le numéro tatoué sur son avant-bras. Moins que le néant lui-même.

Un chemin de croix dont il va peu à peu sortir grâce à l'amour infini d'une femme, sur un Terre séculairement et doublement Promise. Une rédemption que l'art va transcender. Par la sculpture, il se fait démiurge, à l'image de l'Eternel qui créa, d'une matière inerte à laquelle il insuffla la vie, le premier homme : "Que l'esprit me traverse et entre dans mon œuvre par le bout de mes doigts [...] Quand je sculpte, je répare le monde car mon œuvre est taillée avec amour". La création comme un exorcisme pour extirper la violence de l'exécration et une prière pour célébrer le divin. Une élévation vers le sacré, une spiritualité, une mystique, pour honorer ce "souffle d'éternité qui ne [l'a] jamais quitté". Le jaillissement irrépressible de la vie comme un formidable bras d'honneur à l'indicible horreur, une sensualité et une allégresse qui rappellent le Camus des Noces. "Être artiste a donné un sens à ma vie. [...] La beauté est toujours une idée neuve dans le monde".

C'est en poète et en amant qu'il décrit son amour du bois et de la pierre, sa danse au corps à corps avec la matière inerte qui lui résiste avant que n'émerge enfin, dans le travail sublimé de l'Œuvre au blanc, sa transmutation définitive, comme un sceau apposé par Dieu lui-même. "Je caresse la pierre. Je la supplie de me révéler son mystère, de dévoiler sa vérité. C'est une histoire de lumière entre elle et moi. C'est un voyage initiatique où je la suis, elle qui me précède de sa vie à venir, statue qui va surgir d'un ailleurs que je ne connais pas".

Un travail de délivrance qui devient un acte de foi et le porte sur les fonds baptismaux d'une métamorphose céleste arrachée à la haine. "La vie est sacrée. La vie prime tout. La vie prend tout. Et il faut que cela soit ainsi. [...] Il n'y a rien de plus sacré que la vie. Même Dieu n'est pas aussi sacré". Lechaïm ! A la vie !

Saluons au passage le formidable travail de Laurence Nobécourt qui, par son style inspiré, a su mettre en lumière le destin unique de Shelomo Selinger, sa vie qui vole en éclats noirs pour rejaillir en une multitude d'étoiles. Elle décline cette histoire hors du commun par de très belles pages qui se déclinent en courts chapitres fusant comme des balles traçantes, servies par une écriture concise, élégante et délicate comme un haïku. Une confession comme un coup de poing à l'estomac, une caresse pour exprimer une résurrection.

Du grand art !

Shelomo Selinger (avec Laurence Nobécourt) : Nuit et lumière. Des marches de la mort au chemin de la Vie (Albin Michel, 136 p, 13,90 €)

Cuisines et dépendances

L’Élysée, ce Versailles de notre monarchie républicaine, possède aussi ses courtisans et ses éminences grises... qui se grisent à l'ombre des puissants. Certains franchissent aux yeux de tous le grand portail; d'autres se glissent à la nuit tombée par une porte dérobée, à l'abri des regards, ombres qui se targuent de faire et défaire hommes et réputations, persuadées d'influer sur le cours de l'Histoire par quelques conseils ou suggestions glissés à l'oreille du monarque.

Le général de Gaulle reçoit peu. Homme de conviction et d'action, il exècre les intrigues de palais et transforme en bunker sa demeure officielle de chef de l’État. Le ton change avec le couple Pompidou qui aime s'entourer d'artistes, d'intellectuels et de brillants esprits. Pour rompre la solitude glaciale du pouvoir ? Valéry Giscard d'Estaing suit leur trace.

Le bal des vampires commence avec François Mitterrand, grand manipulateur devant l’Éternel, qui se délecte des intrigues d'une cour qu'il mène de main de maître. Il se régale à décocher des flèches assassines trempées dans le curare du mépris, s'amuse comme un fou à dresser ses visiteurs les uns contre les autres et à leur faire croire à leur importance avant de les chasser hors du château, avec parfois une grossièreté qui laisse pantois.

En quatorze ans de règne, l'on voit danser toute une noria de journalistes, d'artistes, de conseillers économiques, stratégiques et financiers, de patrons, de publicistes, toujours à quémander un poste, une subvention, une simple reconnaissance d'existence. Sans compter les jolies lucioles et les favorites qui le soir venu papillonnent dans les allées du pouvoir. Suceurs de moelle se gobergeant aux frais de l’État, "vivarium peuplé de courtisans glacés où les plus fragiles se trouvent pris entre des cercles de haine, comme dans un étau, [atterrés] par la brutalité des rapports et par l'obséquiosité d'une Cour à plat ventre." Certains, comme Talleyrand, iront jusqu'à servir plusieurs maîtres. Sans états d'âme.

Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande continueront de profiter de ce train de vie. La source se tarit quelque peu avec Emmanuel Macron, "Président 2.0", qui, en homme pressé préfère les échanges par textos plutôt que les longues palabres chronophages. Il transforme l’Élysée en "cité interdite [où] l'exercice du pouvoir [se] pratique [en] solitaire". Et même si le couple présidentiel a pu recevoir quelques amis, la Covid-19 a porté un coup d'arrêt brutal (fatal ?) aux mondanités.

"Le visiteur du soir, sous sa mandature, [devient] une espèce en voie de disparition qui se désespère".

On en pleurerait. De joie !

Arnaud Revel : Les visiteurs du soir (Plon, 350 p, 20 €)

Il était une fois...

... un affreux Jojo qui, ayant des comptes à régler avec les contes et fables de notre enfance, s'en empara pour les piétiner dans une joyeuse danse du scalp. Que pouvait-on attendre d'une ordure de Père Noël, sinon que ce papy fasse de la résistance au côté mielleux, sirupeux et moralisateur de ces histoires ?

Gérard Jugnot s'en donne à cœur joie pour dénaturer, voire dépraver cette littérature enfantine. Un jeu de massacre très divertissant, où le Petit Chaperon rouge aveugle un loup vegan à coup de bombe anti-agression, tandis que sa mère-grand achève l'animal d'un coup de Taser; où ce même loup, délaissant le babybel du corbeau, entretient son cholestérol à coups de bacon-cheeseburger; où d'apprenties-actrices remplaçant les jolies princesses qui rêvent au Prince charmant finissent par balancer leur porc de producteur; où une grenouille cède à la mode anorexique avant d'en mourir; où une fée tête de linotte oublie de conseiller sa filleule de prendre un bain avant d'enfiler ses beaux atours; où le Petit Poucet et ses frères croisent la route d'un redoutable pédophile... et tout à l'avenant.

Sous une apparence espiègle, ces distorsions désopilantes mettent en relief tous les dysfonctionnements de notre société où plus rien ne fait rêver ni ne donne de l'espoir. Le côté burlesque de ces récits très politiquement incorrects, où la justice n'est jamais au rendez-vous et où la violence l'emporte, va-t-il déstabiliser durablement nos chères têtes blondes où sont-elles déjà averties de ce qui les attend et, n'ayant plus aucune illusion, sont mieux armées pour y faire face ?

Gérard Jugnot : C'est l'heure des contes (Flammarion, 160 p, 16,90 €)

Une vieillesse en pente douce

Il fallait s'y attendre : les baby-boomers qui se voulaient "for ever young" (comme dans la chanson de Bob Dylan) ont vieilli et n'en reviennent pas de constater les effets délétères du temps, qu'ils subissent comme une injustice insupportable et imméritée. Fallait-il être inconscient pour croire que leur ardeur juvénile les protégerait du délitement progressif de la vie, de l'effilochement des désirs, de la trahison des corps. Au soir d'une existence si bien remplie, ils se retrouvent comme des enfants floués et trahis, auxquels on vient de révéler que le Père Noël n'existe pas. Douloureux !

Guillaume Jurus, narrateur et double de Bernard Pivot, égrène dans son journal intime le long chapelet des altérations et manquements dus à l'âge : mémoire défaillante, petits renoncements, pépins de santé, équilibre corporel moins affirmé...

Le quotidien se vit au ralenti, les rouages se grippent, les "c'était mieux avant" accourent, une lassitude s'installe, la curiosité s'émousse : une obsolescence programmée qui tente un brutal placage au sol.

Mais tout n'est pas négatif dans ce crépuscule : l'amitié indéfectible des JOP (Jeunes Octogénaires Parisiens) pour lesquels tout est occasion de se réunir pour fêter les anniversaires, partager un bon repas, voyager ensemble. Et aussi l'amour qui - divine surprise ! - pointe de nouveau son nez, l'entraide, la complicité, les fous-rires. "Reste que le privilège que nous apprécions le plus, c'est d'être toujours en vie. [...] Avec, certes, des maladies cachées, des infirmités, des incommodités, des handicaps sournois ou secondaires, mais debout, actifs, vivants. Pourvu que ça dure". L'alpha et l'oméga de la sagesse. Et du bonheur.

C'est le livre le plus touchant, le plus poétique, écrit sur les métamorphoses induites par le vieillissement. Toujours plein de verve, de malice et d'esprit, l'auteur passe d'une moquerie légère à une ironie pastel qui font naître un tendre sourire sur nos visages inquiets. Merci Monsieur Pivot.

Bernard Pivot : ... Mais la vie continue (Albin Michel, 221 p, 19,90 €)

France : grandeur et décadence

Langue de bois et hypocrisie: deux défauts que l'on ne peut imputer à Michel Onfray. Le bougre a des opinions bien tranchées, qu'il défend sans mollir à coups d'arguments clairs, étayés par un solide travail de documentation et de réflexion, couplé à une analyse pointue des faits. Un festival d'intelligence, même si l'on ne partage pas toujours ses partis pris.

Plutarque moderne, l'auteur dresse un parallèle entre Charles de Gaulle et François Mitterrand, l'avers et l'envers d'une même médaille, qui un moment ont présidé aux destinées de la France. Et là, on se régale, tant l'autre semble être la caricature indigne et grotesque de l'un.

Dès la 4e de couverture, le coup d'envoi est donné : au Général, lumière et probité; à l'ancien de Vichy décoré de la francisque par les mains mêmes de Pétain, le déshonneur. "L'opposition entre de Gaulle et Mitterrand met dos à dos un homme qui lutte contre l'effondrement d'une civilisation et un individu qui se moque que celle-ci disparaisse pourvu qu'il puisse vivre dans ses ruines à la façon d'un satrape. Le premier donne sa vie pour sauver la France; le second donne la France pour sauver sa vie. [...] De Gaulle se sait et se veut au service de la France; Mitterrand veut une France à son service. L'un sait avoir un destin; l'autre se veut une carrière. [...] L'un écoute le peuple et lui obéit quand il lui demande de partir; l'autre reste quand le même peuple lui signifie deux fois son congé. [...] L'un a fait la France; l'autre a largement contribué à la défaire." La messe est dite.

Une analyse historique rigoureuse et magistrale, qui met à mal la mythologie et les légendes politiques passées au crible méthodique et scrupuleux des faits.

Michel Onfray : Vies parallèles. De Gaulle - Mitterrand (Robert Laffont, 403 p, 21 €)

A pleines mains dans la bonbonnière

Coucou, la revoilou, notre infatigable mousquetaire de la langue française, vengeresse tenace de crimes de lèse-orthographe, débusquant avec gourmandise et d'une lame légère, dysfonctionnement lexical, piège grammatical et autre guet-apens linguistique. Avec une Muriel Gilbert à la plume fluide et à la pédagogie ludique, tout se passe dans la joie et l'on s'amuse comme des petits fous à éviter les écueils d'un français malicieux qui adore semer les embûches et contraint le pratiquant à éviter perpétuellement les multiples embuscades et traquenards qui jalonnent sa route.

Ah ! la délicieuse incongruité des accords irréguliers, la perversité des règles mutines qui se contredisent, les prononciations démenties par l'orthographe, les multiples anomalies rigolotes, les particularités défiant toute logique, les mots qui changent de sexe, les troncations avec aphérèse ou apocope : une belle diversité qui fait de notre beau langage un cadeau des dieux.

Fine mouche consciencieuse, pleine de fantaisie et très bien documentée, l'auteure trace pour nous une belle route dans cette jungle dense qui met parfois notre esprit cartésien en déroute. Et nous la suivons allègrement dans ce jeu de piste, cette chasse au trésor qui nous font retrouver ce jeune âge où nous étions curieux de tout.

A quand la prochaine livraison, Muriel ? Parce qu'une langue est un organisme vivant et en constante évolution, elle ne peut que réserver de belles surprises à la curieuse invétérée que vous êtes ! Pour notre plus grande joie.

Muriel Gilbert : Vous reprendrez bien un bonbon sur la langue ? Partageons le français et ses curiosités (La Librairie Vuibert, 208 p, 17,90 €)

La vengeance est un plat qui se mange froid

Février 2003 : Marc Fraysse, le chef qui avait obtenu le privilège rare d'une troisième étoile au Michelin, la star de la gastronomie connue dans le monde entier, est retrouvé abattu d'une balle dans la tête, dans un buron, près de Thiers,.

Octobre 2010 : sept ans après, l'enquête est au point mort. Son assassin n'a jamais été retrouvé. Qui a bien pu en vouloir à un homme, aimé et apprécié de tous, au point de le tuer ? C'est ce que va tenter d'élucider Enzo MacLeod, revenu sur les lieux du crime, pour aider la gendarme Dominique Chazal.

Une histoire sombre de vengeance, d'adultère et de règlements de comptes, où chacun est tour à tour suspecté de meurtre, dont Peter May tire les ficèles avec brio, entraînant, comme il se doit, son lecteur sur des pistes aboutissant à des impasses. Rien ni personne n'est épargné : ni le milieu fermé de la gastronomie française où se perpètrent de sombres coups-bas, ni les officines où se décident l'attribution (et le retrait) des fameuses étoiles. Pas plus que l'épouse délaissée, la maîtresse abandonnée, les jalousies de fratrie ou les amitiés douteuses.

Prévoir quelques heures de libre devant soi : une fois commencée, impossible d'interrompre la lecture de ce polar.

Peter May : Trois étoiles et un meurtre (Le Rouergue, 392 p, 8,80 €)

Têtes à claques

La caricature est un art. Qui exige finesse, subtilité et connaissance parfaite de la cible. Sous peine de tomber dans le grotesque, le gratuitement méchant, le dézingage vulgaire et sans grâce. Donc inintéressant et, de ce fait, manquer son but : assassiner au fleuret moucheté, la pointe de l'ironie trempée dans le curare, le fil de l'épée affûté au persiflage pour une estafilade mortelle. A la fin de l'envoi, je touche !

Grand spécialiste du portrait au vitriol et de l'humour ravageur qui fouaille jusqu'à l'os, le Canard enchaîné nous régale d'une galerie de portraits croquignolesques. Leurs journalistes, goguenards, n'inventent rien et se basent uniquement sur les déclarations d'intention de leurs cibles, qu'ils confrontent à leurs (in)actions, leurs contradictions, leurs trahisons et leurs reniements. Et pour lier la sauce, les piques assassines de leur entourage qui ne se fait pas prier pour participer à la mise à mort. Borgia : le retour ! O tempora, o mores !

Ne plaignons pas les 147 victimes qui de A à Z, en France et à l'étranger, font les frais des joyeux drilles talentueux du Canard. Ils ont le cuir épais. Leur ego surdimensionné, chevillé à une soif de pouvoir et de reconnaissance, leur sert d'armure protectrice contre la dévalorisation; leur suffisance, de bouclier contre l'humiliation.

Le ridicule ne tue pas ? Voire ! La caricature est une bombe à retardement, à diffusion lente. Les Guignols en ont flingué plus d'un. Beaucoup ne s'en sont jamais remis. Quand on devient la risée du public, la décrédibilisation n'est pas loin.

Que ressort-il de ce festival de faux-derches ? Ce que l'on sait tous déjà depuis des lustres : le milieu politico-financier est un marigot putride où grenouillent crotales, chacals et hyènes. Bon appétit, Messieurs !

Cet assortiment n'a rien d'exhaustif ? Patience ! Les candidats au Gland d'honneur sont légion et un second tome est peut-être déjà en préparation.

Jouissif et désopilant !

Anne-Sophie Mercier, Kiro (illustrations) : Prises de bec. Les portraits du Canard Enchaîné (Calmann-Lévy, 306 p, 21,90 €)

La fille aux cheveux verts

Rien de tel pour bien commencer l'année que le dernier petit bijou de Carlos Salem. Un millésime : esprit d'analyse percutant, gonflé à l'hélium de l'humour noir, avec suffisamment de distance face aux situations réelles pour laisser à voir dans toute son ampleur la corruption généralisée des tenants du pouvoir en Espagne (pratique mondiale généralisée à quelques - très rares - exceptions près).

Ancien flic, Txema Arregui s'est reconverti en privé pépère, en montant son agence de détectives, avec pour associé un aigrefin remis sur le droit chemin, auquel le scelle désormais une solide amitié. Grâce à la collaboration active de Nemo, hacker de génie propre à dénicher n'importe quelle information, fût-elle la mieux cryptée, il devient le plus renommé des fouineurs de Madrid. Mais l'adrénaline et les enquêtes tordues lui manquent, aussi accepte-t-il - contraint et forcé tout de même - la mission ultraconfidentielle proposée par son meilleur ennemi, Super, redoutable flic de l'ombre, très influent, ayant survécu à tous les changements politiques et qui occupe des postes stratégiques. "Pour sauver l'Espagne". Pas moins. Ou pour sauver les plumes de Super ?

Latro Rapiñez, un escroc malin, qui a réussi à compromettre tout le monde politico-financier du royaume et qui menace de tout révéler si la justice ne le laisse pas tranquille, est retrouvé mort un révolver à la main, juste avant son procès. Suicide ou règlement de comptes ?

Et comme toujours avec Arregi, la poisse arrive toujours accompagnée. Voilà qu'une foldingue aux cheveux verts lui colle après pour le supplier de retrouver son chat, que des individus mal intentionnés ont kidnappé.

En fin connaisseur, le lecteur apprécie, la fluidité du style et la loufoquerie de l'auteur, qui l'embarque en douceur dans le récit et le mène sans encombre jusqu'au dénouement final. Avec en prime, la dérision et l'ironie affleurant comme autant d'étocs camouflés dans les eaux noires d'une rébellion sourde, qui finit par tailler de sévères croupières au vice triomphant.

A déguster frappé. Sans modération.

Carlos Salem : La dernière affaire de Johnny Bourbon (Actes Sud, coll. coll. Actes noirs, 224 p, 21 €)

2020

Le pouvoir caché des femmes recluses

Voir le prince que l'on était chargé de protéger se faire tuer sous ses yeux, c'est ballot. Etre incapable d'en saisir l'assassin alors qu'il vous fait face à moins d'un mètre, c'est de l'incompétence qui peut vous coûter cher tant elle pourrait s'apparenter à de la complicité.

C'est pourtant ce qui arrive au capitaine Sam Wyndham et à son fidèle sergent Sat Banerjee. Non qu'on les croit coupables, mais le haut commandement britannique, vice-roi en tête, qui a la main mise sur l'Inde (nous ne sommes qu'en 1920 et l'indépendance du Raj n'est aucunement à l'ordre du jour) ne peut se permettre après la révolte des cipayes de mécontenter les rajahs et autres nizâms, dont les terres couvrent quand même les deux cinquièmes du pays .

Qui a bien pu commanditer la mort du yuvraj (prince héritier) de Sambalpur Adhir Singh Sai ? Et pour quelles raisons ?

Les réponses ne manquent pas et conduisent notre inspecteur (opiomane à ses heures pour cause de souffrances occasionnées par d'anciennes blessures de guerre) et son fidèle second dans de multiples directions dont la pertinence s'avère des plus aléatoire au fur et à mesure que se déroule l'enquête.

Raisons politiques ? Son Altesse ne cachait pas son hostilité, voire son refus d'adhérer à la Chambre des Princes, poudre aux yeux créée de toutes pièces pour calmer les velléités indépendantistes des indigènes. Familiales ? Le deuxième dans l'ordre de succession au trône ne désirait-il pas prendre la suite de son père, le maharajah de Sambalpur et enfin mener grand train en toute indépendance ? Religieuses ? L'homme qui a porté le coup mortel portait la robe safran des prêtres hindous et portait sur le front le symbole des serviteurs du dieu Jagannath. La volonté du futur roi de Sambalpur d'épouser une Anglaise "blanche", au mépris de toutes les traditions ne pouvait que susciter la colère du zénana. Adhir Singh avait pourtant reçu depuis peu des lettres (de qui ?) posées ça et là dans sa chambre, l'avertissant qu'un complot se tramait contre lui.

Fidèle à son humour décalé, tout de distinction et de dérision, en un mot délicieusement british upper class, Abir Mukherjee monte (et démonte) de main de maître le complot tramé contre les héritiers du royaume de Sambalpur. Tout en finesse et subtilité, comme toujours.

Abir Mukherjee : Les princes de Sambalpur (Liana Levi, 368 p, 20 €)

Têtu, le Breton ?




On pourrait le penser puisque voici une réédition d'un album paru en 2018. Qu'importe, c'est toujours avec tendresse et le rire au coin des yeux qu'on le feuillette parce que les Bretons, on les aime. Pour leur gentillesse, leur accueil chaleureux, leur humour et leur autodérision. Sans oublier leur culture, dont la richesse irrigue avec bonheur celle de la France toute entière. Un patrimoine précieux qui a bercé notre enfance et continue de nous enchanter. Breizh Atao !

Jean-Loïc Bélom : Comment devenir breton. Ou le rester si vous l'êtes déjà (Jungle, 48 p, 12,95 €)

De l'art mais pas du cochon

Les Bidochon au musée, c'est aussi incongru qu'un rappeur se délectant de musique sérielle : pas impossible, mais très étonnant. Pour la septième fois le couple d'enfer traîne sa beaufitude dans ce temple de la culture... et c'est cocasse. Mais pourquoi se moquer ? L'œuvre d'art, dans quelque domaine que ce soit, nécessite quand même un minimum d' éducation sensorielle et sensuelle pour être appréciée. Ce n'est pas donné à tout le monde, malheureusement.C'est ainsi que Patrick Ramade, spécialiste de la peinture française des XVIIe et XVIIIe siècles, et Pierre Lacôte, médiateur culturel au musée des Beaux-Arts de Lyon, viennent prêter main forte à l'inénarrable Christian Binet pour présenter à ses personnages un vaste choix de peintres, du XVe au XXe siècle, figuratifs ou abstraits. De Jean Fouquet à Zao Wou-Ki, de Pietro Longhi à Georges Rouault, de Ribera à Constable, de David à Tamara de Lempcka ou David Hockney et beaucoup d'autres, l'approche est identique : les auteurs choisissent une œuvre emblématique, la présente et donnent quelques éléments biographiques du peintre pour le situer dans son époque. Cela ne prend pas plus de deux pages, reste très concis, mais éclairant quand même.Une bonne approche pour initier même les plus récalcitrants.

Christian Binet, Patrick Ramade, Pierre Lacôte : Un septième jour au musée avec les Bidochon (Dargaud, 88 p, 25 €)

Vestiges d'un monde qui s'éloigne

Vestiges d'un monde qui s'éloigne

"Ce qu'on souhaite, quand on a vraiment aimé quelque chose, c'est en transmettre le souvenir aux autres". Alex Kerr se dilue dans la nostalgie d'un Japon qui pour lui perd son âme dans une triomphante modernité coupant les êtres de leurs racines et de leur ancrage dans la nature dont ils sont issus. Et qui enlaidit et détruit ce qui a fait jadis son exquise élégance : remplacement des forêts primaires par des alignements de cèdres, lèpre des fils électriques aériennes défigurant paysages et maisons traditionnelles, art de l'arrangement floral qui se dévoie dans des compositions alambiquées, constructions architecturales qui dénaturent les quartiers anciens de Tokyo ou Kyoto. La liste est longue. Il regrette l'époque où le pays savait marier dans toutes ses représentations artistiques "élégance et simplicité", remplacées aujourd'hui par les couleurs criardes, les lumières aveuglantes et le bruit infernal des pachinkos. On sent la sueur glacée de l'épouvante nous couler dans le dos.

Et pourtant, ces lancinants regrets ne masquent pas la tendresse indéfectible que l'auteur voue à ce pays qui lui a tant apporté. Parce que le véritable amour ne meurt jamais, il ne fait pas que déplorer la disparition progressive et inéluctable de l'art de vivre du Japon ancien. Il s'est beaucoup et très profondément intéressé à sa culture séculaire, se créant patiemment au fil des années et par plaisir pur, une belle collection d'objets d'art amoureusement chinés pour se "créer un univers". Ce faisant, il apporte un témoignage précieux qui éclaire d'un jour nouveau la profondeur et le raffinement exquis de l'âme japonaise, à travers les cérémonies du thé et de l'encens, les arts martiaux, le théâtre (kabuki et nô), la calligraphie, la danse, l'ikébana, la musique, la poésie (haïkus).

"Le défi est de savoir comment traduire pour le monde moderne l'antique sagesse contenue dans les arts traditionnels. [...] S'inscrire dans une tradition et s'en libérer" , tel est le chemin ardu mais passionnant que doivent suivre les créateurs japonais.

Alex Kerr : Japon perdu (Nevicata, 320 p, 22 €)

Un certain regard

Quelle qu'en soit la raison, ne pas correspondre aux normes en vigueur transforme l'existence en un long chemin de croix. Le regard des autres fait souvent des ravages et peut définitivement vous détruire.

Fleur, femme obèse et agoraphobe, ne sort de chez elle que pour consulter son cher Docteur Borodine et promener le seul compagnon qui ne la juge pas : son chien Mylord. Toute rencontre avec l'inconnu la plonge dans des états de terreur qu'elle tente de juguler par une impressionnante pharmacopée.

Harmonie est affligée du syndrome de Gilles de la Tourette, qui la fait d'un coup insulter son interlocuteur, quand par des gestes inconsidérés elle ne transforme pas son environnement en champ de bataille.

Sa grande copine Elvire, apparemment "normale", est issue d'une famille où le père hypocondriaque se croyait mourant à chaque minute et où la mère, une névrosée de la propreté, a un jour lavé son petit garçon à la javel, parce qu'il avait joué dans le bac à sable.

Tonton, plus tatouée qu'un docker et qui comme son nom ne l'indique pas est une fille, vend des poissons sur le marché et bricole une étrange statuaire à coup de boulons, de plaques de métal et de ressorts.

Et enfin, Monsieur Poussin, "laid à faire tourner le lait dans le pis de la vache", qui enchante le monde et embellit par ses clichés tous les habitants du quartier, qu'il photographie de sa fenêtre, à leur insu. Parce qu'un "simple glissement du regard bouleverse la perspective change la vision des choses."

Ces phénomènes de foire (aux yeux des autres) vont tracer coûte que coûte leur chemin, en s'aidant mutuellement et trouver un peu de bonheur dans la bienveillance et le respect d'autrui.

Bienveillance : c'est la marque de fabrique de Marie-Sabine Roger, dont les personnages ne sont "jamais vraiment mêlés à la vie qui les cerne. Gouttes d'huile dans le verre d'eau. Petits cailloux dans le plat de lentilles." Elle possède l'art d'imposer leur différence et l'intègre harmonieusement dans un monde où l'humanité, la compassion et l'indulgence s'effilochent au profit d'un conformisme et d'une conformité, qui combattent et rejettent tout écartement du modèle imposé. Elle banalise l'altérité par le regard différent et plein de bonté qu'elle pose sur les gens et les situations. Et enraye ainsi le jugement négatif des autres.

Marie-Sabine Roger : Les Bracassées (Actes Sud, coll. Babel, 336 p, 8,80 €)

Résurrection sylvestre

Rien de tel que les directives agricoles de Bruxelles pour durablement casser les reins de la paysannerie française. Beaucoup plus efficaces que la grippe aviaire ou les attaques massives de violents virus. Trop fort !

Être éleveur de brebis dans notre doulce France relève du chemin de croix : les instructions insanes et contradictoires sorties du cerveau des fonctionnaires européens, qui méconnaissent totalement la réalité du terrain mais croient trouver dans les chiffres et les statistiques la solution à tous les problèmes, ont fait de notre ruralité multiséculaire le terrain de jeu favori des Ubus et des bureaucrates à la Courteline plongés dans l'univers absurde de Kafka. Entraînant de ce fait une cascade de suicides ruraux, dans l'indifférence générale. Descartes, réveille-toi, ils sont devenus fous !

Édouard Cortès fut l'une des victimes de ce système vicié. Avec pour conséquence une descente aux enfers et une mésestime de soi dont il aurait pu ne jamais se relever. Ce qui l'a sauvé ? Un long séjour solitaire dans la cabane qu'il s'est construite en pleine forêt, dans un chêne : "Ma cabane est une tentative maladroite de reconstruire ce qui est brisé en moi".

Cette plongée dans la nature, qu'il décrit en poète, avec amour et humour, ce bain de jouvence offert par une faune et une flore dont il s'émerveille chaque jour, le bonheur qu'il éprouve à vivre le plus simplement du monde, sans tous les artifices fallacieux de la société de consommation, le régénèrent totalement : "Auprès de mon arbre, je vivais heureux..." (G. Brassens).

Et quel ravissement, pour le lecteur, de se délecter des merveilles de cette belle langue française, parfaitement maîtrisée par l'auteur qui connaît sur le bout des doigts le nom de chaque plante, chaque oiseau, chaque animal des forêts croisant sa route. Il devient élégiaque pour décrire la beauté des cadeaux que nous offre la nature. Nommer les choses et les émotions dans le moindre détail : un enrichissement, un plaisir rare dont peu d'écrivains, malheureusement, nous régalent.

Édouard Cortès : par la force des arbres (Éditions des Équateurs, 176 p, 18 €)

Le jeu de l'amour et du hasard

Claire est une grande amatrice de livres qu'elle collectionne. Mais pas n'importe lesquels : uniquement ceux qui sont dédicacés. Par l'écrivain lui-même ou, mieux, celui qui les offre. A force de ténacité, elle tombe ainsi sur une véritable pépite : sur la page de garde de son "Charbons de paille", Frédéric Hermelage, auteur totalement méconnu, a rendu un vibrant hommage à la beauté d'une certaine Salomé, qui a illuminé la grisaille de son salon du livre. Et le plus étonnant, il y ajoute son numéro de portable.

Cela suffit à piquer la curiosité de notre étonnante lectrice qui, intriguée, va suivre la piste du dédicaçant. Cela donne une histoire digne de Marivaux, un jeu de l'amour et du hasard, ou tour à tour chacun dupe l'autre, le manipule, le laissant se consumer sur le grill du désir et de la jalousie. Un délicieux et subtil marivaudage donc, où tout rebondit chaque fois que l'on croit arriver à la fin de l'histoire.

Ce livre ouvre une autre fenêtre de tir, fourni et ciblé. Qu'est-ce que la littérature ? Qui peut se prétendre écrivain? Feu à volonté sur les Marc Lévy, Anna Gavalda, Virginie Grimaldi, Michel Bussi et consorts, en bref, tous les grands succès de librairie. Un pilonnage en règle des feel-good books ou "livres gentils" (qu'on appelait avant romans de gare). Authentique mépris pour confrères bankable ou, dans un jouissif second degré, féroce persiflage des coteries germanopratines, qui décident entre soi de la légitimité ou non de tous ceux qui font acte d'écriture, attribuant ainsi récompenses et titres de noblesse ? Au lecteur de se faire une opinion.

Un authentique bonheur de lecture.

Cyril Massarotto : Les dédicaces (Flammarion, 320 p, 20 €)

Têtes d'affiche

Deux monstres sacrés français, Line Renaud et Eddy Mitchell, qui ont pour points communs d'être issus d'un milieu populaire et modeste et qui, parce qu'ils avaient du talent, de la ténacité et en eux une lumière qui n'a jamais cessé de briller quels que soient les obstacles rencontrés, se sont accomplis chacun dans son domaine. Le public les apprécie d'autant plus qu'il peut s'identifier à leur parcours et à leur réussite. Des modèles de courage et d'indépendance à suivre.

Mademoiselle from Armentières. Générosité, professionnalisme, bonne humeur : le tiercé gagnant de cette Ch'ti qui, par sa gentillesse, son empathie et son désintéressement, a tout au long de sa vie attiré de superbes occasions d'évoluer, bifurquant, ballerine légère, d'un univers professionnel à l'autre avec enthousiasme et détermination. Chanteuse, meneuse de revue à Paris et à Las Vegas, prenant un tournant décisif en devenant une comédienne douée et recherchée, grand cœur s'engageant sans discontinuer dans la lutte contre le sida, elle est à 92 ans, un modèle pour tous. Sa devise, chaque fois qu'on lui propose quelque chose de nouveau ? "Pourquoi pas". Pleine d'optimisme et débordante d'énergie, dotée d'une curiosité qui jamais ne se dément, elle ne risque pas de verser dans le "à quoi bon". Altruiste, bienveillante et désintéressée, elle joue à merveille le rôle de passeur et ne cesse de faciliter les contacts des uns avec les autres, faisant se multiplier les projets dans une dynamique féconde. Fidèle en amitié sans jamais verser dans la complaisance, elle est capable de coups de griffes sanglants, d'autant plus cruels qu'ils peuvent être très drôles. Jamais dupe de cette foire aux vanités du showbiz et de la politique, elle a le coup de cravache rare mais féroce.

Pourtant, les épreuves ne lui ont pas manqué. Victime récemment d'un AVC qui grâce au ciel ne l'a pas amoindrie, avec une cheville brisée en prime, elle a dû affronter de longs mois de difficile rééducation, avec une volonté farouche de s'en sortir qui n'a pas empêché quelquefois des moments de découragement, qu'elle avait à cœur de cacher à son entourage.

On sort de la lecture de ces confidences tout revigorés, combattifs, optimistes, avec une furieuse envie de croquer la vie à belles dents et d'aller de l'avant.

Merci Line.

Line Renaud (avec Bernard Stora) : En toute confidence (Denoël, 480 p, 22 €)

Schmoll. Qui est vraiment ce Claude Moine qui se dissimule derrière le masque d'Eddy Mitchell ? Un gamin des faubourgs, issu d'un milieu modeste (selon ses propres affirmations, dans sa famille la dèche commençait dès le 5 du mois), passionné dès l'enfance par la BD (au point qu'il songe à en faire son métier) et les livres, mais qui finira par monter dans le train de la musique rock-and-roll qui passait opportunément par là. A peine laisse-t-il échapper un antimilitarisme farouche, une détestation pour la classe politique en général et Charles de Gaulle en particulier, plus, par-ci par-là, quelques allusions à sa famille (parents, épouses, enfants).

Pour ce qui est du personnage public, il laisse carte blanche à Eddy Mitchell : sa découverte passionnée des USA dont il adore les écrivains, les musiciens et surtout le cinéma, sa rencontre avec des êtres fabuleux, son amitié indéfectible avec Johnny, Dutronc et les autres, son immense culture concernant tous les films américains (surtout les westerns) et tous les chanteurs yankees qui ont contribué à la gloire du rock dans leur pays et dans le monde. Un sacré chemin pour le petit môme de Belleville.

Eddy Mitchell : Le dictionnaire de ma vie (Kero, 216 p, 17 €)

Livres en fête

Ouvrir un beau livre, s'y plaire, s'y plonger, s'y perdre, y croire, quelle fête ! (Victor Hugo)

Offrir un livre est le plus précieux des cadeaux. Parce qu'il nous ouvre l'esprit, nous fait découvrir d'autres mondes, enrichit notre imaginaire, vivifie notre esprit critique, affûte notre réflexion et nos sens, exerce notre capacité à dialoguer avec autrui et sa différence, entretient notre libre arbitre et contribue à faire de nous des citoyens libres de leurs choix, responsables et dignes.

Une sélection de beaux ouvrages pour, en ces temps troublés et incertains, nous conduire au-delà de nous-mêmes et nous servir de boussoles.

Dialogues. La photographie est un dialogue silencieux entre celui qui capte la fugacité de l'instant et son sujet. "Dans chaque photographie se cache une histoire à raconter, une émotion, mon émotion". Composition et instantanés, ombre et lumière, vivacité et lenteur : à 96 ans, Sabine Weiss n'a rien perdu de l'acuité ni de la malice de son regard bienveillant. Elle a tout fait : mode, publicité, commandes, reportages dans le monde entier. Issue d'une famille d'artistes (bon sang ne saurait mentir) et d'amateurs éclairés, ce qu'elle aime par-dessus tout, dans la photo, c'est sa valeur de témoignage. Sa délicatesse innée donne à ses clichés une poésie, qui en empêche le voyeurisme susceptible d'apparaître quand son objectif fixe pour l'éternité la pauvreté mais aussi l'humilité et la dignité des petites gens. Son objectif sait également capter la joie des réunions festives, la luminosité d'un regard, la ferveur mystique des croyants, la complicité du sourire espiègle des enfants.

"Mon plus grand bonheur serait d'avoir réussi à transmettre aux générations qui me suivent la joie que j'ai eue à regarder, à observer et à photographier l'humain dans l'intimité de ses sentiments, si mystérieux et si universels".

Mission accomplie.

Sabine Weiss : Emotions (La Martinière, 256 p, 39 €)

Cet obscur objet du désir. L'éventail : objet glamour tout de grâce, de légèreté, de finesse, d'élégance, de raffinement et de volupté. Plumes, paillettes, dentelles, écailles de tortues, bois précieux : pour femme mutine, coquine, subtile. "Espèces de papillons plissés en ailes de dragon qui jamais ne s'envolent des mains qui les manipulent, mais s'agitent au bout des doigts, plus ou moins prestement" (Christian Lacroix).

L'art de le tenir, de l'agiter, de s'en cacher le visage : tout un langage subtil et délicieux, un code discret pour initiés. L'éventail, coup de grâce dans tous les sens du terme : beauté, charme, délicatesse, mais aussi fin brutale. Cet accessoire tombé en désuétude, mais remis au goût du jour par le retour systématique de canicules estivales, est magnifié dans ce superbe album de Marie-Clémence Barbé-Conti. A feuilleter délicatement pour le plaisir des yeux.

Marie-Clémence Barbé-Conti : Duvelleroy. Trésors de l'éventail couture parisien (éditions In fine, 248 p, 220 illustrations, 45 €)

Ecrire avec la lumière. Roland et Sabrina Michaud ont passé leur vie à parcourir la planète, traquant par la photographie et le récit de leurs pérégrinations la beauté et la diversité sous toutes leurs formes. Parce que pour eux "lier le verbe à l'image est très important".

Dans ce dernier album tout d'empathie et de sensibilité consacré à l'Inde qu'ils ont sillonnée pendant sept ans ils illustrent de leurs sublimes photos la mousson et ce qu'elle apporte de vie dans ce pays en proie à la sécheresse et à la famine dans certaines campagnes : "La mousson est un phénomène essentiel pour comprendre l'Inde." Truffé de belles citations, agrémenté de commentaires passionnants, un livre de collection pour amateurs éclairés et sensibles.

"Les voyages forment la vieillesse parce qu'en abandonnant ses habitudes, en satisfaisant sa curiosité, en étant de plus en plus sensible aux couleurs, on aiguise son regard. Il y a des choses que je ne voyais pas il y a 50 ans, maintenant je vois autre chose. Je vois plus loin. Cela a aiguisé les cinq sens qui nous ont été donnés." Une belle et dernière profession de foi pour ce couple qui n'a cessé de nous enchanter par la poésie de ses photos.

Roland et Sabrina Michaud : Mousson (Paulsen, 240 p, 46 €)


Flânerie au pays du Soleil Levant. Une découverte à la fois poétique et sensuelle d'un Japon tour à tour réel et sublimé, qui nous emplit de douceur, grâce aux textes subtils choisis par l'auteure ou créés par elle, et aux délicates estampes qui nous plongent dans un univers délicat. "Ici tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté" (Baudelaire).

Sandrine Bailly : Japon. Un voyage silencieux (La Martinière, 256 p, 39 €)

Une toile comme un soleil. Les textiles sont à l'honneur dans ce quatrième volet de la collection "Savoir et faire". Tissu, tissage, tisser : belle déclinaison qui donne naissance à une myriade de sens et couvre tant de fonctions humaines. Tissu social, industriel, urbain, familial, tissu conjonctif, adipeux, osseux; tisser de belles amitiés, tirer le fil d'une intrigue. Mais aussi, tissu de mensonges, d'absurdités. Bel enchevêtrement qui parle d'assemblage, de cohésion, d'union. D'humanité.

Un ouvrage de collection exhaustif, richement illustré et commenté, à offrir aux passionnés du tissu sous toutes ses formes.

Hugues Jacquet (collectif sous la direction de) : Savoir et faire. Les textiles (Actes Sud et la Fondation d'entreprise Hermès, 416 p, 49 €)

Précieux témoignages. Dans ce carnet de voyages autour de la terre, Claire et Reno Marca illustrent par le texte, la photo et l'aquarelle ce que fut le nomadisme d'esprits curieux, dans un monde où il était encore possible de circuler librement et de nouer des liens amicaux avec d'autres populations, d'autres cultures, où les différences se fécondaient dans le tissage d'un magnifique brocard humain. Les guerres, la méfiance et son cortège de peur et haine, le repli sur soi, une pandémie dont on se croyait définitivement à l'abri, ont donné un coup de frein brutal à cet élan vers l'autre, sa richesse, sa beauté. On espère que cela ne soit pas le testament d'une humanité qui, malgré tout, engendra tant de merveilles.

Claire et Reno Marca : 3 ans de voyages. 25 pays traversés en histoires et en images (La Martinière, 288 p, 29,90 €)

L'univers troublant de la féminité nippone. Le kimono n'est pas seulement un vêtement avec ses codes secrets qui en dit long sur la personne qui le porte. C'est aussi (avant tout ?) une œuvre d'art. Longtemps confiné à l'intérieur de frontières très fermées, il fit une entrée remarquée en Occident, quand le Japon s'ouvrit au monde à l'ère Meiji. Les belles européennes en découvrirent alors la beauté exotique qu'elles s'empressèrent d'adopter et d'adapter à leur garde-robe. Le kimono inspira très vite les créateurs de haute couture, de Paul Poiret à Madeleine Vionnet, des sœurs Callot à John Galliano, jusqu'à Yves Saint-Laurent sensible lui aussi à sa luxueuse féminité.

Il fit également un retour en force parmi les Japonaises du XXe siècle qui ne le portèrent pas uniquement pour les cérémonies religieuses ou les mariages (les geishas ou les acteurs du No ou du Kabuki ne l'ayant jamais délaissé) mais également pour sortir en semaine en toute élégance. David Bowie, Freddie Mercury, Boy George ou Björk l'adoptèrent pour sublimer leur costume de scène.

On ne se lasse pas de feuilleter cet album consacré à une parure qui n'en finit pas d'évoluer, de se réinventer, tout en conservant son âme.

Anna Jackson : Kimono (La Martinière, 336 p, 55 €)

Capteur de beauté. On ne présente plusSteve McCurry, célèbre dans le monde entier par la photo de cette petite Afghane aux yeux de jade et au regard de braise. Il récidive par la présentation de nouveaux clichés où priment des visages saisissants, dont l'intensité expressive captive ceux qui s'y plongent : des femmes et des hommes ordinaires qui, par la seule grâce de son empathique talent, acquièrent une noblesse qui les pare d'un saisissant relief. Son objectif joue aussi, avec un humour né d'un certain décalage, avec des scènes de rue improbables. Autant de clichés échappés d'une banale uniformatisation du monde. Une originalité qu'il capte également dans de somptueux paysages, quelquefois à la limite de la stylisation, où l'humain est rarement absent. Et, en touches finales, de jolies citations, de belles pensées. Un moment rare.

"Les plus belles choses de la vie [...] combinent toujours le banal et l'étrange, l'inconnu et le familier. Nous avons besoin d'étrangeté pour nous contraindre à sortir de nous-mêmes, pour savoir être surpris, nous pousser vers l'avant et nous inciter à voir plus loin" (Pico Iyer). Une autre vision du monde qui embellit et enrichit notre existence.

Steve McCurry : A la recherche d'un ailleurs. Photos inédites (La Martinière, 208 p, 55 €)

Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles

Rêver grand et vivre encore plus grand. Au crépuscule de sa vie, Hélène, délicieuse (mais très têtue) vieille dame, décide de retrouver Louis, celui qu'elle n'a jamais oublié et qui l'a marquée à jamais de son empreinte indélébile. Comme si, avant que le destin ne termine définitivement son histoire, il fallait qu'elle écrive la suite et la fin d'un merveilleux chapitre, laissé en suspens par les obstacles d'une existence qu'on ne maîtrise jamais tout à fait.

Et parce qu'elle pense que "vivre c'est ne jamais capituler [et que ] vieillir c'est être résigné à ne plus avoir de projet", elle quitte définitivement sa maison en laissant la porte grande ouverte (pour que tous ceux qui le désirent puissent se servir) et appelle Franck, un chauffeur de taxi pour la conduire d'abord à Enghien où elle veut retrouver le souvenir de son enfance si douce, puis à Senlis où elle vécut avec Louis, déjà marié et père d'une enfant handicapée, de si beaux et si intenses moments d'amour.

Durant ce voyage initiatique, elle va inciter Franck, qu'un chagrin d'amour a enfermé dans un vide sentimental, à faire confiance à la vie, pour laisser au hasard la possibilité de s'accomplir : "En amour, il n'y a pas de chagrin perdu et jamais la douleur n'est inutile", lui souffle Hélène avec sagesse.

Une jolie petite musique, légère comme un bouquet de fleurs sauvages, imprègne ce livre où se glissent de pertinentes appréciations sur l'art et la littérature : "Si l'œuvre est forte, elle se suffit à elle-même. Pas besoin d'avoir fait de grandes études ni de coller du bla-bla pour apprécier les belles choses. Si une œuvre a besoin d'explications, c'est qu'elle est vide".

Nadine Monfils : Le souffleur de nuages (Fleuve éditions, 180 p, 15,90 €)

Kaléidoscope

A la manière du "je me souviens" de Georges Pérec, Philippe Labro scande tout au long des pages son "j'emporterai", véritable bilan d'une vie riche en belles rencontres, en joies petites et grandes, mais aussi en drames qui vous démolissent. Une étonnante déclinaison d'expériences heureuses ou douloureuses, assorties de périodes étales, où l'existence l'a gratifié de moments de repos pour reprendre des forces avant le prochain combat.

Un inventaire, comme si l'auteur éprouvait le besoin impérieux de répertorier, une fois encore, ces "rien" et ces "tout", pour se persuader que la vie vaut la peine d'être vécue. Une façon de triompher d'une dépression toujours rampante ? Mettre en avant ces instants de grâce pour se sentir vivant, et freiner, sinon stopper, cette longue descente aux enfers ? Etre dans le déni d'une part de soi complètement cramée et croire de toutes ses forces que l'énergie vitale irriguera de nouveau cette terre calcinée par le vide intense qui l'envahit lorsque ce mal étrange, dont il se croit chaque fois guéri, lui fait savoir par une nouvelle rechute que ce n'était qu'une rémission ? Toujours "monter d'un cran" : une expression malrucienne qui va l'accompagner tout au long de son parcours.

La vie de Philippe Labro est un roman: écrivain prolifique et admiré, sa route fut jalonnée de fructueuses occasions professionnelles (Pierre Lazareff, son mentor, Françoise Giroud, femme exceptionnelle sur tous les plans...). Mais aussi, au hasard de ses pérégrinations journalistiques, il rencontra des hommes politiques, des écrivains, des monstres sacrés, comme Johnny Hallyday auquel il rendit un très émouvant hommage funèbre à La Madeleine; Gainsbourg, Bernard Loiseau et sa grande gentillesse, et tant d'autres. Et puis les femmes, merveilleuses de dévouement, de générosité, de subtilité, de bienveillance. Tout une fabuleuse galerie de personnalités qui ont façonné l'histoire. "Les rencontres sont les cadeaux de la vie".

Et... l'Amérique. Ah, l'Amérique. Son rêve, son Graal, sa Terre promise. Qui jusqu'à ce jour l'a durablement formaté et n'en finit pas de lui créer des rêves.

En émaillant son propos de citations récoltées dans de précieux carnets durant quelques décennies et qui servent de tremplin à des réflexions profondes et à l'évocation de souvenirs, Philippe Labro semble mettre un point d'orgue sur son passé pour mieux se tourner vers l'avenir et s'installer dans un présent innovant et apaisant. Être, enfin, à sa place. "La plupart des sentiments - amour, amitié, affection, attention, complicité, loyauté, fidélité - ne se commandent pas. Ils arrivent avec le temps, les expériences communes, les croisements, les comparaisons. " Joli bréviaire.

Philippe Labro : J'irais nager dans plus de rivières (Gallimard, 304 p, 20 €)

Les tentacules du mal

Les tentacules du mal

Quand l'Egée gronde, elle ne fait pas semblant. Poséidon déchaîne toutes ses troupes pour engloutir l'imprudent indésirable. Le commissaire Stavros Nikopolidis, le beau gosse de la crim d'Athènes, en sait quelque chose : en cette nuit glacée du début janvier, il doit avec son équipe intercepter un terroriste islamiste, reconnaissable à l'estafilade qui lui barre la joue, dissimulé parmi les migrants, qui, depuis les côtes turques, tentent d'accoster sur l'île grecque d'Imia,.

A ses côtés, sa coéquipière Dora, une ancienne des Forces spéciales. Elle a un compte à régler avec le balafré qui a tué son frère bien-aimé et compte bien assouvir sa vengeance pendant l'opération.

A Athènes, dans le camp de réfugiés surpeuplé où règnent la peur, la haine, la cruauté et l'omerta, se terrent leur homme et ses complices qui attendent une livraison d'armes. Difficile pour Nikopolidis de les retrouver dans cette inextricable fourmilière, où personne n'est ce qu'il paraît. D'autant que sa troupe de flics a des idées bien à elle pour régler le problème, entre un sympathisant d'Aube dorée, une Dora que la haine rend incontrôlable et l'hypocrisie des fonctionnaires de Bruxelles qui ignorent tout du terrain et se contentent avec mépris d'exiger des résultats.

Une partie de tavli, ce jeu grec où stratégie et chance ont la part égale, va dénouer les fils de ce nœud gordien.

Dans ce polar puissant, l'auteure ne se contente pas d'échafauder une intrigue noueuse et stressante à souhaite. Elle expose avec une remarquable clarté la situation géopolitique de la région et ses enjeux stratégiques, la duplicité de Bruxelles et la tartufferie de l'Allemagne à la courte mémoire, qui a contribué à conduire la Grèce au chaos.

Sophia Mavroudis : Stavros contre Goliath (Jigal Polar, 272 p, 18,50 €)

Jeux de (d)rôles ou la fascination du pouvoir

C'était juré, craché ! Après avoir couvert la campagne électorale de 2012, Mathieu Sapin retournait définitivement à ses chères fictions. Mais quel que soit le côté de la barrière, politiciens ou chroniqueurs, la politique est une drogue. Dure. Sans désintoxication durable possible.

C'est ainsi que l'auteur se retrouve à suivre le président Macron, depuis le candidat qui monte jusqu'à l'exercice du pouvoir. Et c'est croquignolesque. Parce qu'il s'en passe de belles dans les coulisses. On s'en était fait une idée avec Quai d'Orsay. On y revient avec Comédie française. Rien n'a changé des intrigues de cour (ne traite-t-on pas la France de "monarchie républicaine" ?) : coups bas, boursouflures et suffisances méprisantes de "collaborateurs", promesses jamais tenues, amitiés factices, voire assassines. Les Lumières et les idéaux égalitaires de la Révolution semblent bien loin. O tempora ! O mores !

Mathieu Sapin attaque le sujet de façon nouvelle : à chaque roi, son historiographe qui va tisser sa légende. Parce que l'exercice du pouvoir, toujours en représentation, exige une statue coulée dans le bronze de l'immortalité. En racontant la vie de Racine, qui n'eût de cesse de plaire à Louis XIV et dont il décrit l'ascension à la cour de Versailles et les multiples compromissions, Mathieu Sapin va jouer les Candide, courant après son sujet, se perdant dans les dédales des intrigues de cour, étranger au fayotage en vigueur.

Il ne faudrait pas considérer cette BD seulement comme un document drolatique sur l'exercice gouvernemental. L'auteur se livre, sous couvert de légèreté que le genre permet, à une réflexion sur la maîtrise du pouvoir, les enjeux politiques, l'hypocrisie, les trahisons, les reniements. Et met en lumière le tendon d'Achille des gouvernants : séduire pour être aimé. De grands sentimentaux, nos présidents ?

Mathieu Sapin : Comédie Française. Voyages dans l'antichambre du pouvoir (Dargaud, 168 p, 22,50 €)

Nos amies les bêtes... et autres histoires

François Grandcollot en a vu passer de sacrées histoires en quelques décennies de carrière vétérinaire. Il nous raconte dans ses carnets quelques anecdotes savoureuses ou pleines d'émotion sur son sacerdoce (car c'est ainsi qu'il vit son métier).

Sa profession a bien évolué depuis ses débuts presque artisanaux où le "véto" soignait toute la gent animale et principalement celle des fermes. Aujourd'hui ses jeunes collègues se spécialisent dans des domaines de plus en plus pointus, ajoutant, aux instruments de base d'antan, radio, scanner, IRM, échographie, analyses...

Ce qui ne change pas, du moins pour lui : l'attention portée aux animaux (et à leurs maîtres), la volonté d'atténuer le plus possible leurs souffrances et la volonté de respecter un code déontologique.

Les passionnés de l'espèce équine seront ravis de lire les très belles pages que l'auteur leur consacre.

François Grandcollot : Les carnets du Docteur Grancollot. Petits et grands secrets d'un véto (Kero, 200 p, 17 €)

Une ville dans la ville. Véritable "panthéon à ciel ouvert" le cimetière du Père Lachaise est un concentré d'histoire de France... vu du dessous. S'adonnant à un méticuleux travail d'archiviste, l'auteur classe par ordre chronologique d'apparition (de disparition), tous ceux qui, de leur vivant, ont marqué leur époque. Il rafraîchit notre mémoire sur leur parcours, enrichissant leur biographie de détails amusants et peu connus.

Oserais-je dire que c'est... vivant ? On se passionne en tout cas à arpenter en sa compagnie ce jardin des mémoires, qui raconte aussi une partie de notre vie quand, au hasard des tombes, l'on reconnaît celles de tous ceux qui, à divers titres, ont fait sans le savoir un bout de chemin post-mortem avec nous. Emouvant.

Christian-Louis Eclimont : Le grand livre du Père Lachaise (Hugo Image, 256 p, 24,95 €)

Le confinement d'un poète. Avec l'humour, la tendresse et la grâce qui le caractérisent, Pierre Hédrich a tenu un journal de la première grave crise sanitaire de notre génération et de l'isolement forcé qui l'a accompagnée. Chaque jour, ses dessins légers ont, mieux que de grands discours, rendu compte d'une situation qui s'aggravait au fur et à mesure du temps qui passait et dont les incertitudes médicales nous plongeaient dans l'angoisse. La délicatesse de ses illustrations nous rappelle avec émotion un moment difficile... qui non seulement n'est pas encore terminé, mais repart encore de plus belle, nous laissant entrevoir de longues périodes de reconfinement.

Pierre Hédrich : Un printemps de confinement. 100 dessins de presse pour raconter la crise sanitaire (www.unprintempsdeconfinement.fr, 15,50 €)

Le grand ménage

Tant de trajectoires fortuites s'offrent à nous pour infléchir le cours de nos existences : un accroc inattendu déchire la toile de nos jours et voilà toute notre vie qui plonge soudain dans l'inconnu.

Adrien est un trentenaire somme toute heureux : une bande d'amis soudés depuis le lycée, une très belle situation dans l'étude des statistiques qui le réjouit, un Papilau qu'il adore et dont il s'occupe activement, un frère et sa petite famille qu'il ne voit pas aussi souvent qu'il aimerait mais auxquels il est très attaché et avec lesquels il s'entend bien. On a connu plus mal loti. Bien sûr, il macère dans la tristesse après sa rupture, aussi brutale qu'incompréhensible, avec Cassandra "la femme de sa vie". Mais qui peut se vanter de ne pas voir, accrochée à son tableau de chasse, pareille déconfiture ?

Une roquette inattendue va pulvériser son univers bien pépère : il est atteint d'une maladie rare et mal connue (parce que rare) qui laisse le corps scientifique complètement démuni et qui n'offre, une fois les symptômes déclarés, que quelques mois vivre : le syndrome d'Emerson, qui touche le cœur et dont on ne sait jamais à quel moment il va devenir fatidique.

Un tel bilan de vie conduit à revoir ses priorités. Fissa. Grâce à un indéfectible humour qui lui permet de tenir la dépression à distance, Adrien va prendre le temps de la réflexion pour se réorienter et explorer d'autres voies possibles, pour, in fine, tirer sa révérence avec élégance. L'urgence fait gagner en intensité ses nouveaux choix. Il ne va plus se "laisser distraire par des choses qui ne [lui] correspondent pas". Paradoxalement, il se sent, enfin, libre.

Gilles Legardinier aborde un thème auquel nous sommes tous confrontés : la brièveté de l'existence et le réveil brutal qu'elle engendre quand on en prend conscience. "Ne laissez jamais la peur gagner le match contre l'envie. Allez-y à fond".

Drôlerie, humanité, sensibilité : l'habituel tiercé gagnant de l'auteur fait toujours merveille. Avec en prime l'art délicat d'insuffler de la légèreté dans le drame et de l'espoir dans l'adversité. Pour lui, le malheur n'est jamais une option. On en ressort galvanisé.

L'auteur a délaissé les chats bougons des couvertures de ses débuts au profit d'un tout mignon et attendrissant raton laveur. On aime.

Gilles Legardinier : Une chance sur un milliard (Flammarion, 432 p, 21 €)

Terre promise

Des siècles durant, partout, les juifs ont entendu ces cris de haine et de rejet, inlassablement répétés avec hargne : "Sales juifs ! rentrez chez vous". Par le décret Crémieux, la France à octroyé en 1870 la citoyenneté française aux Israélites d'Algérie (pour ceux qui veulent en savoir plus, je recommande l'article très détaillé consacré à cette histoire sur Wikipedia). Les communautés juive et musulmane s'éloignent l'une de l'autre, cette dernière se sentant trahie.Israël, cette chère Terre promise, apparaît comme la solution à l'époux de Zlabiya, qui refuse de voir grandir ses enfants dans un climat d'aversion et d'exclusion. Toute la famille finit par émigrer en Terre sainte. Enfin arrivés chez soi ? Mais, ainsi que l'affirme dans l'un de ses livres Gilbert Sinoué, "on est toujours le juif de quelqu'un". La transplantation, l'exil, se vivent malgré tout le désenchantement, sinon une certaine et lancinante douleur. Où aller, après des siècles d'errances, pour se sentir vraiment chez soi ? N'est-ce pas le problème de tous les itinérants, de tous les nomades, qui ne trouvent aucun lieu où s'enraciner durablement ? Le problème n'est pas seulement de se défaire de ses anciennes coutumes et de s'acclimater à des mœurs différentes. Encore faut-il que les autres vous accueillent et vous considèrent comme les leurs. Sort tragique de tous les migrants !

Cette dernière aventure du chat laisse poindre une amertume tenace. La légèreté, la sérénité et la joie de vivre des premiers livres cèdent la place à une sourde inquiétude. Notre célèbre chat impertinent a pris de la bouteille. Il y a gagné en sagesse, mais n'a rien perdu de son insolence et de son sens de l'à-propos. Sa chère maîtresse Zlabiya aussi a vieilli. Ses hanches voluptueuses se sont élargies. Dans cette histoire, la jeune mère de famille laisse peu à peu la place à une vieille dame devenue grand-mère : un sacré bond en avant, elle que l'on imaginait à jamais établie dans une éternelle jeunesse. Le temps de la douceur de vivre semble révolu. Présence prégnante de notre actuelle réalité ?

Que nous réserve la suite des aventures du chat (si tant est qu'il y en ait une) ?

Joann Sfar : Le chat du rabbin. Rentrez chez vous ! Tome 10 (Dargaud, 96 p, 16 €)

Cet obscur objet du désir

Le comte Orazio Falier, l'une des plus puissantes figures de Venise, a toujours eu pour principe de ne jamais mêler à ses affaires son gendre bien-aimé, le commissaire Guido Brunetti, quelle qu'en soit la raison. Il se voit contraint cette fois de déroger à la sacro-sainte règle de non ingérence, pour venir en aide à son très ancien ami, Gonzalo Rodriguez de Tejeda. Ce dernier, homosexuel vieillissant, ancien marchand d'art, généreux, célibataire et sans descendance, s'est mis en tête d'adopter son giton, afin de le faire bénéficier de son immense fortune... malgré la très ferme opposition de tous ses amis. Il meurt brutalement dans une rue de Madrid, alors qu'il se rendait au musée en compagnie de sa sœur.

Nul ne sait s'il a pu concrétiser son projet. Sa plus ancienne et meilleure amie, Alberta Dodson, se rend à la Sérénissime pour organiser une cérémonie commémorative à sa mémoire, à laquelle elle va inviter tous les amis du défunt. Ce qu'elle n'aura pas le temps de réaliser puisqu'on la retrouve assassinée le soir même de son arrivée à l'hôtel.

Donna Leon nous revient cette fois en grande forme, avec un vrai bon polar vivifiant, où l'action rebondit de façon inattendue, dans lequel elle délaisse enfin ses éternelles récriminations sur la déliquescence des édiles vénitiens au profit des tourments de l'âme humaine. Et nous replonge, toujours avec délices et beaucoup d'humour, dans la si belle et si chaleureuse famille de Brunetti.

Cette nouvelle enquête de son (de notre) commissaire fétiche s'avère un très bon cru.

Donna Leon : Quand un fils nous est donné (Calmann-Lévy, 324 p, 21€50)

Clochemerle : le retour

Nathalie, gentille bécasse parisienne touchée par la grâce de la sylvothérapie, s'installe à Mouy-sur-Loire, petit village tourangeau dont la procession du saint patron, saint Roch, attire tous les ans une substantielle manne touristique. Son problème, qui agace tout le monde ? C'est une infatigable donneuse de leçons qui entend faire respecter les lois écologiques.Pas étonnant qu'elle se fasse rapidement trucider. Ce qui réveille instantanément les instincts de chien de chasse de Violette Laguille, la Miss Marple du coin. Surtout quand d'autres crimes inexplicables secouent ce lieu si tranquille.

Une plaisante chronique de village, à la manière de Clochemerle, où les intérêts divergents des uns et des autres met tout le monde sur les dents.

Elisabeth Segard : Une certaine idée du paradis (Calmann-Lévy, 288 p, 18,90 €)



People dressing. Ne pas confondre mode et style. Le style est indissociable de la classe, de l'élégance innée. Et de la séduction. On peut faire preuve d'audace, encore faut-il que cela cadre avec sa personnalité. Sexy ? Avec subtilité ! Exhiber poitrine et arrière-train moulé vire rapidement à la vulgarité, surtout quand on n'est plus de première fraîcheur (n'est-ce pas J.Lo ?). Avoir de l'allure : pas donné à tout le monde.

On l'aura compris, le style est une délicate association de finesse et d'innovation, d'appropriation de la mode revisitée par une originalité et une créativité qui nous sont propres et que l'on adapte à sa nature profonde. Tout est dans la nuance. Même les alliances délirantes de couleurs, d'imprimés ou de formes doivent établir entre elles une certaine cohérence.

Mais bon ! Est-on obligé d'avoir du style ? D'autant que la définition du concept peut beaucoup varier selon les époques. L'essentiel n'est-il pas de se sentir bien dans ses vêtements ?

Dans un livre riche en illustrations, Sophie Gachet montre à travers la garde-robe fournie des squatteuses de médias et autres actrices ou mannequins, ce qu'est (ou n'est pas), selon elle, le style. On peut en avoir une autre idée.

Sophie Gachet : Que le style soit avec vous ! (Flammarion, 240 p, 24,90 €)

Vivre... à moitié ?

Les dieux avaient déroulé un boulevard paradisiaque à Caroline Lhomme : une vie professionnelle passionnante et un amoureux qui lui proposait de convoler pour le meilleur (quand le pire est arrivé, il s'est carapaté, le lâche).

Mais le destin envieux et cruel a pulvérisé cet avenir radieux de son artillerie lourde : un AVC king size qui lui a fait rater la mort de près... mais qui a exigé en compensation un lourd tribut sous forme d'hémiplégie de tout le côté gauche. Avec en prime, parce qu'un bonheur n'arrive jamais seul, une trachée artère trouée par le pauvre pompier qui l'a intubée d'urgence.

Pas bézef de solutions quand une telle malchance vous tombe dessus. Soit on se suicide, soit on se prend une hargne d'anthologie et l'on décide de dézinguer à tout va tout ce qui aura l'idée stupide de se mettre sur votre chemin vers une vie d'enfer.

L'enfer, parlons-en : un chemin de croix de plusieurs années pour récupérer un peu de sa vie d'avant. Entre médecins, kinés, spécialistes, professeurs émérites, les douleurs insupportables et une orthèse à faire saliver Goldorak, la Belle à l'humour féroce ne rate rien des occasions qui lui font brûler la chandelle par les deux bouts, dans la rigolade en plus, avec au passage une drague éhontée (faudrait voir qu'elle se conforme aux usages) de tous les petits mignons qui prennent soin d'elle.

Un perpétuel parcours du combattant qui donne la pêche et fait relativiser nos petits bobos d'enfants douillets, illustré de façon hilarante par une Florence Cestac en grande forme.

Chapeau bas !

Caroline Lhomme, Florence Cestac (illustrations) : Bienvenue dans mon demi-monde. Le journal pas triste d'une survivante (Hugo Desinge, 160 p, 19,95 €)

Un Japon phantasmé

Trois livres dans lesquels se déploie un Japon, réel ou imaginaire, chacun pouvant être un miroir partiel de ce pays secret et complexe.

L'éclosion tardive d'une fleur. Il est des êtres pour lesquels la vie commence tard. Mais alors, quelle belle floraison ! Tel est le cas d'Alice qui, un jour, pousse la porte d'un salon de thé. Elle ne le sait pas encore, mais l'hôtesse la prend pour une autre cliente (qui ne viendra jamais). Cet échange involontaire de rendez-vous, cette erreur d'aiguillage, va l'orienter vers une séance de shiatsu qui va la révéler à elle-même et la faire éclore peu à peu, comme une fleur qui s'épanouit sous les mains délicates de ce masseur japonais qui va bouleverser sa vie. "Je sais que le mot Ukiyo n'existe pas dans mon langage, qu'il veut dire profiter de l'instant, hors du déroulement de la vie, comme une bulle de joie. Il ordonne de savourer le moment, détaché de nos préoccupations à venir et du poids de notre passé."

Elle va lui adresser une longue lettre-confession, véritable poème où elle va se dévoiler par petites touches légères pour, une fois dans sa vie, enfin s'accomplir et vivre pleinement ce sentiment qu'elle n'espérait pas ressentir un jour. "Deux papillons. C'est désormais comme cela que je nous imagine en fin de vie, comme ces jolis êtres colorés, car nous avons quitté nos cocons depuis longtemps, libres et heureux, attirés l'un par l'autre pour le temps d'émerveillement qui nous reste."

Une jolie déclaration d'amour toute en finesse, délicatesse et légèreté.

Amanda Sthers : Lettre d'amour sans le dire (Grasset, 140 p, 14,50 €)

L'écume des jours. Concept spécifiquement japonais, le nagori est une notion complexe exprimant à la fois la nostalgie de ce qui a été et le regret de ce qui ne sera plus. Il s'applique à toutes les situations, tous les moments de la vie et rend compte de la délicatesse, de la fragilité et de l'impermanence des êtres et des choses. Soulignant en creux la gravité et la profondeur des souvenirs.

Autrefois, les marchandises ne sillonnant pas la planète, nos repas épousaient le rythme des saisons. Locavores par obligation, nous ne consommions que les produits du moment. Après de longs mois d'hiver passés à se nourrir des quelques rares fruits et légumes chichement dispensés par une nature endormie, l'on accueillait avec joie le printemps et l'été, riches d'une profusion et d'une variété gastronomiques. "Le saisons, avec leurs cortèges de richesses venues de la terre et de la mer défilant tour à tour comme un manège ou une lanterne magique, les saisons et les retrouvailles qu'elles nous promettent une fois l'an ne peuvent que nous réjouir."

Aujourd'hui que l'on peut trouver de tout, toute l'année, que reste-t-il du plaisir de déguster à nouveau, après une longue et impatiente attente, des mets dont on avait presque oublié la délicieuse saveur ? Ne sommes-nous pas nostalgiques de cet éternel retour du renouveau, somptueuse renaissance qui scandait notre vie et faisait oublier l'austérité hivernale et faisait palpiter "de désir, de plaisir et de sensibilité" ? "La saison : un parfum, la trace d'un instant de présence. [...] Peut-être est-ce pour cela que les saisons sont la plus belle chose qui existe dans ce monde".

In fine, mais ce n'est pas le plus important, ce petit ouvrage est une étude réfléchie sur une temporalité à la fois cyclique et linéaire, par le truchement de notre alimentation.

Ryoko Sekiguchi : Nagori. La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter (Folio, 144 p, 6,30 €)

Pierre et eau. Etrange. Déconcertant. C'est ce que l'on ressent en refermant le dernier livre de Muriel Barbery. Pour la première fois de sa vie, Rose se rend à Kyoto pour hériter d'un père, esthète et marchand d'art, qu'elle n'a jamais connu. Paul, l'exécuteur testamentaire de ce dernier, est chargé de lui faire accomplir, à la demande du défunt, une sorte de jeu de piste au travers de temples choisis dans la ville. Une longue dérive dans une atmosphère à la fois aquatique et d'une lourdeur minérale pour un personnage à la dérive, qui semble n'avoir pas de contours, comme vidé de sa substance.

L'on a du mal à entrer dans l'imaginaire de l'auteur qui peine à installer son histoire, plombée par d'interminables descriptions un peu soporifiques, qui n'ont même pas le mérite de planter clairement un décor noyé dans un luxe de détails qui éteignent toute tentation de représentation : trop d'éléments disparates torpillent l'harmonie qui pourrait se dégager de l'ensemble. Pas plus que l'héroïne, nous ne comprenons le sens de ses pérégrinations.

Un récit entravé par une lenteur et une moiteur qui engluent lourdement l'imagination. Et des bizarreries de style qui se veulent aussi absconses que des koans ("rien ne faisait sens, tout était saturé de sens"; "tout est identique, tout est en mutation").

Loin, très loin de la vivacité et de la finesse de L'élégance du hérisson, pétillant d'insolence. Dommage !

Muriel Barbery : Une rose seule (Actes Sud, 160 p, 17,50 €)

Foire d'empoigne

Les cinéphiles vont adorer. Les autres aussi. Parce qu'il s'en passe de belles sur les lieux de tournage. Jouissif de constater que dans cette grande famille du cinéma où l'on s'auto-congratule aux grandes messes des Oscars et des Césars, de sourdes luttes intestines ravagent la profession.

Caprices de stars trop gâtées, egos surdimensionnés (faut-il avoir peu confiance en son talent pour exiger d'immenses traitements de faveur), auxquels il faut ajouter les retards endémiques, les acteurs qui arrivent fin bourrés sur le plateau (ce qui nécessite de multiples prises qui alourdissent le budget de la production), les fumistes qui débarquent sans avoir appris leur texte (se souciant fort peu de gêner le travail de leurs camarades et des techniciens)... sans oublier les inimitiés et les jalousies qui font de n'importe quelle production un enfer.

Les réalisateurs ne sont pas en reste : caractériels, je-m'en-foutistes, abus de pouvoir, colères homériques pour des broutilles (tragediante !), désertions brutales des plateaux : la profession nous gâte d'un bel échantillon de problèmes psychologiques.

Heureusement, quelques-uns font honneur à la profession en se comportant avec classe : Gabin, Ventura, Belmondo et beaucoup d'autres (heureusement), qui font le job et parviennent à sauver des films que sans eux l'on pourrait oublier. Parce qu'une bonne éducation et une élégance à toute épreuve éviteraient sûrement ces débordements qui empoisonnent les séances de travail dans les studios cinématographiques... mais nous priveraient de savoureuses anecdotes relatant des situations cocasses ou inattendues.

Hors champ, Philippe Lombard nous gratifie d'une histoire du cinéma drôle et surprenante, contée par un auteur très en verve qui fait passer au lecteur un bon moment à se délecter de ces péripéties de cours de récréation.

Philippe Lombard : 300 anecdotes de tournage. Le cinéma comme vous ne l'avez jamais vu (Hugo Image, 304 p, 12 €)

La marâtre

Les rapports mère-fille ont toujours été compliqués, des bibliothèques entières ont été écrites sur le sujet.

Le trio (infernal ?) : Lise, la mère, qui dans son adolescence a courageusement transporté les messages secrets de la Résistance à la barbe des Allemands; Axel, le père, aviateur combattant dans les rangs de la France Libre, devenu auteur réputé et grand historien, la paix revenue; Cerise, la fille, un caillou monstrueux dans la chaussure de la mère, un petit bijou pour le père.

Axel, adoré par son épouse qui ne veut être que la seule femme de sa vie. Adulé par sa fille : mon père, ce héros, si brillant, si tendre, si fort. Qui meurt brutalement, laissant dans l'arène une panthère et une toute jeune lionne qui vont s'affronter tour à tour.

On ne guérit jamais de son enfance. Quelle estafilade au cœur a bien pu transformer la petite Lise, superbe blonde aux yeux déclinant toutes les nuances de vert, en une femme possessive et exclusive, qui jubile de voir l'envie dans les yeux de ses rivales, le désir dans ceux des hommes ? Qui désire vivre avec Axel une histoire d'amour sublimée, "Belle du Seigneur", refusant tout élément féminin dans son entourage et considérant sa fille comme une redoutable concurrente, n'hésitant pas à lui cracher au visage qu'elle eût préféré que ce soit elle qui meurt.

Qui est vraiment cette femme magnifique, vraie garce avec son entourage, qui veut s'imposer comme le seul centre d'intérêt de tous, qui désire plus que tout être l'unique objet de dévotion des hommes, voire de son propre enfant, jamais satisfaite des cadeaux qu'on lui offre, parce que toujours en deçà de ses désirs ? Et qui, de pétillante et drôle, devient avec l'âge acariâtre et mythomane, vivant dans "une solitude abyssale", jalousant le bonheur de sa fille jusqu'à vouloir le détruire. Une personnalité contrastée, difficile à cerner.

Et quels sont les combats de Cerise, qui mène sa vie durant une guerre de tranchée contre son implacable ennemie ? Jusqu'à ce que le destin fasse basculer la donne et redistribue les cartes. L'amour arrivera-t-il à se frayer un chemin dans la jungle étouffante des sentiments ?

"Il faut vivre d'amour, d'amitié, de défaites,

Donner à perte d'âme, éclater de passions,

Pour que l'on puisse écrire à la fin de la fête,

Quelque chose a changé pendant que nous passions" (Claude Lemesle)

Une petite musique douce-amère griffée de fulgurances, baignée dans la douceur bretonne : la patte de Lorraine Fouchet.

Lorraine Fouchet : J'ai failli te manquer (Héloïse d'Ormesson, 368 p, 20 €)

Lectures d'été

Pour frissonner sur la plage (si vous y avez accès) ou tranquillement vautrés dans votre transat, des livres noirs pour nuits blanches, roses pour humeur grise.

Les feux de la rampe. Plusieurs centaines de fans hystériques piétinent le sable de la plage de Vouliagméni, proche d'Athènes. Leur idole, Neni Vanda, la "Star grecque absolue", donne son concert d'adieu après quarante années de gloire ininterrompue. Que s'est-il passé pour qu'elle en vienne à prendre une décision aussi brutale ? Alerté par son amie Vera, qui n'est autre que la nièce de la chanteuse, le capitaine de police Christophoros Markou, numéro deux du département des homicides de l'Attique, va enquêter dans la plus grande discrétion sur les dangers qui pourrissent la vie de la rock star : échafaudage qui s'écroule juste avant son entrée en scène, accident de voiture incompréhensible, lettres de menace, harcèlement d'un fan de l'ombre, jalousie de rivales...

Avec une maîtrise consommée du suspense, l'auteur fait rissoler son lecteur sur le grill de la transe, distillant les explications du mystère au compte-gouttes, jusqu'au dénouement... très surprenant.

Christos Markogiannakis : Mourir en scène (Albin Michel, 288 p, 19,90 €)

Six femmes à la croisée des chemins. Jessie, workaholic compulsive, planifie sa vie privée et professionnelle à la seconde près; Samya, ne digère pas la relation adultère de son mari qui revient tout penaud au domicile conjugal; Apolline s'accroche à son idée fixe de devenir mère et enquille toute la panoplie des fécondations au risque de ruiner son couple; Geneviève, cinquante ans de bonheur conjugal sans nuage, une famille nombreuse et heureuse, qui apprend qu'un sale grain de sable va gripper cette belle machine; Mia, jeune mère célibataire en galère; et Alison, plantée à la mairie devant parents et amis le jour de son mariage par un fiancé qui ne veut plus l'épouser. Toutes arrivent à un point de bascule de leur existence et se retrouvent au luxueux Resort and Spa on the beach. Pour faire le point. Qu'il est difficile de faire le deuil d'une vie parfaite, surtout quand on s'accroche à un modèle pas fait pour soi. Mais le destin malin aime bien rebattre les cartes et pousser à aller de l'avant, coûte que coûte.

Carène Ponte : D'ici là, porte-toi bien (Pocket, 336 p, 7,60 €)


Une sirène sauvée des eaux. Quatre amis d'enfance. Unis comme les doigts de la main. Qui ont signé un pacte de sang à l'adolescence : toujours se soutenir, quoiqu'il arrive. Jason Zimmer, garde-côte, sauve un jour de tempête, au péril de sa vie, Vicky Lance, célèbre chanteuse de rock. Peut-être aurait-il mieux fait de laisser se noyer cette inconsciente, partie naviguer sur l'océan déchaîné de Santa Barbara; Sandy Dawson, danseuse refoulée mais surdouée, excellent flic par ailleurs; Keith Morrison, célibataire endurci et journaliste hors pair (l'un n'empêche pas l'autre), qui croque d'un style brillant les portraits d'anonymes. Et le quatrième mousquetaire, Nathan Harper, avocat brillantissime, nouveau père d'une ravissante Charlotte.

Une moïsette (féminin de Moïse sauvé des eaux) nymphomane, dépressive et camée, un cadavre, des histoires sentimentales avortées et voilà tout ce petit monde dont les vies vont s'enchevêtrer, et qui va avoir bien du mal à démêler un écheveau qui fait des nœuds à souhait.

D'une plume alerte trempée dans un humour punchy, l'auteur plante patiemment le décor dans ce polar choral et installe en douceur ses personnages avant de faire démarrer l'action qui tient en haleine jusqu'au bout de l'histoire. Couronnée d'un très feel good happy end (cela fait du bien par ces temps maussades).

Alexis Aubenque : La fille de l'océan (Hugo Poche, 480 p, 7,60 €)


Ce passé qui nous fuit, ce présent qui nous échappe. Une mémoire qui s'effiloche, une mamie tricoteuse messagère du destin qui glisse des sentences dans les bonnets qu'elle confectionne, un jeune auxiliaire de vie dynamique qui rêve des paillettes de Broadway, un trufficulteur aux mains noires dont le sourire ultrabrite cache quelques fêlures, Lucienne, plombée par un lourd secret que la proximité du Seigneur n'arrive pas à absoudre... Et au milieu de ce groupe hétéroclite, Julia, belle comme un cœur, qui au mitan de sa vie erre comme un navire en perdition, prenant soin de Jeannine, sa grand-mère bien-aimée qui glisse vers d'autres errances. Des êtres vulnérables dont les vies s'entrecroisent. Finiront-ils par trouver leur chemin ?

Anne-Gaëlle Huon : Même les méchants rêvent d'amour (Le livre de Poche, 352 p, 7,90 €)




Les octogéniaux. Une sacrée bande de seniors qui ont investi l'impasse des Colibris à l'orée de leurs vingt ans. Ils y ont tout vécu : des joies, des peines, des naissances, des mariages, des rêves, des amours, des drames, des ruptures. Tous ensemble, comme une grande famille. Jusqu'au jour où une tragédie a fait voler en éclat cette communauté si soudée. Et comme un malheur n'arrive jamais seul, voilà que le maire veut raser l'impasse pour implanter une école primaire. Pour ne pas voir disparaître toute une vie de souvenirs si précieux, seul trésor valable au seuil de la vieillesse, les "octogéniaux", comme ils se sont baptisés, vont reformer l'union sacrée pour contrecarrer le projet. Un dynamisme à abattre des montagnes qui les fera sortir de leur assoupissement et ne les fera reculer devant aucune action, aucun délire. Ce qui donne un feu d'artifice de répliques drôles et percutantes à l'humour acerbe. Un texte à la fois émouvant et joyeux, porté par une petite musique parfois douce-amère. Du grand Grimaldi.

Virginie Grimaldi : Quand nos souvenirs viendront danser (Le Livre de Poche, 352 p, 7,90 €)

Confessions d'un clown philosophe

Qui n'a, caché dans un tiroir, un petit carnet de citations, poétique GPS sur le chemin de la vie ?

Patrick Sébastien a réuni les siennes dans un livre. A travers les petites phrases choisies qu'il offre à notre curiosité et à notre plaisir, c'est tout un pan de sa personnalité, tapie à l'ombre de la star médiatique, qu'il dévoile. Au hasard de ses souvenirs.

Et nous découvrons, derrière le clown au nez rouge qui fait tourner les serviettes, une personnalité bien plus complexe qu'il n'y paraît, sensible et tendre : raffiné, plein de délicatesse, de fêlures et de chagrins. Cet humaniste, prince de la gaudriole, truculent amateur de saillies (parfois limites, mais au diable Marlène Schiappa), fêtard repenti ne regrette rien de ses bamboches entre amis. Son physique de rugbyman, volontiers grivois par goût immodéré de la provocation et de la liberté d'être, cache un homme cultivé, grand seigneur, courageux qui n'a pas peur d'affronter cette médiocre bienpensance où se vautre notre société de petits marquis jaloux.

Un amoureux de la vie sous toutes ses formes. Avec cette élégance rare qui est l'apanage des belles âmes.

Patrick Sébastien : J'ai déplacé l'éléphant. Ces phrases qui nous font rire... et celles qui nous consolent (XO éditions, 330 p, 19,99 €)

Secrets de famille

Les sœurs Shergill cumulent les handicaps : femmes, nées dans une famille sikhe traditionnelle, émigrée à Londres. Pour les Britanniques pure souche, pas vraiment anglaises malgré leur parfaite intégration. Pas tout à fait indiennes, selon leur famille qui leur reproche de ne pas se conformer aux coutumes ancestrales.

Trois sœurs : Rajni, l'aînée, mariée comme il se doit à Kabir et un fils de 18 ans, la prunelle de ses yeux. Parlons-en du fils, qui veut arrêter ses études parce qu'il est fou amoureux d'une femme de 36 ans enceinte de ses œuvres. Jezmeen, la cadette, qui depuis toujours donne du fil à retordre à sa mère et rêve de sortir de son anonymat et de son étouffant milieu en devenant une actrice célèbre. "Un jour, le monde entier connaîtra mon nom", se promet-elle. Mais qui pour l'heure enchaîne figurations calamiteuses et (tout) petits rôles muets dans des productions de seconde zone. Enfin la petite dernière, Shirina, qui n'a pas vraiment connu son père mort beaucoup trop tôt d'une bête chute dans la douche et qui, lasse des disputes incessantes de sa fratrie, a voulu construire une famille parfaite bien à elle, en optant pour un mariage traditionnel, arrangé par les bons soins d'Internet. Elle vit à Melbourne avec son époux Sehaj et une belle-mère envahissante et acariâtre, dont elle accepte tout, pour se tenir à l'écart des conflits.

Et puis la mère ! Une sacrée figure la mère. Veuve trop tôt qui, seule à Londres, a trimé toute sa vie pour élever ses filles dans le respect et l'amour d'une Inde sublimée. Qui se meurt d'un cancer et laisse aux trois sœurs une feuille de route sous forme de pèlerinage au Temple d'Or d'Amritsar, au Pendjab, où elle veut que ses cendres soient jetées : "Faire un long voyage pour quelqu'un est l'ultime preuve d'amour et de foi".

Voilà trois femmes que tout oppose qui, pour respecter les dernières volontés d'une mère, vont devoir cheminer ensemble dans une Inde qu'elles ne connaissent pas. Et qui vont voir leur destin emprunter une voie dont elles ne se doutaient guère.

Un road trip sauce curry, qui plonge le lecteur dans le foisonnement et le bouillonnement d'un sous-continent déchiré entre modernité et traditions, et dont les femmes paient les mutations violentes au prix fort. Très fort.

Balli Kaur Jaswal : Les incroyables aventures des sœurs Shergill (Belfond, 384 p, 21,90 €)

La lettre d’Élise

Il est dans la vie des virages à 180° qui se prennent sur un coup de tête, sans préméditation.

Comme Édouard, qui attend sur le parvis de la gare de Vannes le TGV qui doit le ramener à Paris, quand il aperçoit une vieille dame qui traîne péniblement sa lourde valise en direction de la gare routière. Galant, il s'offre de l'aider, alors que sa femme l'avertit que le train est sur le point d'arriver.

Quelle idée a-t-elle bien pu traverser l'esprit de cet homme de 50 ans pour qu'il plante ainsi son épouse et monte dans le car avec Suzanne, cette délicieuse dame anglaise messagère du destin, pour se retrouver dans une chambre d'hôtes à l'orée de la forêt de Brocéliande ? Casser la routine, ne plus vouloir suivre le chemin bien tracé filant sur des rails infinis jusqu'à la mort ?

Ou bien cette lettre inattendue qu'il a reçue, peu avant son départ en vacances, d’Élise son premier et grand amour d'adolescent qui l'a quitté brusquement et qu'il n'a jamais oubliée ?

Dans la magique Brocéliande, pétrie de légendes arthuriennes, il va faire la connaissance de la gentille Gaëlle et de son fils Gauvin muré dans le silence par un terrible secret que tous ignorent, de Raymond solide comme la terre qu'il entretient amoureusement et d'Adèle, jeune fille à la personnalité trouble qui elle aussi camoufle un passé pas très net.

"L'évasion" d’Édouard ne va-t-elle pas permettre à tous les membres de ce petit groupe de casser les murs de leur prison intérieure pour enfin remettre les choses à leur place ? La liberté d'être passe souvent par des renoncements, parfois douloureux. S'accoucher de soi-même est difficile, mais n'est-ce pas le prix à payer pour, enfin, être vraiment à sa place et vivre dans la plénitude ?

Comme à son habitude, Agnès Ledig échafaude dans la douceur des histoires qui s'entrecroisent et parviennent à leur terme dans une harmonie enfin retrouvée. Un vrai pansement sur nos âmes blessées.

Agnès Ledig : Se le dire enfin (Flammarion, 432 p, 21,90 €)

Une vie. Des vies

Ah ! Les folles journées de la Belle Epoque, âge d'or des courtisanes de haut vol, de ces demi-mondaines entretenues par des hommes riches dont elles dilapidaient la fortune, qui plongeaient Paris dans une joyeuse farandole de plaisirs et d'insouciance, admirées par les princes et les rois qui se pâmaient à leurs genoux. Belles et libres ! "Un début de siècle de débauche, d'optimisme, de luxe et d'extravagance". Tout un monde qui disparaîtra dans les horreurs de la Première Guerre mondiale.

Et parallèlement, au même moment, une communauté de femmes miséreuses qui trimaient de longues journées pour nourrir leur famille, la faim et la peur au ventre.

Deux mondes qui ne se côtoyaient jamais et s'ignoraient, à des années-lumière l'un de l'autre, qui ne pouvaient se rencontrer.

Voire !

Mauléon, cité industrieuse du Pays basque en ce début du XXe siècle, riche de sa production d'espadrilles qui arrosent la France entière. Une production gourmande en main d'œuvre pour satisfaire la demande sans cesse croissante du pays, qui nécessite une immigration espagnole : des femmes qui risquent leur vie en traversant ces Pyrénées inhospitalières, pour être exploitées par des contremaîtres véreux, travaillant sans relâche dans d'inhumaines conditions. Leur but ? Se constituer un trousseau pour faire un beau mariage. L'une d'elle, Rosa, veut faire partie de cette transhumance annuelle pour offrir à Abuella, sa grand-mère bien aimée, un quotidien plus confortable. Elle entraîne dans cette expédition sa sœur aînée qui perdra qui perdra la vie dans ce fatal passage. Une tragédie qui va la plomber.

Tout près de là, un autre univers, celui des Demoiselles, qui s'adonnent dans une somptueuse demeure à une vie de danses et de fêtes, légère comme les bulles de champagne qu'elles boivent avec délices ... Ces Demoiselles cachent pourtant de nombreuses fêlures et autant de drames. Elles vont prendre Rosa sous leur protection et permettre à la petite fille pauvre et boiteuse de connaître une existence pleine et riche en rebondissements.

Il y a de l'Alexandre Dumas et du Zola dans ce livre difficile à lâcher, qui parle de rendez-vous manqués, de bonheurs parfois trop cher payés, de nostalgie et de regrets. Et que l'on regrette d'abandonner, l'histoire terminée.

Anne-Gaëlle Huon : Les demoiselles (Albin Michel, 336 p, 17,90 €)

Entente cordiale ?

Quatre filles. Les meilleures amies du monde, qui se sont rencontrées à la fac. Qui se disaient tout, partageaient tout : la coloc, les secrets, les histoires intimes, les fous-rires, les conseils, les échanges de toutes sortes. Un attachement à la vie, à la mort.

A la mort ?

Kate, Rowan, Jennifer, Izzy ne se sont jamais perdues de vue. Même avec mari et enfants, elles ont toujours respecté le rendez-vous annuel de leurs retrouvailles entre filles, chaque fois dans un coin différent du monde, quelles que soient leurs contraintes ou obligations. Bien sûr, il y eut une interruption de quelques années. C'est la raison pour laquelle Rowan a décidé de renouer avec la tradition sacrée de ces rendez-vous amicaux en réunissant, dans une magnifique demeure du sud de la France prêtée par un client, toute sa petite bande, compagnons et progénitures compris.

Ce qui devait être une semaine de rêve va virer au cauchemar. Kate surprend un échange de messages entre son conjoint et une certaine "Fille de Corail". Elle en est certaine, Sean la trompe avec l'une de ses quatre copines. Laquelle ? Devant cette double trahison, son monde s'effondre.

Entre chagrin et crises de larmes, elle va mener son enquête pour débusquer la traîtresse et confondre son époux volage. Mais tout ne va pas se passer comme prévu. Ses recherches vont la mener sur des chemins qu'elle était loin d'imaginer. Tout comme le lecteur.

Un thriller passionnant, mené de main de maître par un auteur qui excelle dans l'art du rebondissement et des surprises, et nous conduit sur des pistes finissant toujours en impasses, avant de dévoiler le fin mot de l'histoire, dont jusqu'au bout, l'on ne se doutait pas.

En jouant avec nos nerfs, T.M. Logan nous tient en haleine sans répit et l'on trouve cela délicieux. Du grand art !

T.M. Logan : Holiday (Hugo Thriller, 440 p, 19,95 €)

Ça ne va pas plaire à tout le monde

Pesticides, additifs chimiques, émulsifiants, exhausteurs de goût, conservateurs, arômes artificiels, colorants, agents de textures, OGM, perturbateurs endocriniens, métaux lourds, tout cela dans nos assiettes ou notre environnement immédiat : que l'on soit encore vivant tient du miracle. Avons-nous affaire à l'obsolescence programmée du vivant ? L'insatiable voracité de certains à se faire de l'argent, quitte à pourrir et anéantir la planète entière, n'a pas de limite. Apocalypse now !

On planifie notre mise en bière tout de suite ? Pas de panique ! Nous avons à disposition une arme dissuasive qui a fait ses preuves : notre porte-monnaie. Ne jamais oublier que c'est David et sa fronde ridicule qui ont terrassé le géant Goliath puissamment armé.

Pour notre sauvegarde et celle des générations futures, deux combattantes de l'ombre, Sidonie Bonnec et Marie Drucker, se sont attelées à un patient travail de fourmi : d'abord faire un état des lieux de toutes les appellations mensongères et substances mortifères qui colonisent tout ce que nous consommons (ça donne froid dans le dos) ; puis s'adjoindre le concours de scientifiques et de chercheurs sérieux et intègres afin de répertorier méthodiquement toutes les alternatives naturelles et/ou biologiques pour vivre plus sainement, plus simplement, plus économiquement (mais, oui !) et protéger ainsi la biosphère.

Aucun domaine n'échappe à leur prospection rigoureuse : la nourriture, l'hygiène corporelle, la beauté, la maison, les enfants et même nos amis les bêtes. Un travail responsable et nuancé, avec noms et adresses des produits de remplacement, parce que tout le monde ne peut s'enorgueillir de posséder une licence de chimie pour débusquer les éléments cancérigènes dans la longue liste des ingrédients qui composent ce que nous utilisons quotidiennement. Et, cela ne gâte rien, avec un humour et une légèreté brillamment illustrés par les dessins drôlissimes  d'Anne Boudart.

Bravo les filles pour cet acte généreux. On vous dit tous merci !

Sidonie Bonnec et Marie Drucker : Naturel. Pour le meilleur et pour le reste (Fayard, 256 p, 22,50 €)

Le grand chambardement

Attachez vos ceintures : nous sommes entrés dans une zone de turbulences qui va beaucoup nous chahuter. En cause, et scientifiquement prouvés, la Terre qui tourne plus vite, les pôles magnétiques qui commencent à s'inverser et les nouvelles inventions technologiques (communications sans fil, pollution et autres) générés par l'homme et qui brouillent les fréquences sur lesquelles nous étions alignés depuis des siècles.

Ce changement vibratoire entraîne, pour chacun et à des degrés divers, des perturbations dans leur horloge interne, se manifestant par des maux de tête, des vertiges, des acouphènes, des troubles de la vision, de la fatigue chronique, de l'insomnie, des états dépressifs sans cause identifiable, et autres symptômes que les médecins ne peuvent imputer à aucun dérèglement physique visible.

Notre corps va devoir intégrer ces informations cosmiques et s'y adapter. Comment ? En acceptant d'évoluer et de modifier de façon durable nos façons de vivre coupables d'avoir coupé l'être de son âme, de la nature et des autres. Pour survivre au chaos qui se prépare, il va falloir se responsabiliser et se reprogrammer sur ces trois axes-là. "Écouter ses intuitions et travailler à les réaliser avec raison et méthode". Vaste et difficile programme ! Mais exaltante mission !

Heureusement, des Êtres de Lumière sont là pour nous guider et nous aider à traverser le gué, affirme Patricia Darré, qui se livre un état des lieux très éclairant sur ce qui nous a amenés à cette impasse.

Que l'on y adhère ou pas, ce livre très intéressant, troublant pour les uns, gênant pour les autres, ne va pas manquer de bousculer ou de désarçonner le lecteur. Un réveil un peu brutal de notre léthargie face aux catastrophes, qu'impassibles, nous avons laissé advenir ?

Patricia Darré : Survivre dans le tumulte (Michel Laffont, 238 p, 17,95 €)

La Sherlock Holmes du mot juste

Muriel Gilbert est une belle gourmande. De mots, d'expressions, de la richesse de notre langue. Si elle travaillait au 36 (quai des Orfèvres) elle se distinguerait comme profileuse, tant elle aime traquer et comprendre tout ce que le français, langue complexe aux multiples règles générant autant d'exceptions, comporte de bizarreries qui nous donnent tant de fil à retordre.

Avec elle, l'orthographe se mue en jeu de piste passionnant et la grammaire devient tout à coup d'une surprenante clarté, douée qu'elle est dans l'art de déjouer chausse-trapes, traquenards et autres pièges bien retors qui engluent nos stylos dès que l'on veut communiquer. Comprendre les évolutions du langage à travers les siècles devient ludique. Et l'on se plaît à étoffer notre vocabulaire pour cerner au plus juste le terme idoine qui traduira, dans sa merveilleuse précision et sa subtile résonance, l'étendue infinie de nos émotions. Un minutieux travail d'orfèvre amoureux de son œuvre.

Ses auditeurs (sur RTL) et ses lecteurs, dont le nombre va croissant, confirment la curiosité et l'intérêt grandissant de tous pour le fonctionnement de notre merveilleux outil de communication.

Grâce à la limpidité de ses explications, chacun désire en apprendre toujours davantage sur les anomalies d'une langue, qui s'est enrichie au cours des siècles d'apports étrangers précieux et se renouvelle continuellement au gré des inventions techniques, scientifiques et sociétales que le génie humain ne cesse de créer.

Petit clin d'œil à notre docteur es-sciences du langage, délicieusement drôle, dont le regard de lynx a été pris en défaut : p 120 (un équipe sportive), p 138 (dire que ce gens d'exploit) et p 152 (non, chère Muriel, la fable "Le Loup et l'Agneau" ne se termine pas, mais commence par "La raison du plus fort est toujours la meilleure").

C'est dire que je suis une lectrice assidue de vos ouvrages et attends le prochain qui devrait bientôt sortir des presses. Ô joie !

Muriel Gilbert : Encore plus de bonbons sur la langue (La Librairie Vuibert, 224 p, 17,90 €)

La saillie comme l'un des Beaux-arts


Scénariste préféré des Français, Michel Audiard a marqué de son empreinte le monde cinématographique de l'Hexagone. Presque tous les films auxquels il a collaboré (ou qu'il a réalisés) sont devenus cultes : des histoires bien ficelées, des répliques comme des balles traçantes, des acteurs fétiches promus au rang d'icônes... Et comme marque de fabrique la gouaille des faubourgs.

Talentueux, d'une grande culture littéraire qu'il camoufle sous des airs goguenards, il truffe ses dialogues de remarques acerbes et percutantes qui déclenchent les fous-rires de salles entières.

L'animal a pourtant ses zones d'ombre : pendant la guerre, il émarge dans un torchon collaborationniste, L'Appel, dans lequel il écrit ses premiers textes "teintés d'un fort antisémitisme", ce qui lui vaut d'être inquiété à la Libération. Cela lui inspira-t-il sa grande admiration, jamais démentie, pour le sulfureux Céline ? Et puis le drame de sa vie : la perte de son fils François, mort dans un accident de voiture, dont il ne se remettra jamais.

Très documenté, riche des fiches techniques de tous les films d'Audiard, abondamment illustré, truffé des meilleures répliques du maître, le livre de Philippe Lombard regorge d'anecdotes savoureuses. A consommer comme un café ristretto : à petites lampées.

Philippe Lombard : Michel Audiard. Le livre petit mais costaud (Hugo Images, 224 p, 19,95 €)

Michel Audiard ? Devenu célèbre comme faiseur de phrases percutantes qui font mouche et deviennent cultes, il reconnaît volontiers être un "voleur de répliques", qu'il glane partout : taxis, comptoirs de zinc, troquets, écrivains, poètes, tout est bon pourvu que cela apporte du relief à une situation ou à un personnage. "Je suis prêt à truquer le scénario et à inventer une scène qui rentrera comme elle peut pour dix grandes répliques". Il n'hésite pas à se parodier lui-même, replaçant ses trouvailles quasi à l'identique dans ses différents films, recyclant ses belles tirades d'un scénario à l'autre.

Amoureux inconditionnel de littérature, il se régale à ciseler bons mots et dialogues irrésistibles, traits d'esprit et boutades qu'il traque avec une patience d'ornithologue. Pas ou peu d'argot dans ses scénarios, mais un langage imagé qui happe le spectateur et le frappe à l'estomac. "J'aime assez le style. Je suis victime du style". Son œuvre entière en témoigne.

Philippe Lombard : Sous la casquette de Michel Audiard. Les secrets de ses grandes répliques (Dunod, 192 p, 16,90 €)

Ô vieillesse ennemie !

En Afrique, un vieux qui meurt est une bibliothèque qui brûle. Belle image que ce continent donne de ses anciens, qui occupent ainsi une place de choix dans la société et finissent leur existence dans la dignité et le respect du groupe.

En France (et sûrement ailleurs en Europe), c'est une plaie que l'on doit soustraire au regard des autres dans de nouvelles léproseries appelées EHPAD (cachez, sous cet acronyme, ce déshonneur que je ne saurais voir !). La récente pandémie de Covid-19 y a fait des ravages, exhibant aux yeux d'une population qui "regardait ailleurs" la monstrueuse réalité de ces mouroirs : abandon de parents par une progéniture ingrate et égoïste, souvent impatiente et avide de profiter avant l'heure d'un héritage lui permettant de jouir de l'existence sans grand effort.

L'histoire du livre de Marie Laborde commence par un dézingage en règle du mythe fallacieux du Prince charmant, incapable désormais de cacher ses monstrueuses pustules de crapaud visqueux derrière le masque de l'amoureux tendre et courtois. Au bûcher, Grimm, Andersen, Perrault et les autres ! Quel est le rapport ? Patience !

Momentanément installée à la Résidence Biarritz Bonheur, "sinistre dépotoir à vieilles carcasses", en vue d'assurer sa rééducation suite à une fracture du col du fémur, Alexandrine Dumas se lie avec deux autres pensionnaires, condamnées à perpétuité dans ce bagne d'un nouveau genre : la délicieuse Marie-Thérèse, qui va très bientôt souffler ses cent bougies, et Gisèle Grandpied, une vieille fille terriblement indiscrète qui se mêle de tout et que la perte de son chien Dagobert a fait basculer dans un perpétuel chagrin. Toutes trois sont animées pour différentes raisons par un désir de vengeance qui les fait se tenir debout.

A travers le plan machiavélique fomenté par nos trois mamies, l'auteur brosse de son humour caustique le portrait effrayant d'une institution où prisonniers et geôliers sont assignés à résidence en prenant perpète : les pensionnaires sont bousculés et martyrisés par un personnel mal formé, mal payé, et règlent des sommes fabuleuses (il faut bien que les actionnaires exultent) pour un hébergement carcéral et des repas qui relèvent plus de la gamelle pour chiens que de la cuisine-maison. "Ce type d'établissement, créé par la politique, la finance et l'architecture associées, est bâti dans une perspective de profits maximum. [...] On y relègue des vieux sans famille ou dont les familles ne veulent pas s'encombrer, on les nourrit à moindre coût, on s'en occupe à moindre coût, on les rend obéissants et on les laisse croupir dans l'ennui, la souffrance, l'angoisse et le désespoir."

Oubliés le respect, la bienveillance et la courtoisie. Peu à peu, ils perdent leur humanité, se désincarnent et sombrent dans une solitude et une déchéance totales, abandonnés par des familles indifférentes et insensibles, qui refusent de voir, à travers l'avilissement programmé de leurs proches, se profiler le destin qui sera le leur. Dépossédé de sa vieillesse, l'humain se voit aussi spolié de sa liberté, de sa dignité et de son statut d'adulte responsable, par "la France de l'argent roi, la France des énarques, la France du béton, la France de l'égoïsme, la France haineuse des réseaux sociaux..." Devenu totalement invisible. Criminelle infamie !

Un livre drôle, hilarant même parfois. Mais glaçant.

Marie Laborde : Si belle en ce mouroir (Editions François Bourin, 272 p, 19 €)

Héros anonymes

Ce livre vient à point pour nous conforter dans l'idée que, même dans les situations les plus désespérées, des gens de l'ombre se lèvent pour combattre le malheur et faire preuve d'une belle humanité. Et qu'à côté de la fange dans laquelle beaucoup se vautrent, d'autres résistent, vent debout, pour écouter leur conscience et faire triompher les valeurs d'altruisme, de générosité, de bienveillance et de tolérance.

Grâce à un patient travail de recherches, l'auteur a réuni des dizaines de témoignages de tous les pays d'Europe et d'Amérique du Nord auprès d'hommes et de femmes qui se sont illustrés, même et surtout dans l'anonymat, durant la Deuxième Guerre mondiale et ont porté haut les valeurs d'entraide et de solidarité, parfois même envers l'ennemi.

Histoires d'amitié, d'empathie et d'amour, courtes mais percutantes, pleines d'humour, souvent cocasses, dénuées de haine ou de désir de vengeance, comme autant d'éclats qui ravivent la foi en l'humain : une fraternité qui porte à l'optimisme.

La plus petite chandelle à la flamme vacillante parviendra toujours à éloigner les ténèbres et réchauffer la main qui s'en approche.

Alain Stanké : Les belles histoires d'une sale guerre. Ces héros (extra)ordinaires de la Seconde Guerre mondiale (Hugo*Doc, 254 p, 17,95 €)

L'enfer du décor

Quelles réelles attentes, pour les souscripteurs, se cachent derrière toute inscription à un centre de bien-être ? Bien-être : mot-valise où l'on entasse pêle-mêle, au hasard de ses manques, amaigrissement, estime de soi, détoxification physique et/ou mentale, image sublimée... pour, au final, devenir soi, oser être soi, soi en mieux, débarrassé de toutes les scories de son parcours, plus léger, plus heureux. Comme neuf !

Neuf. C'est le nombre de participants qui ont signé pour une cure de dix jours dans la sublime station thermale de Tranquillum House : Frances, auteure à succès de romans à l'eau de rose qui, à la cinquantaine pourtant pétulante, voit sa carrière en perte de vitesse et sa vie sentimentale qui vire au fiasco; Tony, footballeur idolâtré dans sa jeunesse que la maturité empâte et empêtre; Lars, beau comme un dieu mais gay refusant à son partenaire l'arrivée d'un enfant; Carmel, mère de quatre adorables fillettes, abandonnée par son mari pour une autre femme; Ben et Jessica, jeune couple de la classe moyenne que les hasards heureux d'un billet de loterie a rendu richissimes, mais dont les goûts trahissent les nouveaux riches : lui adulant sa Lamborghini, elle assurant la fortune des chirurgiens esthétiques; et enfin la famille Marconi, le père, la mère et la jeune Zoé, dont le fonctionnement paraît tellement "normal". Des personnalités aux antipodes les unes des autres dont les chemins n'auraient jamais dû se croiser.

Et puis la sublime Masha, maîtresse des lieux, qui promet à ses résidents qu'à l'issue de cette cure ils seront métamorphosés, enfin délivrés de toutes leurs entraves au bonheur : "Quand vous quitterez Tranquillum House, vous vous sentirez plus heureux, plus sains, plus légers, plus libres".

On ne cesse de le répéter : l'enfer est toujours pavé de bonnes intentions. Le travail de lâcher-prise nécessite des efforts, des renoncements, des sacrifices. Pour se déprendre de ses mauvaises habitudes, le jeûne, la privation de liberté et l'isolement s'invitent au programme. Et c'est à ce moment-là que tout dérape et que le rêve vire au cauchemar.

Liane Moriarty conduit de main de maître un récit haletant qui va crescendo jusqu'à l'éclatement final.

Une belle surprise littéraire !

Liane Moriarty : Neuf parfaits étrangers (Albin Michel, 512 p, 22,90 €)

La fin et les moyens

On ne se méfie jamais assez des amours ancillaires. Et encore moins - à tort - de leur descendance : de véritables grenades dégoupillées qui vous pètent à la gueule quelques générations plus tard.

Blanche, par exemple : à califourchon sur la branche faisandée de l'arbre généalogique de l'illustre famille de Rigny, bourgeois cossus que les aléas de l'histoire ont enrichis dès le XIXe siècle. Et qui n'a reçu pour tout héritage qu'un nom prestigieux et un sens aigu de l'à-propos. Tête brûlée en perpétuelle rébellion, elle a vu le jour sur un confetti paumé de la mer d'Iroise. Pour pourrir la vie de son vieux, elle n'a rien trouvé de mieux à l'adolescence que de se balancer en voiture du haut d'une falaise. Elle aurait pu y perdre la vie, elle y a gagné deux orthèses et autant de béquilles, qui lui donnent une démarche évoquant "le tangage paresseux d'un voilier sur une mer scintillante de soleil". Avec Juliette, sa petite fille de dix ans, fruit des amours d'un soir et Hildegarde, sa meilleure pote, atteinte du syndrome de Marfan qui la fait ressembler à un poireau monté en graine (pas mal elle aussi dans le genre space), elles forment un trio qui va secouer le cocotier.

Par quel miracle est-elle inscrite dans le lignage des de Rigny ? Par la divine loi qui au XIXe siècle autorisait les riches à acheter des pauvres pour servir de chair à canon à leur place. Pour rétablir un semblant d'égalité dans ce monde inique, Blanche décide d'élaguer les rameaux pourris d'une parentèle qui l'empêche d'atteindre le sommet et s'attèle à l'élimination méthodique des héritiers. Un patient travail de sape pour enfin arriver à la première place dans l'ordre de succession.

Et c'est là qu'on se régale. Joyeusement immorale, délicieusement perverse (mais pour la bonne cause), insolente et irrespectueuse à souhait, l'histoire caracole dans le politiquement incorrect sans le moindre remord. Un livre d'autant plus drôle que l'auteur trempe sa plume dans l'encre noire de l'ironie et du sarcasme, raillant - allegro fortissimo ! - toute la bienpensance d'une classe sociale, qui méprise et exploite grâce au silence complice d'un monde politique corrompu, les petits, les sans grade, les besogneux, sans lesquels elle ne pourrait exister. Dans un style incisif et caustique, qui tape au ventre.

Avocate pénaliste, Hannelore Cayre se livre ici à un plaidoyer virulent contre le "toujours plus" névrotique d'une petite caste avide, bouffie de condescendance et de morgue, qui n'hésite pas à détruire pourvu que cela lui rapporte beaucoup d'argent et assoit son pouvoir. Avec, en toile de fond et dans la bouche de son héroïne, un réquisitoire musclé sur la veulerie de gouvernants, "quels qu'ils soient" qui privilégieront toujours "la satisfaction immédiate des masses pour être réélus et jamais ne proposeraient un autre modèle de société".

Hilarant et jouissif !

Hannelore Cayre : Richesse oblige (Métailié, 224 p, 18 €)

Humour noir

Exceptés leur couleur de peau et un passé d'esclaves ou de colonisés, les populations que l'on désigne sous le terme générique de Noirs, n'ont pas grand-chose en commun, selon qu'elles vivent en Afrique, dans les Caraïbes ou sur le continent américain. "C'est l'espace vécu qui, plus que tout autre élément - histoire, origine lointaine, etc. - modèle les identités, les cultures".

En témoigne le livre de Gaston Kelman qui, en répertoriant les formes foisonnantes de l'humour noir, martèle son "crédo sur la non-existence d'une ethnie noire homogène qui établirait une fraternité entre tous les individus plus ou moins négroïdes à travers le monde".

L'auteur livre dans cet ouvrage, déjà paru depuis un long moment, l'étendue et la diversité de cet humour noir. Chaque pays du continent africain ou des Antilles s'est forgé le sien, chacun se permettant de mettre en boîte l'autre, le frère. Comme les Français et les Belges ou les Suisses. Et l'on découvre, émerveillés, la multiplicité et la richesse de ces cultures qui manient aussi bien la dérision, la finesse d'esprit, l'ironie, la verve et la distanciation que les "Blancs" qui se sont érigés en modèles. Belle universalité.

Se moquer de soi est une forme évoluée de sagesse, de maturité et d'intelligence. Un petit exemple de la taquinerie espiègle de ce continent qui sait si bien se prendre pour cible :

"Un Blanc essaie de chambrer un copain noir.

- Vraiment, on peut dire que vous, les Noirs, vous descendez du singe.

- Cela ne m'aurait pas gêné outre mesure. Mais la place était déjà prise, lui répond le Noir.

- Par qui donc ? demande le Blanc.

- Mais par vous ! Regarde : vous avez le poil raide, et certains spécimens de Blancs en ont même partout. Vos oreilles sont de vraies soupapes de gorille ! Et vos yeux pâles comme ceux des mandrills. Sans parler de ce petit nez tout mignon et de votre cul qui est aussi rose que celui d'un chimpanzé. On peut dire que la synthèse est bien réussie."

La réponse du berger à la bergère.

Gaston Kelman : La bible de l'humour noir (Michel Lafon, 352 p, 18,50 €)

Les très riches heures du continent noir

Une gageure que d'enfermer le bouillonnement culturel et la disparité historique de l'Afrique dans les vingt-six petites lettres de l'alphabet. C'est pourtant le défi qu'ont tenté de relever, d'une plume élégante, Alain Mabanckou et Abdourahman Waberi, à la manière d'un dictionnaire amoureux, coloré de leurs souvenirs d'enfance et de leurs expériences d'adultes.

Pour changer notre vision de ce continent il faut adopter une autre grille de lecture que celle imposée par notre double culture judéo-chrétienne et gréco-latine. Apparaît alors une autre perception de la richesse de cette Afrique méconnue et de son apport colossal à l'humanité. "Il faut bien concevoir la négritude comme un humanisme. Au bout du particularisme, on aboutit à l'universel".

Par une salutaire remise des pendules à l'heure, l'on découvre les conséquences d'un colonialisme jacobin qui imposait un développement et une représentation du monde non adaptés aux populations locales. Pourtant, point d'esprit revanchard ni de rancœur stérile dans la rédaction de cet ouvrage, dont la vocation est d'intégrer "la part d'imaginaire [des Africains] dans le grand concert des civilisations". En portant à notre connaissance l'étonnante diversité de langues, de littératures et des multiples conceptions du monde, ce dictionnaire fait craquer le cadre, devenu étroit à l'heure de la mondialisation, de notre représentation de l'univers. "Les hommes doivent mettre l'accent non plus sur ce qui les sépare, mais sur ce qu'ils ont en commun, dans le respect de l'identité de chacun. La rencontre et l'écoute de l'autre est toujours plus enrichissante, même pour l'épanouissement de sa propre identité." (Amadou Hampâté Bâ : Lettre à la jeunesse)

Nous découvrons avec délices des auteurs, une sagesse, une attention à la terre et à l'humain ainsi qu'une vision originale du fonctionnement communautaire, qui semblent avoir déserté nos contrées, ballotées dans les affres d'une mondialisation sauvage. Apparaissent alors des savoirs et des traditions séculaires, autrefois véhiculés de village en village par le magnifique talent du griot. "Je suis un diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l'ombre des baobabs" dira Amadou Hampâté Bâ qui, comme beaucoup des siens, sera fier de "descendre d'une terre ancestrale puissante et mythique".

Bien sûr l'ouvrage ne saurait être exhaustif et les auteurs nous annoncent déjà un deuxième tome. Pouvons-nous leur suggérer d'y inclure la magnifique Joséphine Baker, Wangari Maathai, prix Nobel de la paix et initiatrice du reboisement du Kenya ou le Gabonais Janis Otsiemi qui, dans ses polars déjantés, culbute et engrosse joyeusement une langue française qui commençait à se languir d'ennui dans le corset codifié de l'Académie et se retrouve toute ébaubie et joyeuse par un si vivifiant déferlement de trouvailles et d'images.

Un sacré voyage et un formidable dépaysement !

Alain Mabanckou, Abdourahman Waberi : Dictionnaire enjoué des cultures africaines (Fayard, 344 p, 20 €)

Réparer l'humain

Anna revient dans sa Bretagne natale. En miettes. Eduardo, l'amour de sa vie qu'elle avait suivi en Argentine et dont elle attend un enfant, s'est fait tuer par un chauffard.

Gabriel et Ervann : deux très jeunes frères, physiquement blessés par un père violent qui a tué leur mère de coups, sont devenus deux adultes réparés (apparemment) par un couple aimant, qui les a adoptés et choyés et grâce à la prévenance desquels ils sont sortis (vraiment ?) de l'enfer.


Et autour d'eux, comme un cocon réparateur et joyeux, familles et amis tissent un cordon sanitaire pour leur sortir la tête hors de l'eau. Tout ce beau monde travaille dans le milieu hospitalier ou y sont apparentés de diverses manières. "Des destins se croisent et se lient. Ce n'est pas une histoire de choix, d'envie, de caprice... Non, c'est autre chose : une nécessité !"

Les romans de Sophie Tal Men sont toujours bâties sur le même schéma : deux êtres cabossés par la vie se rencontrent par hasard  en Bretagne et s'attirent à leur corps défendant. Ne voulant surtout pas se laisser prendre au piège d'un bonheur qu'ils ne s'autorisent pas, ils luttent contre cette irrésistible attraction, avant de s'apprivoiser et se reconstruire mutuellement. Tout un cheminement qui les amène à vivre un amour total et complémentaire, chacun devenant l'ancrage de l'autre. Avec pour personnage secondaire, un environnement constitué de bonnes fées pleines d'amour et de complicité qui vont œuvrer, telles de patientes araignées tissant leur toile, à leur rapprochement. Le décor ? Toujours le même, la Bretagne si chaleureuse qui n'a jamais perdu le sens des valeurs et de l'entraide. Et à la fin de l'ouvrage, la recette des gâteaux et autres plats typiques dont l'auteur émaille son récit.

C'est si simple, le bonheur. Chez Sophie Tal Men.

Sophie Tal Men : Va où le vent te berce (Albin Michel, 304 p, 18,90 €)

Résilience

A priori, ce sont de sacrées Carabosses qui se sont penchées sur le berceau de Myriam. Naître dans une riche famille suisse très catholique, qui élève ses enfants à la schlague parce qu'elle veut imposer sa supériorité méprisante à tous ceux qui ne sont pas de sa caste, constitue un manque de bol notoire quand on possède une volonté farouche d'être libre et une inextinguible soif de vivre chevillées au corps. Y ajouter une santé précaire et un syndrome d'Ehlers-Danlos occasionnant entorses à répétition, douleurs insupportables et fatigue chronique, ça fait tache sur le blason. Avec de tels parents, la tendresse ne sera jamais au rendez-vous. La maltraitance, si !

C'est là que de bonnes fées vont croiser la route de cette attachante et intelligente jeune fille, lui permettant de réaliser ses rêves fous, malgré les conseils de prudence et les interdictions du corps médical. "Ma vie relève de ma responsabilité." Grâce au sport et à de magnifiques rencontres qui jalonnent son parcours et lui prodiguent un soutien et un amour sans failles, Myriam va se forger une volonté de fer et une endurance à toute épreuve pour vaincre et dépasser ce que la maladie lui impose de limites. Rien ne la freine. Malgré les souffrances atroces, malgré les embûches, malgré les moments de découragements et la tentation, parfois, du renoncement. "L'échec n'est pas une fatalité, mais un moyen de progresser."

Vaincre l'adversité et, envers et contre tout, vivre dans la joie. Pour connaître, enfin, la paix.

Une belle leçon de sagesse. Et de vie. A méditer pour relativiser nos petits bobos.

Myriam : Itinéraire d'une survivante (Favre, 276 p, 18 €)

Nettoyage à sec




Etre le capitaine d'un chalutier baptisé Mort à crédit et avoir pour second une nana sortie de nulle part prénommée la Murène, ça sent tout de suite les embrouilles. Bon en même temps, quand personne ne se bouscule pour le poste, on ne fait pas le difficile. D'autant que la souris est compétente, dure à la tâche et ne la ramène pas. Chacun trimballant son lot de problèmes à régler et de vengeances à assouvir, ils vont mutuellement s'entraider.

Dans la vie, avant de continuer sa route, il faut apurer les dettes et solder les comptes. Et comme on n'est pas entre gentlemen, ça se fait parfois dans la violence. On regrette mais on n'est pas chez les bisounours, le fair-play n'est pas inscrit au programme. Et le curetage va être à la hauteur des préjudices commis.

Ce qui harponne d'emblée dans ce livre, c'est le style : Pascal Thiriet écrit comme il parle, avec ironie, détachement et une âpreté tempérée par des formules fleuries. Quoiqu'il arrive, le narrateur ne se départit jamais de son flegme. Reposant. Et même s'il prend son temps pour planter le décor et installer l'intrigue, on est happé par le récit et les personnages qui, très vite, prennent de l'épaisseur. C'est vivant, pas compliqué, tout en ne ménageant pas son lot de surprises. Sur fond de règlement de comptes, une histoire d'amour et d'amitié.

Pascal Thiriet : Sois gentil, tue-le (Jigal, 152 p, 17 €)

Prophète Elie versus Krishna

Les familles juives d'Ahmedabad ont toujours vécues en paix avec leurs voisins hindous, musulmans, parsis et chrétiens. Jusqu'aux émeutes qui opposèrent en 2002 hindous et musulmans. Victimes collatérales (les émeutiers indiens ont pris les juifs - également circoncis - pour des adorateurs du Prophète), elles décident de se transporter dans un quartier plus calme et plus sûr. Les voilà toutes réunies dans cette Résidence "Shalom India", construite exclusivement pour les juifs par Ezra, entrepreneur et président de la communauté juive de la ville.

Le dénominateur commun de cette tribu disparate ? Le prophète Elie, Eliyahu Hannabi, auquel on se doit de réserver une place le soir de la Pâque juive et qui entre, invisible mais bien présent, goûter le vin consacré versé dans le verre qui lui est destiné. Un sacré farceur ce prophète, très porté sur la Dive bouteille et qui n'exauce les vœux de ses hôtes que lorsque le breuvage est à son goût. Car il peut se mettre facilement en rogne quand on lui sert de la bibine.

Esther David brosse ici une chronique savoureuse de ces familles aussi indiennes que juives, "jamais vraiment chez [elles] en Inde, ni en Israël, ni nulle part ailleurs", dernières survivantes ballotées sur cette nouvelle Arche de Noé de "Shalom India", et auxquelles on s'attache immédiatement.

Un petit regret cependant : l'absence de lexique pour expliquer aux Européens que nous sommes ce que sont le dupatta, le sindoor, la malida, le salwar kameez, le shuridar et autres kurtas. Mais cela n'ôte rien au plaisir de partager les aventures de cette communauté particulière, l'une des rares à vivre encore en Inde.

Esther David : Shalom India résidence (éditions Héloïse d'Ormesson, 304 p, 20 €)

Justice perverse (histoire vraie)

Géorgie, Etats-Unis. Août 1915, dans ce Sud profond et esclavagiste qui n'a toujours pas digéré la victoire des Yankees du Nord. Des hommes cagoulés forcent les portes de la prison de Milledgville pour en sortir un homme et le pendre haut et court dans la forêt.Cet homme, c'est Leo Frank, patron d'une fabrique de crayons. Juif. Ce qu'on lui reproche ? D'avoir assassiné l'une de ses jeunes employées Mary Phagan après l'avoir violée. L'autre suspect de l'affaire est un Noir, Jim Conley, alcoolique, menteur, violent. Suprémacistes blancs contre les juifs et les Noirs ? Ou plutôt, dans ce Sud laminé par la pauvreté, sordides règlements de compte de la part de tous ceux qui se sentent floués par un capitalisme naissant venu du Nord qui les a laissés sur le bas-côté. De la part également de leurs compatriotes du Sud qui les exploitent et les paupérisent et trouvent là une magnifique occasion de détourner la colère du peuple contre un bouc émissaire fabriqué de toutes pièces.

Bristol, Virginie. Mars 1982. Alonzo Mann, 14 ans à l'époque des faits, qui travaillait dans l'usine de Léo Frank. Sachant sa fin proche, il décide de convoquer deux journalistes du Tennessean pour enfin divulguer toute la vérité sur cette affaire Dreyfus américaine.

Le déballage est édifiant : parodie de justice initiée par un procureur général qui veut assurer sa réélection, presse avide de sensationnel créant dans la surenchère un climat hystérique, antisémitisme viscéral, anonymes prompts à raconter n'importe quoi pour un "petit quart d'heure de célébrité"... Et la foule hurlante, déchaînée, chauffée à blanc, qui trouve dans la haine et les vociférations un exutoire à ses rancœurs, ses échecs, sa misère, sa vie ratée.

Parmi les lyncheurs : un ancien gouverneur, un juge, un député, le maire de Marietta, un procureur, un avocat, un shérif... que du beau monde.

Cette BD coup de poing, qui reproduit magnifiquement les minutes du procès de Leo Frank, révèle dans sa construction rigoureuse comment la justice peut déraper et se laisser dépasser, voire dévoyer, par un climat délétère qui l'envoie se fracasser contre un mur de la honte dont personne ne se sent responsable.

2020 : la bête immonde bouge encore et reprend de la vigueur. Aux Etats-Unis comme ailleurs. Avec la même toile de fond : situation économique qui se dégrade dangereusement et menace de s'écrouler, entraînant pauvreté, misère et guerres; démocratie battue en brèche qui vacille sur ses bases; réseaux sociaux hystériques et haineux qui condamnent et lynchent sans vergogne, au mépris de toute probité et impartialité...

L'Histoire ne nous apprendra donc jamais rien ? Serons-nous toujours aussi incapables d'en tirer les leçons ?

Xavier Bétaucourt (auteur), Olivier Perret (illustrations) : Ils ont tué Leo Frank (Steinkis, 112 p, 18 €)

Le chant du violoncelle

Violoncelliste, Claire Oppert joue pour les "autistes profonds, résidents d'EHPAD, patients déments, malades douloureux et en fin de vie". Pas un public facile. Un jour, dans la chambre de Mme Kessler, qui chaque fois crie et tente de mordre les infirmières venues lui changer le pansement de sa plaie purulente, elle interprète de son archet caressant l'andante du Trio op. 100 de Schubert. Aussitôt la malade se détend, se laisse faire et ébauche un sourire au grand étonnement du personnel soignant qui baptise aussitôt ce prodige de "pansement Schubert".

Ce miracle va se répéter à l'infini. Une connexion entre patients et artiste s'établit, une reconnaissance mutuelle s'instaure. Le regard s'anime, un geste s'ébauche, un souvenir lointain pointe de la mémoire défaillante, ancrant, l'espace d'un instant, les personnes dans un réel apaisé. "La voix du violoncelle appelle [les] souvenirs, un à un. Ils surgissent [...] et remontent à la surface comme des bulles de savon couleur arc-en-ciel". Comme si les discordances du corps se réaccordaient au contact de la beauté et de l'harmonie universelles. "La maladie grave est une expérience de délogement de soi. Elle assaille le corps, enchaîne les pertes successives. Elle conteste à la personne son pouvoir d'agir sur elle-même. Elle la laisse dépourvue, étrangère à elle-même, sans demeure stable et identifiée".

Du fond de leur nuit, ces êtres déjà en partance pour l'autre rive, oublient leurs souffrances et renouent avec leur part immortelle de joie, de lumière et de plénitude. Un bref instant d'éternité éclos par la seule grâce de la musique.

Musique-prière, musique-communion, musique-poésie, qui trace son chemin à travers la pesanteur d'un organisme pour toucher au plus profond de l'âme et entre en résonance avec le plus inaltérable en soi : le sens du divin. Et rappelle, ne fût-ce que fugacement, le goût de vivre. "Devant le non dicible et l'insupportable, la musique relie au sens de la vie".

Contrairement à ce que le sujet traité pourrait laisser croire, le livre de Claire Oppert est joyeux et plein de vie grâce aux merveilleux moments d'échanges et ce lumineux don de soi, d'une générosité rare, de la part de l'auteur.

"Sans la musique, la vie serait une erreur". Friedrich Nietzsche avait tout compris.

Claire Oppert : Le pansement Schubert (Denoël, 250 p, 16 €)

Sabbat Mater

Un livre étrange, comme son sujet. Diane, mère de famille veuve, trouve la mort dans un accident de voiture. Pas n'importe quelle mère de famille : une guérisseuse, qu'en d'autres temps l'Eglise, jalouse de son pouvoir et de ses prérogatives sur les populations, aurait condamné au bûcher pour sorcellerie.

Soann, la fille cadette, qui par une transmission matrilinéaire a hérité de sa mère et de ses deux grands-mères ce fameux "don", n'en démord pas : Diane a volontairement été assassinée. Personne n'y croit, à commencer par sa meilleure amie. Qui peut en vouloir à une femme aussi gentille, dévouée aux autres, qui soulage les maux de tout le village ? Mais Diane, qui par les mots a le pouvoir de façonner le réel, est-elle aussi lisse qu'elle le paraît ? Quelle malédiction semble peser sur elle et les siens ?

Sur fond de rituels de magie noire, émergent progressivement de sombres secrets de famille, où les haines recuites le disputent à la jalousie, où les règlements de comptes s'opèrent dans le silence de la nuit.

Avec ses légendes venues du fond des âges, empruntées parfois au cycle arthurien, où mondes invisible et visible se côtoient, la forêt de Paimpont, rebaptisée Brocéliande pour de lucratifs besoins touristiques, sert de cadre à ce polar fantastique aux deux sens du terme : envoûtant et prodigieux.

Dans ce livre puissant, l'auteur bâtit une intrigue construite comme un puzzle qui, peu à peu, éclaire le tortueux cheminement que suit l'histoire dont le dénouement ne se révèle que lorsque la dernière pièce est mise en place.

Haletant.

Stéphanie Janicot : Le réveil des sorcières (Albin Michel, 336 p, 19,90 €)

ÇA PASSERA. AVEC LE TEMPS ?

C'est bien connu, le vide attire le plein. Inutile donc de s'affoler quand notre vie ressemble à une mue de crabe. C'est ce qui arrive à Eddie, orpheline depuis l'adolescence (ses parents se sont suicidés le jour de ses seize ans), quand elle hérite, d'un parent italien dont elle ignorait l'existence, d'une ferme en ruines en Emilie-Romagne. Elle qui n'avait aucun terreau où ancrer les racines de son arbre généalogique, la voilà affublée d'un arrière-grand oncle et d'un castello, où elle se sent chez elle.

Comme le deuxième rail d'une parallèle, voici Joseph Mandrain au nom prédestiné, gamin des rues chapardeur, qui a pour modèle et idole Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, et qui à dix ans tombe fou amoureux d'une inconnue plus âgée que lui, croisée dans le Montmartre des gavroches. Ebloui, il décide qu'elle sera la femme de sa vie. L'un a des rêves plein les mirettes, l'autre s'est embastillée dans une chape d'invisibilité, une forteresse inexpugnable que rien, ni malheur ni bonheur, ne peut fissurer. "L'esprit frappé de solitude est un gouffre".

Mais le destin, qui adore chahuter les existences toutes tracées, va s'en donner à cœur joie avec ces deux là et se transformer en luciole trouant l'obscurité, en masse compacte de photons qui repoussent les ténèbres. Lumière intense qui laisse à jamais le cœur illuminé d'un scintillement d'étoiles.

Leurs histoires s'enroulent, chapitre après chapitre, comme les deux serpents d'un caducée destinés à se rejoindre au sommet. Peu à peu, Eddie se prend à croire à la possibilité du bonheur, dans une Italie conçue pour le rire, le chant et les danses, la gastronomie et l'or de la vigne. Joseph, dit Jo ou Djo voit son rêve se concrétiser doucement. C'est qu'il y met tout son cœur, toute sa volonté et toute son imagination, le bougre.

Mais quand les dieux veulent votre perte, ils exaucent vos prières...

L'amour sera-t-il plus fort que tout ? On aimerait tant y croire.

"Ne pas abandonner ses rêves, ne jamais laisser une situation inachevée si l'on a la possibilité d'aboutir." Le début de la sagesse.

Nathalie Hug : Comme un enchantement (Calmann-Lévy, 387 p, 19,90 €)

La onzième plaie d'Égypte 


L'ex de notre Jules ? Un caillou dans la chaussure. Tenace comme une fluxion. Pot de sécotine qui englue notre toute nouvelle histoire d'amour. A priori, aucun remède pour venir à bout de cet Ebola qui détruit la plus solide des relations.

Sauf...

Une patiente stratégie bien rodée, un plan de campagne à mettre minutieusement au point, avec détection des forces en présence, repérage des ennemis, recensement des alliés, vérification de l'état des troupes, pointage des atouts dans sa manche : une préparation minutieuse et quasi militaire. Tous les coups sont permis, mais doivent être perpétrés en toute légalité (il ne manquerait plus que ça qu'on passe derrière les barreaux à cause de ces p...). Ce qui ne les dispense pas d'être tordus, mesquins, retors, d'une méchanceté crasse. La fin justifie les moyens, seul le résultat compte. Et tant pis si notre belle image en prend un coup dans l'aile. Notre bonheur, notre tranquillité et notre joie de vivre sont à ce prix.

Cette BD répertorie toutes les figures d'ex, avec un humour jubilatoire parce que vengeur : la parfaite, le boulet, la légitime, l'homme (pour les homosexuelles), la (trop) chère disparue.

Sous des allures légères et rigolotes apparaît le vrai problème : pourquoi, alors que nous avons été choisies par Jules pour partager sa vie, nous sentons-nous si peu légitimes, si peu à la hauteur des précédentes ? Resurgissent alors les vieux complexes et les problèmes d'estime de soi. Pour les empêcher de triompher, l'urgence est au bilan de compétences. Et l'on s'apercevra alors que le résultat est globalement positif, malgré une situation fertile en pièges et traquenards. A nous de nous en convaincre.

Pour Jules, c'est déjà fait.

Maxime Poisot (auteur), Emmanuelle Teyras (illustratrice) : Comment dégager l'ex de son mec définitivement (Marabout, coll. Marabulles, 96 p, 10 €)

Grandeur et servitudes de la vie rurale

Parisienne jusqu'au bout des ongles, fêtarde patentée, une vie citadine engrammée dans l'ADN depuis le berceau, Stéphanie Maubé est loin d'imaginer que le hasard qui l'a fait gagner un séjour d'une semaine dans un gîte du Cotentin va la propulser sur un chemin qu'elle n'imaginait même pas pouvoir exister : celui d'éleveuse de moutons. La vie réserve parfois de ces entourloupes...

Son coup de foudre pour l'espèce ovine lui fait brusquement changer de trajectoire. Surtout ne pas l'imaginer en Marie-Antoinette dans sa bergerie d'opérette. Stéphanie, qui a pourtant la tête sur les épaules, va prendre de plein fouet la dureté du monde agricole, les haines paysannes tenaces, les coups bas les plus tordus, la mauvaise foi des autorités, l'âpreté des conditions de travail, la solitude, la précarité financière et la jungle ubuesque des règlements multiples et contradictoires pondus par des technocrates urbains qui ignorent tout du terrain, de l'attribution de quotas à la répartition des sols où faire brouter les troupeaux.

Cet ouvrage n'est pas une fiction, mais une analyse sociologique alarmante des multiples dysfonctionnements qui détruisent le monde agricole. Et avec lui, la société toute entière. C'est au consommateur de faire bouger les lignes et d'imposer un retour à une agriculture saine, sans engrais chimiques ni pesticides, en symbiose avec la nature et dans le respect du cycle des saisons. Il y a urgence !

Un livre que tous les décisionnaires concernés, bien au chaud dans leurs bureaux, devraient lire pour changer efficacement les choses. Avec la disparition du monde paysan, c'est celle de l'homme qui est en marche.

Yves Deloison, Stéphanie Maubé : Il était une bergère (Le Rouergue, 249 p, 18,80 €)

CHAOS FERTILE

La panne sèche. Le trou noir de la page blanche. Pour chacune de ses œuvres, un artiste, quel qu'il soit, pose ses tripes sur son support de prédilection. Et après ? Plus rien ! Et il faut en vivre des expériences, surtout douloureuses, en tout cas dérangeantes, pour avoir de nouveau du grain à moudre. Dieu a-t-il eu semblables interrogations, a-t-Il éprouvé Lui aussi ce sentiment abyssal de vide avant de s'attaquer à sa Création ? Est-ce pour fuir cette angoissante vacuité, ce sinistre ennui qu'Il a créé l'univers ?


Tel est le préoccupant dilemme auquel se trouve confronté, à sa modeste échelle, Manu Larcenet : le pinceau aride, le crayon stérile, de pleines poubelles de papiers froissés. Difficile, après avoir été un bédéiste adulé par la presse, d'admettre sa finitude.

Quand une phrase du grand Nietzsche produit une étincelle dans sa nuit : "Il faut avoir du chaos en soi pour produire une étoile qui danse". Et du chaos, il en a de pleins silos dans la tête. Rebondissant d'"idée du siècle" en "idée du siècle", il s'enfonce progressivement dans la dépression.

Manu Larcenet a le chaos étonnamment productif puisqu'il transforme cette étape cruciale de sa vie en une BD où l'humour noir le dispute au désespoir. Beaucoup se reconnaîtront dans ce cocktail explosif.

L'auteur nous promet une suite. On a hâte.

Manu Larcenet : Thérapie de groupe. T1 L'étoile qui danse (Dargaud, 56 p, 14,99 €)

Vagabondage marxien

Après une tournée très réussie en Union soviétique, Harpo, le plus lunaire des frères Marx, décide de ne pas reprendre tout de suite au Havre le transatlantique qui doit le ramener en Amérique.

Une petite fugue dans le sud de la France avant de rentrer au bercail ? Mais tout ne se passe pas comme il l'avait prévu. Pour des raisons inconnues, sa voiture de location quitte la route et fait plusieurs tonneaux avant de s'immobiliser dans un champ. Il s'en sort indemne mais complètement amnésique. Traumatisme qui ne le dérange pas plus que cela puisqu'il le plonge dans un état bienheureux quasi amniotique. Il ne s'est jamais senti aussi vivant.

Après quelques jours d'errance dans la France profonde à chaparder de quoi vivre - "être ici ou ailleurs, qu'importe" - il rencontre Deshormes, un bourru au grand cœur qui prend sous son aile ce doux muet passablement amoché, le sourire perpétuellement accroché à sa face de Pierrot gentil. Loin de l'univers cinématographique, ce sauveur occasionnel n'a pas reconnu cette légendaire célébrité qui, délivrée malgré elle de toute attache, coule des jours heureux dans les pas de son protecteur. "Les décisions les plus importantes, celles qui engagent la vie toute entière, se prennent dans une absolue légèreté".

De l'autre côté de l'Atlantique, famille, amis et producteurs s'affolent de l'absence et du silence d'Harpo. Que lui est-il arrivé entre Moscou et le Havre ?

Ce livre est un ovni surgissant dans le ciel littéraire déjà encombré de cette nouvelle année. Mais quelle  pépite ! Une histoire originale, servie par un style fluide très particulier, tout de poésie, de grâce et d'humour subtil, qui s'insinue agréablement comme une musique douce dans l'univers du lecteur. Un récit émaillé çà et là de pensées pertinentes sur le cheminement parfois surprenant de la vie qui nous oblige, quelquefois, à une improvisation loufoque déviant le cours de notre destin.

Cette parenthèse dans la vie d'Harpo a-t-elle vraiment existé ? L'auteur avoue lui-même qu'il aime "cette poussière de réalité qui tendrement vient se poser sur la fiction". A chacun de poursuivre son rêve...

Fabio Viscogliosi : Harpo (Actes Sud, 176 p, 18 €)


2019

Punk un jour, punk toujours


Les vieux ? Pourquoi systématiquement les représenter comme des zombis s'acheminant lentement vers le trou final ? Une représentation pour rassurer la jeune génération, encore loin de cette échéance ? Ou plutôt celle des quadras-quinquas encore "actifs" (entendez : exerçant encore une activité professionnelle) qui va bientôt passer la main et voit se profiler avec terreur la mise au rencart définitif par une société vampire qui ne s'abreuve qu'au sang neuf de la jeunesse ?

Ô combien dépassée pourtant l'image des "papy-mamy" qui rétrécissent leur vie et leurs désirs avec les années. En témoignent les nombreux ouvrages et fictions qui leur sont consacrés vantant leur dynamisme et leur créativité. Telle la BD de Jean-Yves Lafesse et Alexis Chabert.

Hélène, la grand-mère de Yann-Yann, a vécu les riches heures du punkisme dans sa jeunesse : libertaire, insolente, affranchie des codes bourgeois. Mais pas de l'amour puisqu'elle s'est retrouvée enceinte de son compagnon un "Iroquois" à la forte personnalité... qui l'a quittée avant même qu'elle ne mette au monde leur fils. Et qu'elle n'a jamais oublié.

Quelques décennies plus tard, elle n'a rien perdu de sa superbe et de sa combativité. Aussi, quand son petit-fils chéri se fait agresser par le molosse de la maison de retraite excité par son maître, elle entreprend une expédition punitive en Ma Dalton excitée. No future, peut-être, mais Fuck and die, assurément. No limit !

Une histoire jouissive, drôle et pêchue, qui donne du peps, brillamment mise en valeur par les dessins hilarants d'Alexis Chabert.

Jean-Yves Lafesse (texte), Alexis Chabert (dessins) : Punk Mamy. Aux armes les doyens ! (Jungle, 56 p, 12,95 €)

La tentation du sacré


Dans ce désert glacé et glaçant du Tibet, un paysage minéral blanc à se déchirer la rétine, commence une interminable attente pour débusquer le Saint Graal : la panthère des neiges. Qui peut-être n'apparaîtra jamais. Difficile pour Sylvain Tesson, baroudeur qui a goulûment arpenté la terre entière, de rester immobile des journées entières à se geler, en silence, lui si impatient. Apprendre la dissimulation, dompter ce besoin d'agitation permanente, ne pas effrayer, ne pas déranger cette faune sauvage, unique occupant des lieux. Laisser l'esprit vagabonder, puisqu'à lui seul est autorisé le déplacement. Apprivoiser la non-action et laisser le vide ainsi creusé s'emplir de beauté. S'émouvoir de la vie en mouvement, même infime, s'attendrir d'un spectacle devenu rare, enfin révélé à ses sens affûtés. Finir par accepter que tous ces efforts seront peut-être vains. Et s'incliner devant la grandeur de la Création. Quelle transfiguration !

Et pourtant, Sylvain Tesson ne regrettera rien. Parce que Vincent Munier lui a ouvert les portes d'une autre vision du monde, plus raffinée, plus spirituelle. Et appris la dévotion que nous devons tous à cette déesse Terre, si prodigue et si peu rancunière. Puisqu'elle lui accordera la récompense absolue."J'ai appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invitait à s'asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fût-il un frémissement de feuille ". La patience était la révérence de l'homme à ce qui était donné."

Prix Renaudot 2019

Sylvain Tesson : La panthère des neiges (Gallimard, 176 p, 18 €)

A parcourir le livre de photos que Vincent Munier a consacré à son expédition au Tibet, revient nous hanter, lancinante, le célèbre aphorisme de Dostoïevski : "La beauté sauvera le monde". Des images puissantes de toute une vie qui se déploie dans son essence, dans toute sa majesté? Des clichés rares, fruits de longues heures de patience à fixer pour l'éternité une faune d'autant plus secrète qu'elle gîte dans une nature désolée mais si fascinante. Avec, comme contrepoint, les observations inspirées et poétiques de Sylvain Tesson, qui se laisse aller, durant les longues heures de traque, à une profonde réflexion sur le sens de la vie, le sacré. "Et quand les gypaètes tiennent le surplace dans le ciel, je ne peux m'empêcher de penser qu'ils sont au spectacle de l'or du soir qui tombe." Quelle élégance !

Vincent Munier : Tibet minéral animal (commentaires Sylvain Tesson) (Kobalann, 240 p, 65 €)

Pour tenir au bout de son objectif sa chimère obsessionnelle, la panthère des neiges, Vincent Munier a entrepris plusieurs expéditions au Tibet. Avec Tibet, promesse de l'invisible, il relate ses heures de solitude à endurer un froid extrême, ses démêlés avec la police chinoise, ses rencontres pleines de surprises avec les nomades, son approche unique des animaux qui le fascinent, notamment les yacks dont il fait un élément totémique, ses longues périodes à pister l'objet de ses fantasmes. Et les moments où il ne se passe rien, où aucune photo n'est prise, mais où "de magnifiques images sont là, quelque part dans [son] imaginaire". Alors, il se sent "comblé. Entier. Vivant". Et puis, enfin, la rencontre magique.

Tibet, promesse de l'invisible (Kobalann, 164 p, 35 €)

Erreur fatale

Sean Hennessy sort de prison après dix-sept ans d'incarcération. Motif : avoir massacré son père et sa mère, et grièvement blessé sa petite sœur quand il était adolescent. Sa peine purgée, il demande l'annulation de son procès. Il n'est pas coupable de ce forfait. Et même s'il a reconnu les faits dans un premier temps, il s'est rétracté par la suite. Mais à l'époque, ni la police, ni la justice, n'en ont pris acte.

Il décide donc de s'adresser à Tanya Sheehan, brillante avocate pénaliste chargée, à la tête de son association, de dénoncer les erreurs judiciaires, les enquêtes bâclées et autres manquements à la procédure qui conduisent des innocents en prison. Cerise sur le gâteau : Tanya est la belle-sœur de la commissaire Frankie Sheehan, véritable pit-bulls qui ne lâche jamais une affaire avant sa résolution finale. Avec beaucoup de réticence, elle accepte à ses moments perdus de se pencher sur le dossier. Dans sa tête, ce ne peut être que pour conforter le jugement rendu. Elle ne croit pas une seconde à l'innocence de Sean Hennessy.

Mais pour l'heure, elle a d'autres chats à fouetter : un double crime atroce perpétré dans l'église sainte Catherine, suivi quelques jours après par la découverte d'un autre cadavre abandonné sur la plage. L'assassin a volontairement semé des indices qui semblent relier ces morts à la tuerie de la famille Hennessy vingt ans auparavant.

Dans l'atmosphère crépusculaire de Clontarf, petite ville balnéaire irlandaise proche de Dublin, où le ciel déploie toutes les nuances du gris au noir, où la pluie le dispute au froid, les secrets fuitent des maisons les mieux gardées, où nul ne se sent plus à l'abri.

En maître du suspense, Olivia Kiernan tisse un récit dense et haletant, qui égare le lecteur dans de multiples directions, jusqu'au dénouement final, inattendu et glaçant.

Un auteur à suivre... et à surtout ne pas manquer.

Olivia Kiernan : Les liens du sang. Une enquête irlandaise de la commissaire Frankie Sheehan (Hugo Thriller, 396 p, 19,95 €)

La mort en bleu de Prusse. Séance de rattrapage pour ceux qui seraient passés à côté d'Irrespirable, son premier roman, en réédition chez Hugo, collection de poche. A Dublin, la brillante chercheuse en médecine Eleanor Costello est retrouvée pendue chez elle. Suicide ou assassinat ? D'autant que le mari reste introuvable. D'autres cadavres tombent comme grêle en hiver sur la route de Frankie Sheehan. Tous présentent la particularité d'avoir l'une de leurs nombreuses plaies au couteau badigeonnée de bleu de Prusse.

Olivia Kiernan impose dès ce premier ouvrage ce qui sera sa marque de fabrique : humour à froid, réparties cinglantes et l'art de plonger, dès les premières pages, le lecteur dans un bain d'eau glacée qui l'enserre jusqu'à la fin. Elle n'a pas son pareil pour tisser une belle efflorescence de suspects potentiels qui passent indifféremment de victimes en coupables et inversement.

Un livre impossible à lâcher avant la dernière page.

Olivia Kiernan : Irrespirable (Hugo Poche, 432 p, 7,60 €)

La BD en folie

Ces cinglés de l'Olympe (et autre histoires grecques)

On attendait depuis 2017 la suite de l'histoire de ces détraqués qui, au ciel comme sur terre, ont peuplé l'Antiquité grecque (et les époques suivantes) de leurs aventures foutraques. Et l'on n'est pas déçu !

Comme toujours, les auteurs excellent dans la distorsion hilarante. Dans cette revisitation de la mythologie, Jul délire joyeusement du pinceau, apportant un regard décalé aux pertinentes analyses de Pépin démontrant ironiquement l'actualité de ces récits qui n'ont pas pris une ride. Le placage désopilant et réussi de ces légendes sur notre époque prouve si besoin était que, malgré des avancées techniques et scientifiques phénoménales, les humains, fidèles miroirs des dieux, persistent à ne pas changer un iota de leurs comportements et perversions.

Faudra-t-il vraiment attendre encore trois ans pour se régaler avec le tome 3 ?

Jul (dessins), Charles Pépin (textes) : 50 nuances de Grecs (tome 2). Encyclopédie des mythes et des mythologies (Dargaud, 72 p, 19,99 €)



Femmes de caractère

Yolande Moreau, Sylvie Joly, Florence Cestac, Michèle Bernier, Maria Pacôme, Anémone, Amélie Nothomb, Tsilla Chelton, Dominique Lavanant, toutes femmes actrices, écrivaines, seules-en-scène (vous préférez vraiment one-woman-show?), drôles au deux sens du terme : comiques et/ou étranges. Toutes sortant de l'ordinaire, très souvent en rupture avec leur milieu, que rien au départ ne prédestinait à briller sous les feux de la rampe. Pour beaucoup, déjà retournées volontairement dans l'ombre, mais qui gardent, indéfectible, cette étincelle qui les rend à jamais uniques.

Les deux auteures ont su accoucher ces femmes, exceptionnelles par bien des côtés, de ce qui fait leur spécificité et dont elles ne se rendent le plus souvent pas compte. Cela, en toute amitié et admiration, au travers de dessins cocasses et tendres.

Julie Birmant, Catherine Meurisse : Drôles de femmes. L'humour est leur métier (Dargaud, 92 p, 19,99 €)

L'éternel combat du Bien et du Mal

1889 : Paris accueille pour son exposition universelle plus de 32 millions de visiteurs qui s'émerveillent des multiples innovations techniques de la Galerie des Machines ou de la Tour de M. Eiffel construites pour l'occasion. Eclatante marche du progrès qui doit conduire au bonheur et à une société plus égalitaire.

Tous ces bouleversements sont aussi propices à l'émergence d'associations occultes qui grenouillent dans les bas-fonds d'une capitale éventrée par les travaux du baron Haussmann.

Issu d'un milieu modeste, ayant perdu très tôt ses parents, Vincent n'a dû son salut qu'à Etienne Begel qui l'a initié dans l'art délicat et passionnant de l'illusion : automates et passages secrets n'ayant plus de secrets pour lui, il va créer pour une clientèle fortunée soucieuse de protéger ses richesses des abris indécelables. Dans son repaire indétectable, il s'entoure d'une équipe restreinte et soudée qui œuvre dans l'ombre pour réaliser les nombreuses commandes qui affluent sous le manteau.

Jusqu'au jour où un certain M. Charles le contacte pour lui proposer un travail différent : sauver les trésors souterrains de la capitale menacés de destruction par les pelleteuses de M. Haussmann. Cette nouvelle activité intéresse particulièrement d'autres individus désireux de faire main basse sur le trésor des Templiers dans le seul but de dominer le monde et qui n'hésitent pas à recourir au meurtre pour parvenir à leurs fins.

Dans la lignée d'un précédent roman, Le premier miracle, Gilles Legardinier s'oriente vers le récit d'aventures à la Alexandre Dumas, avec de multiples rebondissements, des sueurs froides, de la solidarité, du sentiment, de l'éthique et une réflexion profonde sur les implications de l'impact de ces mutations brutales sur le tissu social de l'époque. Oubliées les gentilles bluettes à couverture de tête de chat de ses débuts.

Pour réaliser cette œuvre foisonnante, l'auteur a consulté de multiples archives afin de restituer avec minutie l'arrière-plan socioculturel de cette époque, dont on imagine mal encore les transformations profondes sur les esprits. Mutations encore perceptibles aujourd'hui : remplaçons l'industrialisation d'alors par la technologie virtuelle et la mondialisation (avatar des expositions universelles) et nous constatons que notre époque charrie toujours son lot grandissant de laissés-pour-compte. Vous avez dit progrès ?

Gilles Legardinier : Pour un instant d'éternité (Flammarion, 570 p, 21,90 €)

Variations sur le m'aime t'aime

Catherine Ceylac n'a pas son pareil pour accoucher les personnalités en douceur. Tous lui ouvrent leur intimité et se livrent à cœur ouvert. C'est ainsi que plusieurs célébrités de tous horizons ont accepté de partager avec elle leur conception de l'amour.

Amour : un seul mot, une infinité de définitions.

De Sandrine Bonnaire qui recherche une "complicité d'esprit", à Mimie Mathy pour qui c'est une évidence, en passant par Louis Chédid et Thomas Dutronc pour lesquels c'est une patiente construction et une question d'âme, Marianne James qui vise l'absolu dans une relation, Helena Noguerra qui en fait une question de confiance, Marc Lévy qui y voit la "quintessence du divin", Claude Lelouch pour qui c'est ne rien se demander et surtout pas la longévité ou Flavie Flament qui le vit comme "un shoot de félicité", tous se livrent à une introspection qui dépasse les limites du sujet pour aboutir au cœur du réacteur : leur vision de la vie et des rapports humains. Au fur et à mesure qu'ils s'abandonnent à l'introspection, ils dessinent, en creux, leur véritable personnalité, loin des projecteurs et du paraître.

Touchant.

Catherine Ceylac : A l'amour, à la vie. Témoignages (Flammarion, 240 p, 19 €)

Destin de femmes

Comme partout en Europe en ces années 1960, la vie des Islandaises se résume à être de bonnes épouses et des mères de famille attentionnées. Quand elles travaillent, les inégalités criantes de salaire sont la norme. Hors de question pour cette société machiste et dure de tolérer l'émancipation des femmes.

Mais quand on a hérité à la naissance d'un prénom de volcan, il est hors de question de se couler dans le moule. Belle jeune fille qui attire la convoitise des hommes, Hekla n'a qu'une idée en tête : devenir écrivain. Très talentueuse, elle consacrera à sa vocation toute son existence. Parce qu'avec un caractère bien trempé qui se moque du regard d'autrui, l'écriture et ce qu'elle permet d'évasion dans l'imaginaire, reste la seule porte de sortie d'une existence morne et tracée d'avance si l'on veut s'affranchir du carcan de la vie domestique et de la maternité. Inventer le monde : "C'est moi qui ai la baguette de chef d'orchestre. J'ai le pouvoir d'allumer une étoile sur le noir de la voûte céleste".

Femme solide et authentiquement libre, Hekla a pour alter ego Jon John, paria de la société parce qu'homosexuel, surdoué de la couture, qui rêve de fabriquer des costumes de théâtre. Et pour meilleure amie depuis toujours Isey, qui elle aussi noircit des cahiers de ses idées poétiques, mais qui s'est laissée engluée dans un renoncement fossoyeur de rêves : "Jamais je ne rehausserai la beauté du monde. Jamais je ne donnerai d'ampleur à quoi que ce soit."

Seule solution pour Hekla et Jon : partir et assumer sous d'autres cieux leur différence, fuir un monde sclérosé qui entraîne les individus dans son agonie.

Un beau roman, décrivant la difficulté d'assumer sa différence dans une société terriblement normative.

Audur Ava Olafsdottir : Miss Islande (Zulma, 288 p, 20,50 €)

Prix Médicis étranger 2019

Le charme discret des "mondes flottants"

Joli vagabondage poétique auquel nous convie, chemin faisant,  Corinne Atlan dans le monde évanescent des brumes. Est-ce sa myopie qui, tout enfant, lui a fait préférer les contours estompés du monde, adoucissant les côtés trop acérés d'une réalité blessante ?

Elle ne pouvait que se reconnaître dans ce pays où l'évanescence constitue depuis des siècles un art de vivre et de sentir : le Japon où, jusque dans les estampes et les peintures au lavis, l'eau légère englue paysages et personnages, les métamorphosant à jamais en une aérienne mouvance, plongeant leur admirateur solitaire dans une rêverie enchantée, bien plus prégnante que la précision de toute fidèle représentation. S'arracher "à nos perceptions habituelles du monde, de plonger dans une réalité autre" parce que "nos songes guident nos existences plus sûrement que toute certitude. Tout commence dans la brume du rêve et de l'incréé."

La brume légère et changeante comme symbole de liberté et de métamorphose, porte ouverte sur la diversité du monde et son absolue beauté.

Corinne Atlan : Petit éloge des brumes (Folio 2 €, n° 6693, 128 p)

Pour accompagner cette jolie promenade à travers les paysages nippons, une petite merveille que les éditions Hazan ont consacrée à Hiroshige, l'un des maîtres de l'estampe. Ces quinze questions joliment illustrées plongent le lecteur dans le monde onirique du maître et en révèlent toute la délicatesse. Elles mettent en relief comment, par des procédés qui n'appartiennent qu'à lui, il transfigure la réalité de ses représentations de la nature. Brumes et brouillards deviennent alors le sujet du tableau, plus que la représentation elle-même. Et soulignent l'influence qu'Hiroshige a exercé en Occident, notamment sur les peintres impressionnistes.


Jocelyn Bouquillard : Hiroshige en 15 questions (Hazan, 96 p, 15,95 €)

Bonnes résolutions : on commence demain


Après avoir renoncé aux sucreries, au fromage, au pain, au tabac, à la presse people, il faudrait arrêter de râler ? Une abolition de tous les plaisirs est-elle programmée ? Savonarole, le retour ?

Parce que râler n'apporterait rien (si, exprimer son mécontentement, et cela fait du bien) et serait totalement contreproductif pour mettre en route tout changement (ça se discute) Syl et Sarujin ont décidé d'illustrer la méthode Lewicki sur le thème "comment se défaire de cette habitude néfaste".

Parce que c'est drôle et que les dessins sont pétillants d'esprit et gentiment ironiques, il ne faut pas croire que l'on peut se débarrasser de cette addiction profondément ancrée dans notre cerveau reptilien en quelques jours. Avec pas moins de 21 exercices et autant de jours (ne jamais passer à l'épreuve suivante avant d'avoir bien intégré la précédente), on finit par s'ouvrir un boulevard de bonne humeur qui ne manquera pas d'attirer les bonnes ondes et les bonnes personnes.

Cela vaut peut-être le coup de se donner un peu de mal, non ?

Syl, Sarujin (d'après le best-seller de Christine Lewicki) : J'arrête de râler ! (Jungle, 56 p, 13,95 €)

L'idole des jeunes (et des autres)

Fallait-il en avoir des tripes pour transformer un petit Belge timide en mal d'affection en une bête de scène qui a marqué (et continue encore) plusieurs générations toutes tendances confondues. Fallait-il avoir en soi de la pugnacité pour composer avec une nature ultra-sensible mêlée à un désir effréné de vivre rock-and-roll. Fallait-il avoir une forte personnalité pour dépasser ses propres idoles après les avoir imitées, créant un style unique, à ce jour inégalé.

C'est à ce parcours d'exception que s'est attelé Christian Eudeline : un travail de Titan à fournir pour venir à bout de l'encyclopédie exhaustive de ce phénomène artistique, amateur de défis professionnels qui, sans se ménager, brûle la chandelle par les deux bouts. Explorer, sans rien laisser dans l'ombre, toutes les facettes d'un tel tempérament, a demandé à l'auteur des heures innombrables de travail patient et de labeur acharné. On ne se lance pas dans une telle étude sans éprouver tendresse et admiration pour son sujet.

Au final, un livre magnifique, sérieux et remarquablement documenté, très agréable à compulser, et où, de A à Z, aucun détail de ce que fut la vie de ce monument national n'est écarté. L'on en sort ébloui par la diversité de talents et la force de travail de cet homme absolu qui a su fédérer une population très diversifiée de fans et d'inconditionnels. On ne peut qu'en conclure que, vraiment, "ce gars-là, il est terrible!"

Christian Eudeline : L'encyclopédie Johnny (Hugo Image, 560 p, 24,95 €)

L'âge de raison



Guido Brunetti, commissaire à la questure de Venise, reçoit un jour la visite de la professoressa Crosera, une collègue de son épouse, inquiète du changement de comportement de son fils qu'elle soupçonne de se droguer. Elle demande à la police de s'occuper des dealers qui s'activent à la sortie du lycée. Le lendemain, on retrouve son mari grièvement blessé au pied d'un pont. Banal accident ou agression ciblée ?

Notre commissaire bien-aimé prend de la bouteille, ses collègues et même Patta son supérieur hiérarchique aussi. Il en faut de la distance pour survivre dans un monde de chacals sans se compromettre et sans sacrifier ses valeurs sur l'autel du Veau d'or. Frauder l'Etat sous toutes ses formes serait le sport national des Vénitiens, dotés d'une imagination particulièrement fertile et sans cesse renouvelée pour contourner les lois. Au fil du temps, ils seraient passés maîtres dans l'art de filouter les institutions. La raison de ce comportement ? La cupidité et ses métastases universelles. Avec un Brunetti, en rare survivant de ce cancer qui gangrène le monde.

Une vie entière à traquer les tares (et les tarés) de Venise (ville riche de l'un comme dans l'autre) lui a appris à arrondir les angles et à relativiser l'importance des délits, surtout quand les gros poissons finissent toujours par passer entre les mailles du filets tandis que les petits délinquants paient le prix fort, pour donner l'illusion aux citoyens que la justice est d'airain et que nul ne peut lui échapper. "Les lois, promulguées par les gens au pouvoir, [sont] faites pour les maintenir au pouvoir. Si elles [protègent] au passage les innocents, tant mieux, mais ce [n'est] qu'un bénéfice secondaire." La prévarication a de beaux jours devant elle.

Venise, jusque-là protégée des offensives étrangères, doit désormais faire face à une mondialisation lourde de menaces. Comme la violence faite aux femmes justifiée et importée par des sociétés patriarcales immigrantes, amenant les personnages à émailler leurs discours de propos qui correspondent si peu à leur échelle de valeurs. Exactement comme dans nos sociétés.

Un tournant dans cette série imaginée par Donna Leon, qui désormais privilégie l'analyse de l'environnement socioculturel et le délitement des mœurs aux dépens d'une intrigue qui s'édulcore et s'anémie jusqu'à perdre beaucoup de son intérêt. On n'est pas loin de l'ennui. Dommage. L'auteure nous avait habitués à beaucoup mieux.

Gageons que la prochaine fois elle saura doper l'enquête de son commissaire fétiche un peu trop blasé, avec plus de vigueur, empêtré qu'il sera dans une histoire complexe à souhait, que son intelligence et sa fougue retrouvées finiront par dénouer.

Donna Leon : La tentation du pardon (Calmann-Lévy, 324 p, 21,50 €)

De l'autre côté du miroir

Chouette idée qu'ont eue les éditions Jungle pour intéresser nos chères têtes blondes à la biographie des grands hommes : la raconter sous forme de bande dessinée. Une méthode d'enseignement qui ne peut que remporter l'adhésion de tous.

Tonton Stéphane (Bern) adore partager sa passion de l'Histoire avec ses neveux chéris, Milica et Tibalt. Pour cela, il a mis au point un outil pédagogique imparable : ouvrir un livre relatif à une époque et voilà le trio propulsé d'un coup de baguette magique au temps de Napoléon Bonaparte.

C'est joyeux, dynamique, les dessins sont beaux et pleins d'humour. Et sans nuire à la vérité historique, qui se trouve présentée de façon à la fois rigoureuse et très drôle, les deux garnements mêlant leur insolent grain de sel aux commentaires plus sérieux du tonton. Cerise sur le gâteau : à la fin de l'album un résumé édifiant de l'héritage, positif et négatif, laissé par l'empereur. C'est inventif et joliment didactique. Un vrai plaisir pour petits et grands. On attend avec impatience la prochaine incursion dans notre patrimoine culturel.

Derache-Mainguy (avec la participation de Stéphane Bern) : Drôle d'histoire - Napoléon Bonaparte (Jungle, 48 p, 10,95 €)


Le loup en slip fait encore des siennes.

Maître Loup est content comme tout : il va se régaler d'un délicieux bobun. Il n'a pas le temps d'en savourer la première bouchée qu'il se fait arrêter manu militari par la brigade anti-loup. D'où peuvent bien provenir les trois sous dont il dispose, lui qu'on ne voit jamais s'éreinter à la tâche, sinon d'un vol ?

Dans cet album délicat, les petits apprennent qu'il faut travailler dur pour gagner sa pitance mais qu'on peut aussi, par gentillesse et amitié, donner un coup de main pour aider son prochain, sans demander le moindre centime. Un belle leçon de solidarité et sur la nécessité de pratiquer l'entraide pour assurer la cohésion du groupe. Comme toujours, c'est joli et tendre.

Wilfrid Lupano et Paul Cauuet (scénario), Mayana Itoïz (dessin) : Le loup en slip n'en fiche pas une (Dargaud, 40 p, 9,99 €)

La beauté pourra-t-elle sauver le monde ? 


Depuis longtemps Matthieu Ricard arpente les paysages (encore) inviolés du monde, inlassablement, son appareil photo, véritable bâton de pèlerin, en bandoulière. Il veut témoigner du trésor qui s'offre à nos regards, pour éveiller, peut-être, suffisamment d'émotion et de gratitude pour nous imposer le respect dû à notre environnement afin de cesser de le saccager. Protéger ce cadeau inestimable fait par les dieux, plus qu'un devoir, doit devenir une profession de foi.

Son nouveau livre : une prière. Une offrande. A la Terre-mère, écrin de notre vie, de notre pérennité sur cette planète. "Ce ne sont pas mes épines qui me protègent, dit la rose. C'est mon parfum" : être suffisamment touchés par la grâce pour ne plus profaner notre bien le plus précieux. Des images superbes qui invitent à la sérénité et au recueillement. Pour enfin placer l'homme au centre de lui-même et faire sourdre en lui l'essence de son existence ? Si seulement !

Cette ode à la beauté, véritable cantique visuel, nous donne l'envie de parcourir à notre tour ces paysages magiques, pour témoigner de la beauté et de la fragilité de cette sublime nature, si généreuse et si bienveillante, que, par nos bas-instincts tout consacrés aux profits et au lucre, nous profanons sans vergogne.

Matthieu Ricard : Emerveillement (La Martinière, 216 p, 35 €)

Beaux livres à offrir en toutes saisons


L'Islande. Une île à part, comme un éclat de la colère des dieux projeté dans l'océan Atlantique. Paysages minéraux tout droit sortis des entrailles de la terre, sculptés par la fureur d'un Vulcain crachant sa violence de lave et de cendres. Terres désolées au chromatisme luxuriant jouant avec la lumière et qui au fil des saisons déploient le charme magique de ses métamorphoses : éclosion de couleurs au printemps, cascades bondissantes stoppées dans leur élan par les glaces l'hiver, vert des tourbières et des aurores boréales... Comme l'écrit si joliment l'auteur, "l'Islande n'est jamais avare de poésie". Une belle invitation au voyage magnifiée par les superbes photographies d'Olivier Joly.

Olivier Joly : Quatre saisons en Islande (Favre, 270 p, 39 €)


Dialogues. Quand il était étudiant, Steve McCurry fut impressionné qu'un photographe aussi prestigieux qu'Elliott Erwitt prît soin de réaliser des clichés d'animaux, loin, très loin de ses sujets de prédilection habituels. Son émoi fut tel qu'il se mit lui aussi à s'intéresser à la faune, autant qu'aux paysages et aux humains qu'il fixait jusqu'alors sur la pellicule.

Une sélection de ses meilleurs clichés sonde les cœurs et les âmes dans cet album où tendresse et complicité unissent bêtes et hommes sur tous les continents. Chaque espèce sait ce qu'elle doit à l'autre pour la persistance de son existence, dans un dialogue muet plein de grâce. Un vrai harmonieux moment de connivence qui fait chaud au cœur. On regrette juste que les citations qui émaillent parfois cet ouvrage de qualité n'aient pas été traduites en français (pas même celles de Victor Hugo ou Anatole France !)

Steve McCurry : Animals (Taschen, 252 p, 50 €)


Puissance du masque. Quelque soit la culture dont il est issu, un masque n'est pas une simple parure ni un objet de décoration. Outil "potentiel de transfiguration", il sert de médium à la voix des dieux et du destin dans le théâtre antique, aide le chaman à établir la communication avec les esprits et l'au-delà durant sa transe, permet de renverser momentanément l'ordre établi durant la période du carnaval pour mieux le rétablir et préserver la paix dans la cité. Nul n'est autant dans la vérité de soi que dissimulé derrière un masque, symbole-Janus qui à la fois dérobe et révèle l'individu dans toute son authenticité.

Voyageur et photographe infatigable, l'auteur a rapporté de ses pérégrinations autour du monde des centaines de clichés qui témoignent de l'universalité, de la diversité et de la richesse des masques, leur ancrage dans leur environnement naturel et le sacré, témoins de ce qui dépasse l'homme dans sa quête de spiritualité. "Ce qui me pousse à photographier, c'est l'urgence de garder la trace de culture sur le point de disparaître". Une dévotion qui fait de Chris Rainier, un gardien du patrimoine culturel de l'humanité.

Chris Rainier : Masque (La Martinière, 260 p, 39 €)


Deux joyaux de bibliothèque à feuilleter et admirer sans modération : Les femmes célébrées par les grands maîtres de l'estampe et Hiroshige. Paysages célèbres des soixante provinces du Japon. Les reproductions d'estampes, d'excellente qualité, se déploient en accordéon. Un livret explicatif vient compléter chacun des coffrets. Du grand art ! Les amoureux de l'art pictural japonais seront comblés. Les autres découvriront avec délices que l'on peut passer des heures à contempler chacune des œuvres sans se lasser jamais. Remercions les éditions Hazan pour ce prestigieux travail de recherche.

Amélie Balcou : Les femmes célébrées par les grands maîtres de l'estampe (Hazan, 184 p, 29,95 €)

Anne Sefrioui : Hiroshige. Paysages célèbres des soixante provinces du Japon (Hazan, 184 p, 29,95 €)


Le déclin du Raj

Avril 1919 : il n'y a pas si longtemps que Sam Wyndham est sorti de l'enfer des tranchées en France. Revenu grièvement blessé en Angleterre, il apprend la disparition de Sarah, son épouse adorée, morte de la grippe espagnole. Plus rien ne le retenant à Londres, il quitte son poste à Scotland Yard et accepte la proposition de lord Taggart, chef de la police impériale du Bengale de venir le rejoindre à Calcutta.

Il prend de plein fouet l'incredible India : chaleur de plomb, moustiques carnivores, surpopulation, misère, bruits et fureur d'une ville plongée dans une incessante effervescence. L'insupportable suffisance des colons, leur mépris des populations autochtones et leur arrogance triomphante à l'égard des "bruns" ne sont pas les moindres difficultés qu'il doit affronter pour résoudre l'assassinat d'Alexander MacAulay, grosse légume du Writters (siège du gouvernement du Bengale) en cheville avec le vice-gouverneur dont il est l'un des plus proches collaborateurs. Meurtre politique ou juste crapuleux ?

Entier, mais tout cassé à l'intérieur, opiomane pour calmer les douleurs atroces de ses blessures physiques et morales, Wyndham va tenter, avec l'inspecteur adjoint Digby et Sat Banerjee, sergent indien de la police impériale, de venir à bout de l'incroyable sac de nœuds d'une affaire où coups-bas et chausse-trappes le ballottent d'une conclusion à l'autre.

Une intrigue cousue main, un humour décalé à la fois subtil et féroce qui porte la marque du flegme britannique, une dénonciation en règle du racisme viscéral d'une race qui s'estime supérieure, une analyse pointue des abominables conséquences de ce qui sera la décolonisation de l'Inde : un livre qu'on ne peut lâcher avant la dernière ligne.

A quand la traduction des trois autres romans de l'auteur ?

Abir Mukherjee : L'attaque du Calcutta-Darjeeling (Liana Levi, 400 p, 21 €)